|
|
La palingénésie philosophique, ou Idées
sur l'état passé et sur l'état futur des êtres
vivants: ouvrage destiné à servir de supplément
aux derniers écrits de l'auteur et qui contient principalement
le précis de ses recherches sur le christianisme
par Charles Bonnet
PREFACE
ESSAI APPLIC. PRINCIPES PSYCH.
AVERTISSEMENT
AVANT-PROPOS
PARTIE 1
PARTIE 2
PARTIE 3
PARTIE 4
PARTIE 5
PARTIE 6
PARTIE 7
PARTIE 8
PARTIE 9
PARTIE 10
PARTIE 11
PARTIE 12
PARTIE 13
PARTIE 14
PARTIE 15
PARTIE 16
PARTIE 17
PARTIE 18
PARTIE 19
PARTIE 20
PARTIE 21
PARTIE 22
Mon libraire de Coppenhague réïmprimoit mon essai
analytique sur les facultés de l' ame ; il me demandoit
des
additions : je les lui avois refusées: elles auroient
été un espèce de vol que j' aurois fait à
ceux qui avoient acheté la première édition.
Je m' étois donc déterminé à les publier
dans un nouvel ouvrage, qui seroit comme un supplément
à mes derniers écrits; et c' est cet ouvrage
que je donne aujourd' hui au public.
La crainte de rendre les volumes trop gros ne m' a pas permis
d' y insèrer quelques pièces que je pourrai publier
un jour, et qui roulent sur des sujets de métaphysique
et d' histoire naturelle .
On trouvera à la tête de cette nouvelle production
deux petits écrits, qui avoient déja paru dans la
préface de ma contemplation de la nature : ce sont
ces extraits raisonnés que j' ai moi-même
faits de l' essai analytique et des considérations
sur les corps organisés .
Il m' a paru que je devois les reproduire ici, parce qu' ils sont
propres à éclaircir divers endroits de ces ouvrages,
et à faire mieux sentir la liaison des principes
et l' enchaînement des conséquences . J' y
ai mènagé des titres particuliers qui manquoient
à la préface de la contemplation , et qui
étoient absolument nécessaires pour mettre plus de
distinction dans les sujets, et les retracer plus fortement à
l' esprit.
L' écrit psychologique dont ces extraits
sont immédiatement suivis, est tout neuf. Il est principalement
destiné à faciliter l' intelligence des principes
que j' ai exposés dans l' essai analytique
; à montrer l' application de ces principes aux
cas particuliers ; et à éxercer l' entendement
dans une recherche si digne des plus profondes méditations
de l' être pensant. Le morceau sur l' association des
idées m' auroit fourni facilement la matière
d' un gros livre. Je me suis renfermé dans l' espace étroit
de quelques pages. Ma santé l' éxigeoit. Le lecteur
intelligent sçaura développer mes idées, et
en tirer une multitude de conséquences que je n' ai pas même
indiquées.
Si après qu' on aura un peu médité cet
écrit et l' analyse abrégée ,
on n' entend pas mieux mon livre sur l' ame ; si l' on
se méprend encore sur mes principes et sur leur application;
ce ne sera plus assurément parce que je ne me serai pas expliqué
assés, ni d' une manière assés claire et assés
précise. Jamais peut-être aucun écrivain de
philosophie rationnelle ne s' étoit plus attaché
que moi à mettre dans cette belle partie de nos connoissances,
cette netteté, cette précision, cet enchaînement
dont elle ne sçauroit se passer, et dont quelques ouvrages
célébres sont trop dépourvus. J' ai prié
qu' on voulût bien comparer mon travail à celui des
auteurs qui m' ont précédé, et je le demande
encore.
Au reste; on juge aisément, que depuis environ vingt-sept
ans que je ne cesse point de composer pour le public, j'
ai eu des occasions fréquentes de m' occuper de la méchanique
du style en général, et de celle du
style philosophique en particulier. J' ai donc médité
souvent sur les signes de nos idées, sur l' emploi
de ces signes, et sur les effets naturels de cet emploi. J' ai reconnu
bientôt que ce sujet n' avoit point été creusé
ou anatomisé autant qu' il méritoit de l' être,
et qu' il avoit avec les principes de la sçience psychologique
des liaisons secrettes, que les meilleurs écrivains
de rhétorique ne me paroissent pas avoir apperçues.
Je ne me livrerai pas ici à cette intéressante discussion:
elle éxigeroit des détails qui me jetteroient fort
au delà des bornes d' une préface.
L' essai d' application de mes principes psychologiques
, est avec les écrits qui le précèdent,
une sorte d' introduction à la palingénésie
philosophique . En commençant à travailler à
cette palingénésie , j' étois bien
éloigné de découvrir toute l' étendue
de la carrière qu' elle me feroit parcourir. Je ne me proposois
d' abord que d' appliquer aux animaux une de ces idées
psychologiques, que je m' étois plu à développer
en traitant de la personnalité et de l' état
futur de l' homme: essai analyt chap xxiv.
Insensiblement le champ de ma vision s' est aggrandi: j' ai apperçu
sur ma route une infinité de choses intéressantes,
auxquelles je n' ai pu refuser un coup-d' oeil, et ce coup-d' oeil
m' a découvert encore d' autres objets.
Enfin; après avoir marché quelque tems au milieu
de cette campagne riante et fertile, une perspective plus vaste
et plus riche s' est offerte à mes regards; et quelle perspective
encore ! Celle de ce bonheur à venir que Dieu réserve
dans sa bonté à l' homme mortel.
J' ai donc été conduit par une marche aussi neuve
que philosophique à m' occuper des fondemens de
ce bonheur ; et parce qu' ils reposent principalement sur
la révélation, l' examen logique de ses
preuves est devenu la partie la plus importante de mon travail.
Je n' ai annoncé qu' une esquisse : pouvois-je annoncer
plus, rélativement à la grandeur du sujet et à
la médiocrité de mes connoissances et de mes talens
! Ma principale attention dans cette esquisse , a été
de ne rien admettre d' essentiel qu' on pût me contester raisonnablement
en bonne philosophie.
Je ne suis donc parti que des faits les mieux constatés,
et je n' en ai tiré que les résultats les plus immédiats.
Je n' ai parlé ni d' évidence ni de démonstration
: mais; j' ai parlé de vraisemblances et de
probabilités . Je n' ai supposé aucun
incrédule : les mots d' incrédule et
d' incrédulité ne se trouvent pas même
dans toute cette esquisse . Les objections de
divers genres, que j' ai discutées, sont nées du fond
de mon sujet, et je me les suis proposées à moi-même.
Je n' ai point touché du tout à la controverse
: j' ai voulu que mon esquisse pût être lue et
goûtée par toutes les sociétés chrétiennes.
Je me suis abstenu sévérement de traiter le dogme
: je ne devois choquer aucune secte: mais; je me suis un peu
étendu sur la beauté de la doctrine .
Je n' ai pas approfondi également toutes les preuves ;
mais, je les ai indiqué toutes, et je me suis attaché
par préférence à celles que fournissent les
miracles .
Les lecteurs que j' ai eu sur-tout en vue, sont ceux qui doutent
de bonne foi, qui ont tâché de s' éclairer
et de fixer leurs doutes; de résoudre les objections, et
qui n' y sont pas parvenus. Je ne pouvois ni ne devois m' adresser
à ceux dont le coeur a corrompu l' esprit.
Dans la multitude des choses que j' ai eu à exposer, il
s' en trouve beaucoup qui ne m' appartiennent point: comment aurois-je
pu ne donner que du neuf dans une matière qui est traitée
depuis seize siécles par les plus grands hommes, et par les
plus sçavans écrivains ? Je n' ai donc aspiré
qu' à découvrir une méthode plus abrégée,
plus sûre et plus philosophique de parvenir au grand but que
je me proposois.
J' ai tâché d' enchaîner toutes mes propositions
si étroitement les unes aux autres, qu' elles ne laissassent
entr' elles aucun vuide. Peut-être cet enchaînement
a-t-il été moins dû à mes efforts, qu'
à la nature de mon plan .
Il étoit tel que je prévoyois assés, que
mes idées s' enchaîneroient d' elles-mêmes les
unes aux autres, et que je n' aurois qu' à me laisser conduire
par le fil de la méditation.
On comprend que cette esquisse ne pouvoit être
mise à la portée de tous les ordres de lecteurs. Je
l' ai dit: je la destinois à ceux qui doutent de
bonne foi, et en général le peuple ne doute
guères. Une méthode et des principes un peu philosophiques
ne sont pas faits pour lui, et heureusement il n' en a pas besoin.
Qu' il me soit permis de le remarquer : la plupart des auteurs
que j' ai lus, et j' en ai lu beaucoup; m' ont paru avoir deux défauts
essentiels: ils parlent sans cesse d' évidence et
de démonstration , et ils apostrophent à
tout moment ceux qu' ils nomment déïstes ou
incrédules . Il seroit mieux d' annoncer moins;
on inspireroit plus de confiance, et on la mériteroit davantage.
Il seroit mieux de n' apostropher point les incrédules
: ce sont eux qu' on veut éclairer et persuader; et
l' on commence par les indisposer. S' ils ne ménagent pas
toujours les chrétiens ; ce n' est pas une raison pour les
chrétiens de ne pas les ménager toujours.
Un autre défaut, que j' ai apperçu dans presque
tous les auteurs que j' ai étudiés et médités,
est qu' ils dissertent trop. Ils ne sçavent pas
resserrer assés leurs raisonnemens; je voulois dire, les
comprimer assés. Ils les affoiblissent en les dilatant,
et donnent ainsi plus de prise aux objections. Quelquefois même
il leur arrive de mêler à des argumens solides, de
petites réfléxions hétérogènes
, qui les infirment. La paille et le chaume ne doivent pas
entrer dans la construction d' un temple de marbre élevé
à la vérité.
Le désir de prouver beaucoup, a porté encore divers
apologistes , d' ailleurs très estimables, à
donner à certaines considérations une valeur qu' elles
ne pouvoient recevoir en bonne logique .
Je n' ai rien négligé pour éviter ces défauts:
je ne me flatte pas d' y avoir toujours réüssi. Je pouvois
peu: je ne suis pas resté au dessous du point où je
pouvois atteindre. J' ai concentré dans ce grand sujet toutes
les puissances de mon ame. Je n' ai pas nombré les
argumens: je les ai pesés , et à la balance
d' une logique éxacte. J' ai souhaité de
répandre sur cette importante recherche tout l' intérêt
dont elle étoit susceptible, et qu' on avoit trop négligé.
J' ai approprié mon style aux divers objets que j' avois
à peindre ou plutôt les teintes de ces objets ont passé
d' elles-mêmes dans mon style. J' ai senti et désiré
de faire sentir . J' ai visé à une extrême
précision, et en m' efforçant d' y atteindre, j' ai
fait en-sorte que la clarté n' en souffrît jamais.
Je n' ai point affecté une érudition qui ne me convenoit
pas: il est si facile de paroître érudit et
si difficile de l' être : j' ai renvoyé aux
sources ; on les connoît.
Les vrais philosophes me jugeront: si j' obtiens leur suffrage,
je le regarderai comme une recompense glorieuse de mon travail:
mais; il est une recompense d' un plus haut prix à laquelle
j' aspire, et celle-ci est indépendante du jugement des hommes.
à Genthod, près de Genève le 19 de mai, 1769.
Introduction.
Je me borne ici à un seul éxemple: il suffira pour
faire juger de l' application qu' on pourroit faire de mes principes
à un grand nombre d' autres cas. Ce sera même par une
application à un plus grand nombre de cas qu' on jugera mieux
de la vraisemblance de ces principes. Une hypothèse est d'
autant plus probable, qu' elle explique plus heureusement un plus
grand nombre de phénomènes. Ceux de mes lecteurs qui
se seront rendus mes principes familiers, n' auront pas de peine
à faire les applications dont je parle.
Je suis fort intéressé dans cet éxercice
de leur entendement, puisque c' est de leurs efforts que je dois
attendre la perfection d' un systême que je n' ai pu qu' ébaucher.
Du rappel des idées par les mots.
L' ostracisme étoit un bannissement de dix ans introduit
par les athéniens contre les citoyens que leurs richesses
ou leur crédit rendoient suspects. On écrivoit le
nom du coupable sur des coquilles, et c' est de là que l'
ostracisme tiroit sa dénomination: le mot grec
ostracon signifie coquille . Le nombre des suffrages
devoit excéder celui de 600.
J' ai lu autrefois ce trait d' histoire, et je n' en ai retenu
autre chose sinon que l' ostracisme étoit un bannissement
de dix ans, auquel on condamnoit les citoyens trop accrédités.
Je relis par hazard ce trait d' histoire, et j' ai un leger souvenir
de l' avoir lu. Cependant si l' on m' avoit demandé l' origine
du mot ostracisme , je n' aurois pu l' indiquer.
Je veux approfondir un peu ce petit fait, et lui appliquer mes
principes psychologiques pour mieux juger de leur probabilité.
J' ai admis que toutes nos idées tirent leur origine des
sens , et j' en ai dit la raison, paragraphes 17, 18. J'
ai prouvé que la mémoire tient au corps
, paragraphe 57, et que le rappel des idées
par la mémoire tient aux déterminations que
les objets impriment aux fibres des sens, et qu' elles
conservent.
Paragraphes 58, 59 et suivans. J' ai montré enfin, que
chaque idée doit avoir dans le cerveau des fibres qui lui
soient appropriées et au jeu desquelles le rappel
de l' idée ait été attaché. Paragraphes
78, 79 et suivans.
Il me suffit d' avoir rappellé ces principes généraux;
je viens à leur application au cas que je me propose d' analyser
ici.
p120
J' avois retenu le mot ostracisme ; je me rappellois
fort bien que c' étoit un bannissement de dix ans
. Je me rappellois encore qu' il ne portoit que contre les citoyens
trop accrédités.
Le faisceau de fibres approprié au mot ostracisme
avoit donc conservé les déterminations que
la lecture du mot lui avoit imprimées.
Mais, si ce mot ne réveilloit rien dans l' esprit, il seroit
vuide de sens. Afin donc que j' aye l' idée que l' institution
lui a attaché, il faut nécessairement qu' il réveille
chez moi l' idée de bannissement .
Cette idée de bannissement ne suffiroit pas même
pour me donner le sens complet du mot, parce qu' elle seroit trop
vague; car l' ostracisme n' est pas le synonime de
bannissement : tout bannissement n' est pas un ostracisme.
L' ostracisme réveille donc chez moi l' idée
d' une espèce particulière de bannissement,
et si ma mémoire n' est pas tout à fait infidèle,
elle déterminera l' idée à un bannissement
de dix ans .
Le faisceau de fibres auquel est approprié le mot ostracisme
, ébranlera donc les faisceaux auxquels sont appropriés
les mots bannissement de dix ans .
Mais, ces mots bannissement de dix ans seroient eux-mêmes
vuides de sens, s' ils ne réveilloient pas confusément
dans l' esprit l' idée d' une sorte de peine, et celle d'
un certain espace de tems .
Les faisceaux appropriés aux mots bannissement de dix ans,
ébranlent donc à leur tour plus ou moins foiblement
d' autres faisceaux auxquels tiennent les mots ou les signes
représentatifs de peine et de tems
.
Les faisceaux appropriés à ces derniers mots pourront
ébranler de même d' autres faisceaux auxquels tiendront
quelques images ou quelques idées analogues
à ce que ces mots sont destinés à
représenter .
Je me rappelle donc très distinctement, que l' ostracisme
est un bannissement de dix ans .
Je me rappelle encore que ce bannissement ne portoit dans son
institution que contre les citoyens trop accrédités
.
Les faisceaux appropriés aux mots bannissement de dix
ans tiennent donc encore à d' autres faisceaux auxquels
sont attachés les mots citoyen et accrédité
. Ceux-ci réveillent quelques uns de leurs analogues
etc.
Mais; pourquoi le mot ostracisme ne me rappelloit-il
pas les mots coquille, athéniens, suffrages ? Il
est très clair que les fibres appropriées à
ces différens mots n' avoient point perdu les déterminations
que la lecture de ces mots leur avoit imprimées, et
que la répétition assés fréquente des
mêmes sons avoit dû naturellement fortifier. Il n' est
pas moins clair que ces mots avoient contracté dans mon cerveau
une multitude de liaisons diverses, suivant l' emploi que j' avois
eu occasion d' en faire soit en conversant, soit en écrivant.
J' ai montré en plusieurs endroits de mon livre, que les
liaisons qui se forment entre nos idées de tout genre en
supposent de pareilles entre les fibres sensibles de tout genre.
Nos idées de tout genre tiennent à des signes
qui les représentent . Ces signes sont pour
l' ordinaire des mots . Ces mots sont rappellés
par la mémoire . Il est bien démontré
que la mémoire a un siége purement physique
.
Des accidens purement physiques la détruisent:
on perd totalement le souvenir des mots; on oublie sa langue maternelle.
La conservation des mots ou des signes de nos idées
par la mémoire , tient donc à des causes
physiques .
Ces causes peuvent-elles être autre chose que l' organisation
et l' arrangement des fibres du cerveau ? Si notre
ame n' a l' idée d' un objet que par l' action de cet objet
sur les fibres sensibles qui lui sont appropriées, il est
bien naturel, que le rappel de cette idée par la
mémoire ou sa reproduction , dépende de la
même cause qui en avoit occasionné la production.
Il faut donc que nos fibres sensibles de tout genre soyent
organisées et arrangées de maniére dans le
siége de l' ame , qu' elles retiennent pendant un
tems plus ou moins long les déterminations qu' elles
ont reçuës de l' action plus ou moins réïtérée
de leurs objets, et qu' elles puissent contracter entr' elles des
liaisons en vertu desquelles elles puissent s' ébranler réciproquement.
Pour que des fibres sensibles de même genre ou de genres
différens puissent s' ébranler réciproquement
, il faut de toute nécessité qu' elles communiquent
les unes aux autres immédiatement ou médiatement
.
L' ébranlement dont il s' agit est une impulsion
communiquée: afin que cette impulsion se propage d' une fibre
à d' autres fibres, il est bien évident qu' il faut
ou que la fibre muë tienne immédiatement aux
fibres à mouvoir , ou qu' elle y tienne par quelque
chose d' intermédiaire qui reçoive l' impulsion et
la transmette.
Je me suis beaucoup étendu dans les chapitres xxii et xxv
sur cette communication des fibres sensibles et sur ses
effets. J' ai donné le nom de chaînons à
ces parties, quelles qu' elles soient, par lesquelles je conçois
que les fibres sensibles de différentes espèces ou
de différens genres tiennent les unes aux autres, et agissent
les unes sur les autres.
J' ai supposé que ces chaînons étant destinés
à transmettre le mouvement et un certain mouvement d' un
faisceau à un autre faisceau ou simplement d' une fibre à
une autre fibre, avoient reçu une structure rélative
à cette importante fin. Je n' ai pas entrepris de déviner
cette structure; l' entreprise eut été vaine; je me
suis borné à en considérer les effets, et à
m' assurer de leur certitude.
J' ai cru cette certitude, parce qu' elle m' a paru rigoureusement
prouvée. Non seulement une sensation nous rappelle une sensation
de même espèce; un son, par éxemple, nous rappelle
un autre son, une couleur nous rappelle une autre couleur; mais
nous éprouvons encore qu' un son nous rappelle une couleur.
Le son tient à des fibres de l' ouïe , la
couleur tient à des fibres de la vuë : les
fibres de l' ouïe et celles de la vuë communiquent donc
entr' elles.
Le même raisonnement s' applique aux autres sens
: les fibres de tous les sens communiquent donc les unes aux autres.
Si la mémoire d' un mot tient aux déterminations
que les fibres appropriées à ce mot ont contractées,
le rappel d' un mot par un autre mot, doit tenir essentiellement
aux déterminations que les chaînons
qui lient les deux faisceaux auront contractées et conservées.
J' ai exposé dans le chapitre ix mes principes sur cette
habitude que les fibres contractent, sur la manière
dont elle s' enracine ou s' affoiblit. J' y suis revenu dans le
chapitre xxii.
Les liaisons que le mot ostracisme avoient contractées
dans mon cerveau avec le mot coquille ; celui-ci avec le
mot athéniens ; ce dernier avec le mot suffrages
; ces liaisons, dis-je, s' étoient presque entiérement
effacées, et je ne pouvois me rappeller l' origine de l'
ostracisme .
Le faisceau approprié au mot ostracisme , ne pouvoit
donc ébranler le faisceau approprié au mot coquille
, ou s' il l' ébranloit, ce n' étoit point assez
fortement pour faire sur mon ame une impression sensible, et qui
lui soumit, en quelque sorte, le trait d' histoire dont il s' agit.
Le chaînon ou les chaînons qui lient
les deux faisceaux avoient donc perdu les déterminations
en vertu desquelles les deux faisceaux s' ébranloient
autrefois reciproquement.
Il en alloit de même du faisceau approprié au mot
coquille rélativement à ceux auxquels tenoient
les mots athéniens, suffrages, etc.
Je ne me flatte pas d' avoir résolu ce petit problême
psychologique; je serai satisfait si j' ai fourni quelque moyen
de le résoudre. Je lui ai appliqué des principes qui
m' ont paru plus probables que ceux qu' on avoit adoptés
jusqu' à moi; cette application aidera à juger du
degré de cette probabilité.
Mais de combien de liaisons diverses le même mot n' est-il
pas susceptible ! à combien de mots très différens
le mot de coquille ne peut-il point répondre suivant
la nature du discours ou le but qu' on se propose en l' employant
! Il faut donc que le faisceau approprié à ce mot
soit susceptible de cette multitude de liaisons diverses, qu' il
tienne par la culture de l' esprit à une foule d' autres
faisceaux, et que le mouvement puisse se propager de ce faisceau
à tel ou tel faisceau avec la précision et la célérité
qu' éxige la pensée ou la suite du discours.
Quelle merveilleuse composition ceci ne suppose-t-il point dans
cet organe admirable qui est l' instrument immédiat des opérations
de notre ame ! Quel seroit notre ravissement si la méchanique
de ce chef-d' oeuvre du tout-puissant nous étoit dévoilée
! Nous contemplerions dans cet organe un petit monde, et s' il appartenoit
à un leibnitz, ce petit monde seroit l' abrégé
de l' univers.
Suite du rappel des idées par les mots.
Quelle que soit la partie du cerveau qui est le siège de
l' ame ou l' instrument immédiat de ses opérations,
on ne peut s' empêcher d' admettre qu' il est quelque part
dans le cerveau un organe qui réünit les impressions
de tous les sens, et par lequel l' ame agit ou paroît agir
sur différentes parties de son corps.
Nous voyons clairement que l' action des objets ne se termine
pas aux sens extérieurs .
L' action du son ne se termine pas au tambour
, celle de la lumière , à la rétine
. Il est des nerfs qui propagent ces différentes
impressions jusqu' au cerveau. Ceux qui après avoir perdu
le poignet, sentent encore leurs doigts, nous montrent assès,
que le siège du sentiment n' étoit pas où
il paroîssoit être.
L' ame ne sent donc pas ses doigts dans les doigts-mêmes:
elle n' est pas dans les doigts. Elle n' est pas non plus dans les
sens extérieurs .
Nous sommes fort peu éclairés sur la structure intime
du cerveau. L' anatomie se perd dans ce dédale ténébreux.
Elle voit les nerfs de tous les sens y converger; mais,
lors qu' elle veut les suivre dans leur cours, ils lui échappent,
et elle est réduite à conjecturer, ou à tâtonner.
Nous devons donc renoncer à déterminer précisément
quelle est la partie du cerveau qui constitue le siège
de l' ame . Un anatomiste célèbre procédant
par la voye d' exclusion , a prétendu que le siège
de l' ame étoit dans le corps calleux , parce que
toutes les expériences qu' il a tentées lui ont paru
prouver, que cette partie est la seule qui ne puisse être
blessée ou altérée, que les fonctions de l'
ame n' en souffrent plus ou moins.
Un autre anatomiste a contredit ce résultat, et a entreprit
d' établir sur d' autres expériences, que le siège
de l' ame seroit plutôt dans la moëlle allongée
. Il produit en sa faveur des faits qui semblent fort décisifs.
Je n' en citerai qu' un seul: on connoit des animaux qui n' ont
point de corps calleux ; le pigeon, par éxemple,
n' en a point, à ce qu' assure cet anatomiste, et nous ne
refuserons pas une ame au pigeon.
Quoi qu' il en soit de cette question sur le siège
de l' ame , il est bien évident, que tout le cerveau
n' est pas plus le siège du sentiment , que tout
l' oeil n' est le siège de la vision .
Mais; s' il ne nous est pas permis de pénétrer dans
le secret de la méchanique du cerveau, nous pouvons au moins
étudier les effets qui résultent de cette méchanique,
et juger ainsi de la cause par ses effets.
Nous sçavons que nous n' avons des idées qu' à
l' aide des sens ; ceci est une vérité que
l' expérience atteste. L' expérience nous apprend
encore que nos idées de tout genre s' enchaînent les
unes aux autres, et que cet enchaînement tient en dernier
ressort aux liaisons que les fibres des sens ont entr' elles.
Il s' ensuit donc que les divers sens dont nous sommes doués
ont quelque part dans le cerveau des communications secrettes,
en vertu desquelles ils peuvent agir les uns sur les autres.
La partie où ces communications s' opèrent est celle
qu' on doit regarder comme le siège de l' ame .
Elle est le sens interne .
Cette partie est donc, en quelque sorte, l' abrégé
de tous les sens, puis qu' elle les réünit tous.
Mais, c' est encore par cette partie que l' ame agit sur son corps,
et par son corps sur tant d' êtres divers. Or, l' ame n' agit
que par le ministère des nerfs : il faut donc que
les nerfs de toutes les parties que l' ame régit, aillent
aboutir à cette organe que nous regardons comme le siège
immédiat du sentiment et de l' action
. C' est dans ce sens que j' ai dit, que cet organe si prodigieusement
composé, étoit une neurologie en mignature.
On voit assès par tout ce que je viens d' exposer, qu'
il importe fort peu à mes principes, de déterminer
précisément quelle est la partie du cerveau qui constitue
proprement le siège de l' ame . Il suffit d' admettre
avec moi qu' il est dans le cerveau un lieu où l' ame reçoit
les impressions de tous les sens et où elle déploye
son activité. J' ai montré que cette supposition n'
est pas gratuite, puisqu' elle découle immédiatement
de faits qu' on ne sçauroit revoquer en doute.
Toutes nos idées sont représentées
par des signes . Ces signes sont naturels ou
artificiels .
Les signes naturels sont des images, des sons inarticulés
ou des cris, des gestes, etc.
Les signes artificiels sont des figures ou des caractères,
des sons articulés ou des mots, dont l' ensemble et les combinaisons
forment la parole ou le langage .
Les mots agissent donc sur le cerveau par la vuë
ou par l' ouïe , ou par toutes les deux ensemble.
Ainsi les mots ostracisme, coquille, athéniens,
ont dans le cerveau des fibres qui leur correspondent, et si ces
mots n' ont été que prononcés , ces
fibres ne répondront qu' à l' organe de l' ouïe
. S' ils ont été écrits et
prononcés , ils répondront à la fois à
l' organe de la vuë et à celui de l' ouïe
.
Les mots dont il s' agit pourront donc être rappellés
également par des fibres de la vuë ou
par des fibres de l' ouïe .
Et comme nous avons prouvé que les fibres de tous les
sens sont liées les unes aux autres, il arrivera que
la vuë du mot ostracisme réveillera le son
de ce mot, et que le son du mot réveillera de même
l' idée des lettres qui le représentent.
Je nommerai faisceaux optiques ceux qui tiennent aux
sens de la vuë , et faisceaux auditifs ceux
qui appartiennent aux sens de l' ouïe .
Les mots ostracisme, coquille, athéniens tiennent
donc à la fois dans mon cerveau à des faisceaux
optiques et à des faisceaux auditifs . Ils
tiendront plus aux uns qu' aux autres, suivant que ces mots auront
affecté plus souvent ou plus fortement la vuë
ou l' ouïe .
Nous sommes donc acheminés à admettre dans le
siége de l' ame un double systême représentatif
des signes de nos idées. Les fibres à
l' aide desquelles nous raisonnons, et que j' ai nommées
intellectuelles , parce qu' elles servent aux opérations
de l' entendement, sont donc des dépendances de la vuë
et de l' ouïe .
Il est singulier que l' expérience vienne encore prouver
ceci. On peut avoir éprouvé, qu' une longue méditation
fatigue l' organe de la vuë .
C' est au moins ce que j' ai éprouvé plus d' une
fois, et si l' organe de l' ouïe n' éprouve
pas la même fatigue, c' est, sans doute, qu' il est moins
délicat. C' est ce fait assez remarquable que j' avois indiqué
dans le paragraphe 851.
Ceux de mes lecteurs qui pourroient avoir été choqués
des expressions de fibres intellectuelles comprennent mieux
à présent dans quel sens j' ai employé ces
expressions. Il est bien évident, que je n' attribue pas
à l' entendement ce qui ne convient qu' au cerveau
. J' ai peut-être mieux établi qu' aucun auteur
dans ma préface et ailleurs, les grandes preuves de l'
immatérialité de notre ame, et je m' étois
expliqué assez clairement dans ce paragraphe 851. Mais, la
plûpart des lecteurs lisent trop rapidement: mon livre demandoit
à être un peu étudié.
à Genthod, près de Genève, le 6 de juillet
1766.
Sur l' association des idées en général.
Les principes que je viens d' appliquer à un cas particulier
du rappel des idées par les mots , peuvent s' appliquer
facilement à l' association des idées en
général.
Un objet fort composé agit à la fois ou
successivement sur un grand nombre de fibres sensibles
de différens ordres .
En vertu des déterminations que cet objet imprime
à ces fibres, elles acquierrent une tendance à s'
ébranler les unes les autres, d' une manière rélative
à celle dont l' objet agit sur elles.
Si donc une ou plusieurs de ces fibres viennent à être
ébranlées, par quelque mouvement intestin du cerveau
ou par quelqu' objet plus ou moins analogue, toutes les autres fibres
correspondantes seront ébranlées, et retraceront à
l' ame cet ensemble d' idées, que l' objet composé
y avoit excité par son action sur les fibres.
Ainsi, plus les fibres ébranlées seront nombreuses
et mobiles; plus elles auront de disposition à retenir les
déterminations imprimées; plus l' ébranlement
communiqué sera fort et répèté; et plus
les idées qui se retraceront dans l' ame auront de clarté
et de force.
Plus ces idées auront de clarté et de force et plus
elles influeront sur l' éxercice des facultés intellectuelles
et des facultés corporelles.
Un être qui posséde plusieurs sens , est
donc susceptible d' un plus grand nombre d' impressions diverses
.
Et si le même objet agit à la fois et puissamment
sur tous les sens de cet être; s' il les ébranle
dans le rapport qui constituë le plaisir; l' ame sera entrainée
vers cet objet ; la volonté s' appliquera fortement
à l' idée très complèxe et
très vive qu' il y excitera.
Non seulement la volonté sera déterminée
par la présence actuelle de l' objet; elle le sera
encore par le simple souvenir de cet objet.
Ce souvenir sera d' autant plus durable, d' autant plus vif, d'
autant plus inclinant; que l' objet aura agi plus fortement, plus
longtems ou plus fréquemment sur tous les sens ou
sur plusieurs sens .
En conséquence des liaisons originelles qui sont
entre tous les sens, et que les circonstances fortifient; un mouvement
communiqué à un sens ou simplement à
quelques fibres d' un sens, se propage à l' instant aux autres
sens ou à plusieurs des autres sens; et l' idée très
complèxe attachée à ces diverses impressions
à peu près simultanées, se réveille
dans l' ame avec plus ou moins de vivacité; le desir
s' allume, et produit telle ou telle suite d' actions.
Appliquès ces principes généraux aux objets
de l' avarice , de la gloire , de l' ambition
et de toutes les grandes passions : appliquez-les
sur tout aux objets de la volupté , plus impulsifs
et plus sollicitans encore chez la plûpart des hommes; et
vous expliquerès psychologiquement les principaux
phénoménes de l' humanité.
C' est sur ces principes si simples, si féconds, si lumineux
que j' essayerois d' élever l' importante théorie
de l' association des idées . J' en ai jetté
les fondemens dans les chapitres xxv et xxvi de mon essai analytique
sur l' ame , auxquels je renvoye. D' autres méditations,
et les ménagemens que ma santé éxige, ne me
permettent pas de me livrer actuellement à ce travail intéressant,
qui fourniroit seul à un traité de morale
en forme, et que j' ai souvent songé à composer.
C' étoit un semblable traité que j' avois dans l'
esprit, lorsque je composois, il y a neuf ans le paragraphe 821
de mon essai analytique , et que je m' exprimois ainsi.
" je ne finirois point, si je voulois indiquer tout ce qui résulte
de l' association des idées. Un bon traité de morale
devroit avoir pour objet de développer l' influence des idées
accessoires ou associées en matière de moeurs
et de conduite. C' est ici qu' il faut chercher le secret de perfectionner
l' éducation.
Je pourrois bien m' occuper un jour d' un sujet si important et
qui a tant de liaison avec les principes de cette analyse. " telle
est la nature de la volonté , qu' elle ne peut se
déterminer que sur des motifs .
Je crois l' avoir assez prouvé dans les chapitres xi, xii,
xix de mon essai analytique . J' ai rappellé les
principales preuves de cette grande vérité dans l'
article xii de mon analyse abrégée .
La science des moeurs ou la morale doit donc avoir pour
but de fournir à la volonté des motifs
assès puissans pour la diriger constamment vers le
vrai bien .
Ces motifs sont toujours des idées que
la morale présente à l' entendement, et ces idées
ont toujours leur siége dans certaines fibres
du cerveau.
La morale fait donc le meilleur choix de ces idées; elle
les dispose dans le meilleur ordre; elle les associe, les enchaîne,
les grouppe dans le rapport le plus direct à son
but.
Plus les impressions qu' elle produit ainsi sur les fibres
appropriées à ces idées sont fortes, durables,
harmoniques, et plus le jeu de ces fibres a d' influence sur l'
ame.
Cette action des fibres appropriées aux vrais biens
sera donc d' autant plus efficace , qu' elle l' emportera
d' avantage sur celle des fibres appropriées aux plaisirs
sensuels .
Et parce que la quantité du mouvement dépend
du nombre des parties muës à la fois, et de la vitesse
avec laquelle elles sont muës; plus il y aura de fibres appropriées
aux vrais biens qui seront ébranlées à
la fois, plus elles le seront avec force; et plus les idées
qu' elles retraceront à l' ame influeront sur les déterminations
de sa volonté.
C' est par la liaison que la morale sçait mettre
entre tous les principes , qu' ils se réveillent
les uns les autres dans l' entendement . Or qui dit un
principe , dit une notion générale
, qui enveloppe une multitude d' idées particuliéres
.
La notion générale est donc attachée
dans le cerveau à un faisceau principal , qui correspond
à une multitude de petits faisceaux et de fibres, qu' il
ébranle à la fois ou presqu' à la fois.
Ce sont autant de petites forces, qui conspirent à produire
un effet général. Le résultat moral
de cet effet physique , est une certaine détermination
de la volonté.
L' objet d' une passion n' auroit pas une si
grande force, s' il agissoit seul: mais; il est enchaîné
à une foule d' autres objets, dont il réveille les
idées, et c' est du rappel de ces idées
associées qu' il tire sa principale force.
L' or est bien l' objet immédiat de la passion
de l' avare : mais; l' avare n' amasse pas de l' or pour
le simple plaisir d' en amasser.
Ce métal lui représente les valeurs , dont
il est le signe . Il ne jouit pas actuellement de ces
valeurs ; mais, il se propose toujours d' en jouir, et il en
jouit en idée. Il fait de son or toutes sortes d' emplois
imaginaires, et les mieux assortis à ses goûts et à
sa vanité. Il n' oublie point sur tout de se comparer tacitement
à ceux qui ne possèdent pas ses richesses. De là
naît dans son ame une certaine idée d' indépendance
et de supériorité, qui le flatte d' autant plus que
tout son extérieur annonce moins.
L' or tient donc dans le cerveau de l' avare à
un faisceau principal , et ce faisceau est lié à
une foule d' autres, qu' il ébranle sans cesse.
à ces faisceaux subordonnés ou associés
sont attachées les idées de maisons
, d' équipages , d' emplois , de dignités
, de crédit , etc. Etc. Et combien de faisceaux
ou de fascicules tiennent encore au faisceau approprié
au mot crédit ! Si la morale parvenoit à
substituer à l' idée dominante de l' or celle
de libéralité ou de bénéficence
; si elle associoit fortement à cette idée toutes
celles des plaisirs et des distinctions réelles
attachées à la bénéficence; si
elle prolongeoit cette chaîne d' idées, et qu' elle
y plaçât pour dernier chaînon le bonheur à
venir ; si enfin, elle ébranloit si puissamment
tous les faisceaux et toutes les fibres appropriées à
ces idées, que leur mouvement l' emportât en intensité
sur le jeu des fibres appropriées à la passion
; si, dis-je, la morale opéroit tout cela, elle transformeroit
l' avare en homme libéral ou bienfaisant
.
Cette faculté qui retient et enchaîne les
idées ou les images des choses, qui les reproduit
de son propre fond, les arrange, les combine, les modifie, porte
le nom d' imagination .
Il est assés évident que l' imagination
décide de tout dans la vie humaine. Le grand secret de la
morale consistera donc à se servir habilement de l' imagination
elle-même, pour diriger plus sûrement la volonté
vers le vrai bien . Tel est le principal but des promesses
et des menaces qui étayent la plus sublime
de toutes les morales.
Le créateur du genre humain pouvoit seul en être
le législateur, parce qu' il connoissoit seul le fond de
son ouvrage.
La morale philosophique puisera donc son art et ses enseignemens
dans la nature de l' homme et ses rélations
. Elle en déduira sa destination , et envisagera
toutes ses facultés , comme des instrumens
, qu' elle doit mettre en valeur, perfectionner de plus en plus,
et rendre aussi convergens qu' il est possible vers la
grande et noble fin de son être.
Chaque faculté a ses loix , qui la
subordonnent aux autres facultés, et déterminent
sa manière d' agir. J' ai fort développé
cela dans mon essai . La grande loi de l' imagination
est celle-ci: lors que deux ou plusieurs mouvemens ont été
excités à la fois ou successivement dans l' organe
de la pensée, si un de ces mouvemens est reproduit de
nouveau, tous les autres le seront, et avec eux les idées
qui leur ont été attachées.
Toutes les sciences et tous les arts reposent
sur cette loi : que dis-je ! Tout le systême de l'
homme en dépend.
La science git dans l' enchaînement des vérités,
et cet enchaînement est-il autre chose que l' association
des mouvemens dans l' organe immédiat de la
pensée ? Les plaisirs des beaux-arts dépendent
tous des comparaisons que l' ame forme entre les diverses
sensations ou les divers sentimens que leurs objets font naître
chès elle: ces comparaisons dépendent elles-mêmes
de l' association des sentimens: plus il y a de sentimens
associés , plus ces sentimens sont vifs, variés,
harmoniques, et plus la somme des plaisirs qu' ils excitent, s'
accroît.
Si les régles générales , les
sentences , les maximes , etc. Plaisent tant à
l' esprit, c' est sur tout parce qu' elles enveloppent un grand
nombre d' idées particuliéres , que l'
expérience et la réfléxion ont
associées et que la régle ou la
maxime réveille aussi-tôt; etc.
On est étonné quand on vient à analyser toutes
les idées que la réfléxion, la coûtume,
l' opinion, le préjugé ont associées ensemble
et attachées à un seul mot. Les mots de patrie
, de vertu, de point-d' honneur en sont des
éxemples frappans, qu' il suffit d' indiquer. J' ai analysé
le premier dans mon essai paragraphe 264.
L' opinion ne régente le monde, que par les idées
associées . Les orateurs et les artistes sçavent
bien ceci.
Tout est lié dans la nature; tous les êtres tiennent
les uns aux autres par divers rapports .
à ces rapports naturels , déja si multipliés,
si diversifiés, se joignent les rapports d' institution
, que l' esprit a formés, et qui ne sont ni moins nombreux
ni moins diversifiés. La science universelle est
le systême général de ces rapports
.
Il n' est donc rien d' isolé ou de solitaire
dans la nature: le cerveau , destiné à
peindre à l' ame la nature, a donc été
organisé dans un rapport direct à la nature.
Il y a donc entre les fibres sensibles du cerveau des
rapports ou des liaisons analogues à celles qui
unissent les divers objets de la nature.
L' action des objets sur le cerveau détermine l' espèce
des mouvemens et l' ordre suivant lequel ils tendent
à se propager. Plus le nombre de ces mouvemens associés
est grand, plus ils sont variés, distincts; plus ils
représentent fidélement la nature, et plus il y a
de connoissances dans l' individu.
Je cours rapidement sur la surface des choses: un torrent m' entraine:
je découvre une perspective immense: je voudrois la crayonner;
le tems et les forces me manquent: je suis réduit à
en ébaucher grossiérement les premiers traits: le
lecteur intelligent finira cette ébauche, et il en verra
naître la grande théorie de l' association des
idées .
Sur l' association des idées chez les animaux.
Le cerveau des animaux a été aussi
organisé dans un rapport à la nature: mais, il
n' a pas été appellé à représenter,
comme celui de l' homme, la nature entière. Il n' en représente
que quelques parties, et les parties qu' il peint à l' ame
avec le plus de netteté et de vivacité sont celles
qui ont un rapport direct à la conversation et à
la propagation de l' animal.
Il est évident que plus les sens sont multipliés
dans un animal, et plus il a de sensations et de sensations diverses.
Il se forme donc dans son cerveau un plus grand nombre d' associations
d' idées .
Plus le nombre de ces associations s' accroît,
et plus l' instinct de l' animal se développe, s'
étend, se perfectionne. La domesticité et
l' éducation sont ce qui multiplie et fortifie le
plus les associations des idées dans la tête
de l' animal. C' est par elles que l' instinct semble toucher
à la raison, et qu' il l' étonne.
Un organe unique peut avoir été construit avec un
tel art, qu' il suffit seul à donner à l' animal un
grand nombre d' idées, à les diversifier beaucoup,
et à les associer fortement entr' elles. Il les
associera même avec d' autant plus de force et d'
avantage, que les fibres qui en seront le siège
se trouveront unies plus étroitement dans un organe unique.
La trompe de l' éléphant en est un bel
éxemple, et qui éclaircira admirablement bien ma pensée.
C' est à ce seul instrument, que ce noble animal doit sa
supériorité sur tous les autres animaux; c' est par
lui qu' il semble tenir le milieu entre l' homme et la brute. Quel
pinceau pouvoit mieux que celui du peintre de la nature exprimer
toutes les merveilles qu' opère cette sorte d' organe universel
! " cette trompe , dit-il, composée de membranes,
de nerfs et de muscles, est en même tems un membre capable
de mouvement,... etc. "
l' éloquent historien de l' éléphant réünit
ensuite sous un seul point de vuë les divers services que ce
grand animal retire de sa trompe. " le toucher, continue-t-il, est
celui de tous les sens qui est le plus rélatif à la
connoissance;... etc. " voilà donc la méchanique par
laquelle un grand nombre d' idées différentes peuvent
s' associer dans le cerveau d' un animal, à l' aide d' un
seul organe: tels sont les principaux effets de cette admirable
association. Notre illustre auteur insiste avec raison sur cette
vérité psychologique; que l' éléphant
est privé, ainsi que tous les autres animaux, de la puissance
de réfléchir . Cette puissance suppose
l' usage des signes par lesquels nous généralisons
nos idées. L' éléphant n' a point l' usage
de pareils signes. Je ne trouve pas que les écrivains de
métaphysique qui me sont connus, ayent pris la peine de bien
analyser ceci. Il ne me semble pas qu' ils ayent bien saisi la vraye
notion de la réfléxion. Qu' il me soit permis de rappeller
ici ce que j' ai dit là-dessus dans les paragraphes 260,
261 de mon essai analytique .
" la réfléxion est donc en général,
le résultat de l' attention que l' esprit donne
aux idées sensibles , qu' il compare et qu' il revêt
de signes ou de termes qui les représentent.
" ainsi lorsque l' esprit se rend attentif aux effets
qui résultent de l' activité d' un objet,
il déduit de ces effets par la réfléxion
, la notion des propriétés de l' objet.
Cette notion est une idée réfléchie
. L' idée sensible ne présente à l'
esprit qu' un certain mouvement, un changement de forme, de proportions,
d' arrangement dans certaines parties; etc.
L' esprit tire de tout cela par une abstraction intellectuelle
l' idée réfléchie des propriétés.
On voit à présent, que si l' éléphant
pouvoit revêtir de signes ou de termes chacune
des idées que sa trompe lui transmet; s' il pouvoit
représenter par de semblables signes ce qu' il
abstrairoit de chaque idée sensible ; s' il
pouvoit comparer par le même moyen les idées qu' il
auroit ainsi abstraites ; on voit, dis-je, que la sphère
de ses idées s' étendroit de plus en plus; que leurs
associations se fortifieroient par les signes même,
en même tems qu' elles se multiplieroient et se diversifieroient.
Bientôt l' éléphant disputeroit l' empire
à l' homme, et l' instinct seroit transformé
en raison .
Cette transformation est impossible dans l' état présent
des choses: ici sont les barrières insurmontables que l'
auteur de la nature a placé entre l' instinct et
la raison : mais, peut-être ces barrières
ne subsisteront-elles pas toujours: peut-être viendra-t-il
un tems où elles seront enlevées, et où l'
éléphant atteindra à la sphère de l'
homme. Cette idée, qui peut paroître un peu hardie,
mérite bien que je la développe, et c' est ce que
je vais essayer de faire dans l' écrit suivant.
Lorsque l' idée intéressante d' une restitution future
des animaux s' offrit à mon esprit, je crus que son exposition
occuperoit à peine une feuille de ces opuscules ,
et je n' imaginai pas le moins du monde qu' elle me conduiroit insensiblement
à remanier presque tous mes principes sur Dieu, sur l'
univers, sur l' oeconomie de l' homme , sur
celle des animaux , sur l' origine des êtres
organisés , sur leur accroîssement
, sur leurs reproductions , etc.
Cet écrit est donc devenu peu à peu une sorte de
supplément à mes trois derniers ouvrages.
Si le lecteur veut me suivre avec autant de facilité que
de plaisir dans ces nouvelles méditations, il consultera
toujours les endroits de ces ouvrages auxquels j' ai été
obligé de le renvoyer assez fréquemment. Il voudra
bien ne me juger qu' après m' avoir lu attentivement d' un
bout à l' autre, et avoir médité un peu sur
la nature de mes principes, sur leur enchaînement, sur la
liaison des conséquences avec ces principes, et sur l' harmonie
de l' ensemble.
Si le lecteur m' accorde cette grace, je puis espérer qu'
il ne lui paroîtra pas que j' aye choqué les régles
d' une saine logique, et abusé de la permission de conjecturer
en psychologie et en physique .
Quoi que cet écrit, un peu singulier, soit devenu beaucoup
plus volumineux que je ne le pensois, je dirai cependant, que j'
y ai concentré mes idées le plus qu' il m' a été
possible: souvent même il est arrivé que je les ai
simplement indiquées plutôt qu' analysées. Il
falloit bien d' ailleurs laisser quelque chose à faire à
l' esprit du lecteur: peut-être néanmoins lui aurai-je
laissé trop à faire: il me le pardonnera d' autant
plus volontiers, que j' aurai présumé plus favorablement
de sa pénétration.
Il reconnoîtra aisément, que si j' avois traité
à la manière de certains écrivains, les sujets
si féconds et si divers qui se sont présentés
à ma méditation, j' aurois enfanté plusieurs
gros volumes, et noyé mes pensées dans un déluge
de mots et de choses incidentes.
Je ne le dissimulerai point: j' ai travaillé cette nouvelle
production autant qu' aucun de mes autres ouvrages. Je me suis toujours
attaché à approprier mon style aux différens
sujets, et à lui donner le degré de clarté,
de précision et d' intérêt dont j' étois
capable. C' est à ceux qui possèdent ces matières
et qui se sont occupés de la composition , à
juger d' un travail que je soumets, sans reserve, à leurs
lumières et à leur discernement.
L' existence de l' ame des bêtes est un de ces dogmes philosophiques
qui ne reposent que sur l' analogie . Les rapports de similitude
que nous découvrons entre les organes des animaux et les nôtres,
et entre leurs actions et celles que nous produisons dans des circonstances
pareilles, nous portent à penser qu' il est dans l' animal
un principe d' action, de sentiment et de vie analogue à celui
que nous reconnoissons au dedans de nous.
Nous ne pouvons même nous défendre d' un certain
sentiment qui nous entraîne comme malgré nous à
admettre que les bêtes ont une ame . Le philosophe
lui-même ne résiste pas plus à ce sentiment
que le vulgaire, et je ne sçais si l' inventeur de l'
automatisme des brutes ne s' y laissoit pas entraîner
quelquefois.
J' ai assés dit et répèté dans mes
trois derniers ouvrages, que je ne regardois l' éxistence
de l' ame des bêtes que comme probable ; mais, il
faut convenir que cette probabilité va, au moins, jusqu'
à la plus grande vraisemblance. Je ne nierai point, qu' avec
beaucoup de subtilité d' esprit on ne puisse expliquer
méchaniquement toutes les opérations des brutes.
Je ne le tenterois pas néanmoins, parce qu' il me paroîtroit
assés peu philosophique de donner la torture à son
esprit pour trouver des explications méchaniques
, toutes plus ou moins forcées, tandis qu' on rend raison
de tout de la manière la plus simple, la plus heureuse, en
accordant une ame aux brutes.
Des théologiens et des philosophes estimables en consentant
d' admettre que les bêtes ont une ame, n' ont pas voulu accorder
que cette ame survécût à la destruction du corps
de l' animal. Ils ont jugé que la révélation
seroit trop intéressée dans cette sorte de croyance
philosophique, et ils ont accumulé sur ce sujet des objections
qui ne me paroîssent pas solides.
Pourquoi intéresser la révélation dans une
chose où il semble qu' elle nous a laissé une pleine
liberté de penser ? Je le disois dans le paragraphe 716 de
mon essai analytique : " on a soutenu l' anéantissement
de l' ame des bêtes, comme si le dogme de l' immortalité
de notre ame étoit lié à l' anéantissement
de celle des bêtes.
Il seroit bien à désirer qu' on n' eut jamais mêlé
la religion à ce qui n' étoit point elle. " j' espère
donc que les amis sincères de la religion et du vrai voudront
bien me pardonner, si j' essaye aujourd' hui de montrer qu' il est
possible qu' il y ait un état futur reservé
aux animaux. Cette tentative ne sçauroit déplaire
aux ames sensibles et qui désirent qu' il y ait le plus d'
heureux qu' il est possible. Combien les souffrances des bêtes
ont-elles de quoi intéresser cette sensibilité raisonnable
qui est le caractère le plus marqué d' un coeur bien
fait ! Combien l' opinion que j' ose chercher à justifier
s' accorde-t-elle avec les hautes idées qu' un philosophe
chrétien se forme de la bonté suprême ! Le 15
de mars 1768.
Idées sur l' état futur des animaux.
Hypothèse de l' auteur; fondemens de cette hypothèse.
Je suppose qu' on se rappelle ce que j' ai exposé sur l'
état futur de l' homme dans le chapitre xxiv de
mon essai analytique , paragraphes 726, 754, et dans le
chapitre xiii, de la partie iv de ma contemplation . Peut-être
sera-t-il mieux encore que mon lecteur prenne la peine de relire
les endroits que je viens de citer.
Plus on étudie l' organisation des grands animaux, et plus
on est frappé des traits nombreux de ressemblance qu' on
découvre entre cette organisation et celle de l' homme
. Il n' y a pour s' en convaincre qu' à ouvrir un traité
d' anatomie comparée .
Où seroit donc la raison pourquoi la ressemblance se termineroit
précisément à ce que nous en connoissons ?
Avant qu' on se fût éxercé en anatomie comparée
, combien étoit-on ignorant sur les rapports de l' organisation
des animaux avec celle de l' homme ! Combien ces rapports se sont-ils
multipliés, développés, diversifiés
lorsque le scalpel, le microscope et les injections sont venus perfectionner
toutes les branches de l' anatomie ! Combien peuvent-elles être
perfectionnées encore ! Que sont nos connoissances anatomiques
auprès de celles que de nouvelles inventions procureront
à nos descendans ! Qu' il me soit donc permis d' insérer
de tout ceci, que les animaux peuvent avoir avec l' homme d' autres
traits de ressemblance dont nous ne nous doutons pas le moins du
monde. Parmi ces traits qui nous demeurent voilés, ne s'
en rencontreroit-il point un qui seroit rélatif à
un état futur ? Quelle difficulté y auroit-il
à concevoir, que le véritable siége de
l' ame des bêtes est à peu près de même
nature que celui que la suite de mes méditations m' a porté
à attribuer à notre ame ? Je reviens à prier
mon lecteur de consulter là-dessus les passages de mes deux
ouvrages, que j' ai déjà cités.
Si l' on veut bien admettre cette supposition unique, l' on aura
le fondement physique d' un état futur
réservé aux animaux. Le petit corps organique
et indestructible, vrai siège de l' ame, et
logé dès le commencement dans le corps grossier et
destructible , conservera l' animal et la
personnalité de l' animal.
Ce petit corps organique peut contenir une multitude
d' organes, qui ne sont point destinés à se développer
dans l' état présent de notre globe, et qui pourront
se développer lors qu' il aura subi cette nouvelle révolution
à laquelle il paroît appellé. L' auteur de la
nature travaille aussi en petit qu' il veut, ou plutôt le
grand et le petit ne sont rien par rapport à lui. Connoissons-nous
les derniers termes de la division de la matière ? Les matières
que nous jugeons les plus subtiles le sont-elles en effet ? L' animalcule
vingt-sept millions de fois plus petit qu' un ciron , seroit-il
le dernier terme de la division organique ? Combien est-il
plus raisonnable de penser qu' il n' est que le dernier terme de
la portée actuelle de nos microscopes ! Combien cet instrument
pourra-t-il être perfectionné dans la suite ! L' antiquité
auroit-elle deviné cet animalcule ? Combien est-il d' animalcules
que nous n' avons garde nous-mêmes de déviner, et à
l' égard desquels celui-ci est un éléphant
! Cet animalcule, qui nous paroît d' une si effroyable petitesse,
a pourtant une multitude d' organes: il a un cerveau, un coeur ou
quelque chose qui en tient lieu: il a des nerfs, et des esprits
coulent dans ces nerfs: il a des vaisseaux, et des liqueurs circulent
dans ces vaisseaux: quelle-est la proportion du cerveau, du coeur
au reste du corps ? Quelle-est la proportion de ce cerveau si effroyablement
petit à une de ses parties constituantes ? Combien de fois
un globule des esprits est-il contenu dans une de ces parties ?
Cet animalcule jouït de la vuë: quelles sont les dimensions
de l' image que les objets peignent au fond de son oeil ? Quelle
est la proportion d' un trait de cette image à l' image entière
? La lumière la trace, cette image: quelle est donc la petitesse
plus effroyable encore d' un globule de lumière, dont plusieurs
millions entrent à la fois, et sans se confondre, dans l'
oeil de l' animalcule ! Il est assès reconnu par les plus
habiles physiciens, que notre globe a été autrefois
très différent de ce qu' il est aujourd' hui. Toute
la géographie physique dépose en faveur de
cette vérité: j' abandonnerois mon sujet, si j' entrois
là-dessus dans quelque détail.
Infirmeroit-on le texte sacré de la genèse
, si l' on avançoit que la création décrite
par Moyse, est moins une véritable création,
que le recit assès peu circonstancié des degrés
successifs d' une grande révolution que notre globe subissoit
alors, et qui étoit suivie de la production de cette multitude
d' êtres divers qui le peuplent aujourd' hui ? Cette idée
ingénieuse d' un sçavant anglois ne suppose point
du tout l' éternité du monde: la saine philosophie
établit comme la révélation l' éxistence
d' une première cause intelligente , qui a tout
préordonné avec la plus profonde sagesse. L' idée
que j' indique ici tend simplement à reculer à un
terme indéfini la naîssance de notre globe. Moyse a
pu ne décrire dans l' ouvrage des six jours, que les
phénomènes ou les apparences, telles qu' elles
se seroient offertes aux yeux d' un spectateur placé alors
sur la terre.
Peut-être même que cette sorte de gradation
dans le travail des six jours, ne contribuoit pas peu à accroître
le plaisir des intelligences qui contemploient cette révolution
de notre planète: elle mettoit au moins un certain ordre
dans les phénomènes, et l' ordre plait toujours
à l' intelligence .
Notre globe pouvoit avoir subi bien d' autres révolutions
qui ne nous ont pas été révélées.
Il tient à tout le systême astronomique ,
et les liaisons qui unissent ce globe aux autres corps célestes,
et en particulier au soleil et aux comètes, peuvent avoir
été la source de beaucoup de révolutions, dont
il ne reste aucune trace sensible pour nous, et dont les habitans
des mondes voisins ont eu peut-être quelque connoissance.
Ces mêmes liaisons prépareront, sans doute, de nouvelles
révolutions, cachées encore dans l' abîme de
l' avenir.
Le grand apôtre des hébreux nous annonce une révolution
future, dont le feu sera le principal agent, et qui donnera
à notre monde une nouvelle face. Il sera, en quelque sorte,
créé de nouveau, et cette nouvelle création
y introduira un nouvel ordre de choses, tout différent de
celui que nous contemplons à présent.
Rien ne démontre mieux l' éxistence de l' intelligence
suprême, que ces rapports si nombreux, si variés,
si indissolubles qui lient si étroitement toutes les parties
de notre monde, et qui en font, pour ainsi dire, une seule et grande
machine: mais, cette machine n' est elle-même aux yeux d'
une philosophie sublime, qu' une petite rouë dans l' immense
machine de l' univers. J' ai tenté d' esquisser ces rapports
dans cette contemplation de la nature que je publiai
en 1764; combien cette ébauche si foible, si mesquine rend-elle
imparfaitement la beauté et la grandeur de l' original !
En vertu de ces rapports qui enchaînent toutes les
productions de notre globe les unes aux autres et au globe lui-même,
il y a lieu de penser, que le systême organique ,
auquel tous les autres systêmes particuliers se rapportent
comme à leur fin , a été originairement
calculé sur ces rapports.
Ainsi, ce petit corps organique , que je suppose être
le véritable siège de l' ame des bêtes,
peut avoir été préordonné dès
le commencement dans un rapport déterminé à
la nouvelle révolution que notre globe doit subir.
Un philosophe n' a pas de peine à comprendre, que Dieu
a pu créer des machines organiques que le feu ne
sçauroit détruire, et si ce philosophe suppose que
ces machines sont construites avec les élémens d'
une matière éthérée ou de quelqu'
autre matière analogue, il aura plus de facilité encore
à concevoir la conservation de semblables machines.
Il est donc possible que l' animal se conserve dans ce
petit corps indestructible auquel l' ame demeure unie après
la mort. Les différentes liaisons qu' il soutenoit avec le
corps grossier, et en vertu desquelles il recevoit les impressions
du dehors, produisoient dans les fibres qui sont le siège
de la mémoire , des déterminations
durables, et ces déterminations constituent le fondement
physique de la personnalité de l' animal. C' est
par elles, que l' état futur conservera plus ou
moins de liaisons avec l' état passé , et
que l' animal pourra sentir l' accroîssement de son bonheur
ou de sa perfection.
Je ne répéterai point ici ce que j' ai exposé
très en détail sur la personnalité
de l' homme et des animaux dans mon essai
analytique chap ix, xxiv, xxv. Je ne reviendrai pas non plus
à tout ce que j' ai exposé sur l' admirable méchanique
de la mémoire dans le chap xxii : je compte toujours
de parler à des lecteurs de cet ouvrage, et à des
lecteurs intelligens qui s' en sont appropriés les principes
et les conséquences.
Je les leur ai retracé en raccourci dans l' analyse
abrégée que j' ai placée à la tête
de ces opuscules , et dans mon petit écrit sur le
rappel des idées par les mots .
On n' a pas vu sans étonnement dans le chapitre ix du tome
i de mes considérations sur les corps organisés
, et dans les chap viii, ix, x, de la partie vii de ma
contemplation de la nature , les étranges révolutions
que le poulet subit depuis le moment où il commence
à devenir visible, jusqu' au moment où il se montre
sous sa véritable forme. Je ne retracerai pas ici ces révolutions:
il me suffira de rappeller à mon lecteur, que lorsque le
poulet commence à devenir visible, il apparoît sous
une forme qui se rapproche beaucoup de celle d' un très petit
ver.
Sa tête est grosse, et à cette tête tient une
manière d' appendice extrêmement effilé. C'
est pourtant dans cet appendice, si semblable à la queuë
d' un petit ver, que sont contenus le tronc et les extrêmités
de l' animal. Tout cela est étendu en ligne droite et sans
mouvement. Le coeur ne paroît d' abord qu' un point brun,
où l' on apperçoit de petits mouvemens très
promts, alternatifs et continuels. Le coeur se montre ensuite sous
la forme singulière d' un demi-anneau, situé à
l' extérieur du corps.
Il revêt... mais, j' allois faire sans m' en appercevoir
l' histoire du poulet .
Si l' imperfection de notre vuë et de nos instrumens nous
permettoient de remonter plus haut dans l' origine du poulet, nous
le trouverions, sans doute, bien plus déguisé encore.
Les différentes phases sous lesquelles il se montre
à nous successivement, peuvent nous faire juger des diverses
révolutions que les corps organisés ont à subir
pour parvenir à cette dernière forme par laquelle
ils nous sont connus.
Je dis en général les corps organisés
; car les plantes ont aussi leurs révolutions
ou leurs phases et nous en suivons à l' oeil quelques-unes.
Tout ceci nous aide à concevoir les nouvelles formes que
les animaux revêtiront dans cet état futur
, auquel, je conjecture, qu' ils sont appellés. Ce petit
corps organique par lequel leur ame tient actuellement
au corps grossier, renferme déja, comme dans un infiniment
petit, les élémens de toutes les parties qui composeront
ce corps nouveau sous lequel l' animal se montrera dans son
état futur .
Les causes qui opéreront cette révolution de notre
globe dont parle l' apôtre, pourront opérer en même
tems, le développement plus ou moins accèléré
de tous les animaux concentrés dans ces points organiques
, que je pourrois nommer des germes de restitution
.
J' ai assès fait sentir dans mon essai analytique
combien l' organisation influë sur les opérations
de l' ame. On se bornera, si l' on veut, à ne consulter là-dessus
que les articles xv, xvi, xvii de l' analyse abrégée
. De tout ce que j' ai dit sur ce sujet psychologique
, l' on tirera cette conséquence philosophique; que la
perfection de l' animal dépend principalement du nombre
et de la portée de ses sens . Il est d' autant plus
animal , qu' il a un plus grand nombre de sens
, et des sens plus exquis.
C' est par les sens, qu' il entre, comme l' homme, en commerce
avec la nature: c' est par eux qu' il se conserve, se propage et
jouït de la plénitude de l' être.
Plus le nombre des sens est grand, et plus ils manifestent de
qualités sensibles à l' animal.
Plus les sens sont exquis, et plus l' impression de ces qualités
est vive, complette, durable.
La structure et le nombre des membres , leur aptitude
à se prêter aux impressions variées des sens,
l' appropriation de leur jeu à ces diverses impressions,
la manière dont ils s' appliquent aux différens corps
et les tournent au profit de l' animal, sont une autre source féconde
de la perfection organique .
Quelle énorme distance sépare l' huitre
du singe ! Celle-là semble réduite au sens
du toucher , et ne sçait qu' ouvrir et fermer son
écaille. Celui-ci a tous les sens de l' homme et parvient
à l' imiter.
Si la sagesse adorable qui a présidé à la
formation de l' univers a voulu la plus grande perfection de tous
les êtres sentans , (et comment douter de cette volonté
dans la bonté suprême ! ) elle aura préformé
dans ce petit corps indestructible, vrai siège de l' ame
des bêtes, de nouveaux sens, des sens plus exquis,
et des membres appropriés à ces sens. Elle
aura approprié les uns et les autres à l' état
futur de notre globe, et cet état, à l' état
futur des animaux.
Un philosophe niera-t-il, que l' animal ne soit un être
perfectible , et perfectible dans un degré illimité
? Donnès à l' huitre le sens de la vuë
dont elle paroît privée, et combien perfectionnerès-vous
son être ! Combien ne le perfectionneriès-vous pas
davantage en donnant à cet animal si dégradé
un plus grand nombre de sens , et des membres
rélatifs ! Quelles raisons philosophiques nous imposeroient
l' obligation de croire que la mort est le terme de la
durée de l' animal ? Pourquoi un être si
perfectible seroit-il anéanti pour toujours, tandis
qu' il possède un principe de perfectibilité
dont nous ne sçaurions assigner les bornes ? Indépendamment
de ce petit corps indestructible que je suppose, l'
ame , que nous ne pouvons nous empêcher d' accorder aux
bêtes, n' est-elle pas par son immatérialité
hors de l' atteinte des causes qui opèrent la destruction
du corps grossier ? Ne faudroit-il pas une volonté positive
du créateur pour qu' elle cessât d' être
? Découvrons-nous des raisons solides pourquoi il l' anéantiroit
? Ne découvrons-nous pas plutôt dans son immense bonté
des motifs de la conserver ? Mais; si cette ame a besoin d' un corps
organisé pour continuer à éxercer ses fonctions,
il me semble plus raisonnable de penser que ce corps éxiste
déjà en petit dans l' animal, que de supposer que
Dieu en créera un nouveau pour les besoins de cette ame.
Ceux qui ont un peu étudié mes considérations
sur les corps organisés sçavent avec quel art
merveilleux toutes les productions organiques de la nature
ont été préparées de loin par son divin
auteur, et quelles sont les loix par lesquelles sa sagesse
amène tous les êtres vivans au degré de perfection
qui est propre au monde qu' ils habitent actuellement.
Rappellerai-je ici à mon lecteur l' enveloppement de la
petite plante dans sa graîne, l' emboîtement du papillon
dans la chenille, et la concentration de toutes les parties du poulet
dans un point vivant ? Je dois supposer qu' il a tous ces faits
présens à l' esprit. Si cela n' étoit point,
je le prierois de relire les chapitres ix et x du tome i de mes
corps organisés , ou les parties vii et ix de ma
contemplation .
On comprend de reste par tout ce que je viens de crayonner, qu'
il ne faudroit pas s' imaginer, que les animaux auront dans leur
état futur la même forme, la même structure,
les mêmes parties, la même consistence, la même
grandeur que nous leur voyons dans leur état actuel. Ils
seront alors aussi différens de ce qu' ils sont aujourd'
hui, que l' état de notre globe différera de son état
présent. S' il nous étoit permis de contempler dès
à présent cette ravissante scène de métamorphoses,
je me persuade facilement, que nous ne pourrions reconnoître
aucune des espèces d' animaux qui nous sont aujourd' hui
les plus familières: elles seroient trop travesties à
nos yeux. Nous contemplerions un monde tout nouveau, un ensemble
de choses dont nous ne sçaurions nous faire actuellement
aucune idée. Réüssirions-nous à déviner
les habitans de la lune, à nous peindre leurs figures, leurs
mouvemens, etc. ? Et quand nos télescopes seroient assés
perfectionnés pour nous les découvrir, leur trouverions-nous
ici-bas des analogues ? Si nous partons toujours de la
supposition de ce petit corps éthéré
qui renferme infiniment en petit tous les organes de l' animal
futur , nous conjecturerons que le corps des animaux
dans leur nouvel état, sera composé d' une matière,
dont la rareté et l' organisation le mettront
à l' abri des altérations qui surviennent au corps
grossier et qui tendent continuellement à le détruire
de tant de manières différentes.
Le nouveau corps n' éxigera pas, sans doute, les mêmes
réparations que le corps actuel éxige.
Il possédera une méchanique bien supérieure
à celle que nous admirons dans ce dernier.
Il n' y a pas d' apparence que les animaux propagent
dans leur état futur ; mais, si l' imagination se
plaisoit à y admettre une sorte de propagation à
nous entièrement inconnue, je dirois que les sources
de cette propagation éxisteroient déjà
dans le petit corps éthéré .
Cependant, si l' on y réfléchit un peu, on trouvera,
que des êtres-mixtes appellés à cette sorte
d' immortalité , ne paroîssent pas devoir
se propager après y être parvenus. Il est au moins
bien évident, que les différentes espèces de
propagations , que nous connoissons, et qui sont propres
à l' état actuel de notre monde, ont pour
fin principale de donner aux espèces une immortalité
dont les individus ne peuvent jouïr.
avril 1768.
suite des idées sur l' état futur des animaux.
Comment l' animal peut s' élever à une plus grande
perfection.
Nous comparons entr' elles nos idées
de tout genre: nous les multiplions et les diversifions ainsi presque
à l' infini. Nous revêtons nos idées de
signes ou de termes qui les représentent: nous
les représentons encore par des sons articulés
, dont l' assemblage et la combinaison constituent la parole
ou le langage .
Par ces admirables opérations de notre esprit, nous parvenons
à généraliser toutes nos idées,
et à nous élever par degrés aux notions
les plus abstraites et les plus sublimes.
La parole paroît être le caractère
qui distingue le plus l' homme de la bête
. Le vulgaire qui la prête si libéralement aux animaux,
la leur refuseroit, s' il étoit capable de réfléchir
sur de pareils sujets. Il croit bonnement que le perroquet parle
, parce qu' il profère des sons articulés
; mais, le vulgaire ne sçait pas, que parler
n' est point simplement proférer des sons articulés
; c' est sur tout lier à ces sons les idées
qu' ils sont destinés à représenter
. Or, qui ne voit à présent, que le perroquet
auquel on peut enseigner si facilement à prononcer des mots
métaphysiques, ne sçauroit lier à
ces mots les idées abstraites dont ils sont les
signes ? J' ai exposé en raccourci dans les chapitres
xiv, xv, xvi de mon essai analytique tout ce qui concerne
ces belles opérations de notre esprit par lesquelles il parvient
à généraliser ses idées. J'
ai montré assés en détail en quoi consiste
la méchanique des abstractions de tout
genre. J' ose me flatter, que ceux de mes lecteurs qui posséderont
à fond ces chapitres, tiendront fortement les plus grands
principes de la psychologie et de la logique .
Je me suis un peu étendu sur le langage des bêtes
dans les chapitres xxvii et xxviii de la partie xii de ma
contemplation .
C' est la mémoire qui est chargée du dépôt
des mots . C' est elle encore qui lie les idées
aux mots qui en sont les signes. Cent et cent expériences
démontrent que la mémoire a été attachée
au corps . Nous observons qu' elle dépend beaucoup
de l' âge, de la disposition actuelle des organes, et de certains
procédés purement physiques . Des accidens
subits l' affoiblissent, et même la détruisent entièrement.
Les annales de la médecine sont pleines de faits qui ne
constatent que trop ces vérités assés humiliantes.
Nous ne sçaurions douter le moins du monde, que les animaux
ne soient doués de mémoire . Que de preuves,
et de preuves variées plusieurs espèces ne nous donnent-elles
point d' une mémoire dont nous admirons la fidélité
et la ténacité ! C' est même sur cette mémoire
que repose principalement l' éducation que nous parvenons
à donner à ces espèces, et qui développe
et perfectionne à un si haut point toutes leurs qualités
naturelles.
L' éléphant , le chien , le
cheval en sont des éxemples frappans. Nous accoûtumons
ces espéces si dociles à lier certaines actions à
certains mots que nous leur faisons entendre: nous les dirigeons
ainsi par le seul secours de la voix, et nous leur commandons comme
à des domestiques fidèles à éxécuter
promptement nos volontés.
Mais, cette faculté d' associer certains mouvemens
à certains sons est resserrée chez ces animaux dans
des bornes fort étroites, et leur dictionnaire est toujours
fort court. Ils ont bien des sensations de différens genres;
leur mémoire en conserve le souvenir: ils comparent
jusqu' à un certain point ces sensations, et de ces comparaisons
plus ou moins multipliées naît un air d' intelligence,
qui trompe des yeux peu philosophiques. Mais; ils ne parviennent
point à généraliser , comme nous,
leurs idées: ils ne s' élévent point aux
notions abstraites : ils n' ont point l' usage de la parole
.
" l' usage des signes artificiels , disois-je dans le
paragraphe 268 de mon essai analytique , est fort resserré
chez les animaux . On les accoûtume bien à
lier une certaine action, un certain objet, à un
certain son, à un certain mot; mais ils ne parviennent point
à généraliser leurs idées.
S' ils y parvenoient, les opérations de chaque espèce
ne seroient pas si uniformes, et les castors d' aujourd'
hui ne bâtiroient pas comme ceux d' autrefois.
" les animaux , disois-je encore dans le paragraphe 270,
ont comme nous, des idées simples et des idées
concrettes , s' ils ne généralisent point,
comme nous, leurs idées, si les opérations
des individus de chaque espèce sont uniformes ,
ce n' est pas précisément parce que les animaux
manquent de signes : les signes ne donnent
pas la faculté d' abstraire; ils ne font que la
perfectionner.
Mais, la faculté d' abstraire tient à l' attention
. L' attention est une modification de l' activité
de l' ame, et cette activité est de sa nature indéterminée
; il lui faut des motifs pour qu' elle se déploye.
Si l' auteur de la nature a voulu que la sensibilité
des animaux fut rélative à ce que demandoit
la conservation de leur être; leur attentivité
, (je prie que l' on me passe ce mot) aura été
renfermée dans les limites de leurs besoins. Ils auront été
rendus capables de former des abstractions sensibles ,
et ils n' auront pu s' élever aux notions. " j' ai fait voir
en plusieurs endroits de l' ouvrage que je viens de citer, et dans
l' analyse abrégée , que l' éxercice
de toutes les facultés de notre ame dépend plus
ou moins de l' organisation . Notre cerveau a
donc été organisé dans un rapport direct à
ces merveilleuses opérations de notre esprit par lesquelles
il s' éléve graduellement jusqu' aux idées
les plus généralisées ou les plus
abstraites .
La multiplicité et la diversité prodigieuses d'
idées qui naîssent des différentes opérations
de notre esprit, peuvent nous faire juger de l' art étonnant
avec lequel l' organe immédiat de nos pensées
a été construit, et du nombre presqu' infini de pièces,
et de pièces très variées qui entrent dans
la composition de cette surprenante machine, qui incorpore, pour
ainsi dire, à l' ame d' un sçavant l' abrégé
de la nature.
Nous sommes donc acheminés à penser, que l' organisation
du cerveau des animaux, différe essentiellement de celle
du cerveau de l' homme.
Nous ne risquerons guères de nous tromper en jugeant de
la perfection rélative des deux machines par leurs opérations.
Combien les opérations du cerveau de l' homme sont-elles
supérieures à celles du cerveau de la brute ! Combien
la raison l' emporte-t-elle sur l' instinct !
Retracerai-je ici ce tableau de l' humanité, que j' ai essayé
de crayonner dans la partie iv de ma contemplation de la nature
? Reviendrai-je encore à faire sentir, combien l' amour
du merveilleux avoit séduit ces écrivains qui ont
attribué aux animaux une intelligence qui ne convient
qu' à l' homme, parce qu' il est le seul être sur la
terre, qui puisse s' élever aux abstractions intellectuelles
. On voudra bien consulter sur une matière si philosophique,
les paragraphes 774, 775, 776, 777 de mon essai analytique
, et les chapitres i, xix, xxii, xxv, xxvii de la partie xi de ma
contemplation , et les chapitres xii, xxxii, xxxiii du
même ouvrage.
Si l' on médite ces chapitres autant qu' ils demandent
à l' être, on reconnoîtra, je m' assure, qu'
on ne s' étoit pas fait des idées assés justes
de cet instinct , qu' on s' étoit trop plu à
ennoblir. L' esprit philosophique , qui semble si répandu
aujourd' hui, est beaucoup plus rare qu' on ne pense: c' est qu'
il ne consiste point dans des idées assés vagues,
à demi digérées, et revêtues d' un appareil
métaphysique, qui ne sçauroit en imposer à
des têtes vraiment métaphysiques. L' esprit philosophique
consiste principalement dans l' analyse des faits,
dans le discernement de ces faits, dans leurs comparaisons, dans
l' art d' en tirer des conséquences, de les enchaîner
les unes aux autres, et de s' élever ainsi à des principes
qui ne soient que des résultats naturels des faits les mieux
observés.
Il paroît donc, que le cerveau de la brute est une machine
incomparablement plus simple que le cerveau de l' homme. La construction
des machines animales a été calculée
sur le nombre et la diversité des effets qu' elles devoient
produire, rélativement à la place qui étoit
assignée à chaque espèce dans le systême
de l' animalité . Le cerveau du singe ,
beaucoup moins composé que celui de l' homme , l'
est incomparablement davantage que celui de l' huitre .
Un génie un peu hardi, et qui sçait manier ses sujets
avec autant d' art que d' agrément, a cru faire un pas très
philosophique, en découvrant que le cheval ne différe
de l' homme que par la botte . Il lui a paru,
que si les pieds du cheval, au lieu d' être terminés
par une corne infléxible, l' étoient par des doigs
souples, ce quadrupède atteindroit bientôt à
la sphère de l' homme. Je doute qu' un philosophe, qui aura
un peu approfondi la nature de l' animal, applaudisse à la
découverte de cet auteur ingénieux, dont le mérite
personnel ne doit point être confondu avec les opinions. Il
n' avoit pas considéré, qu' un animal quelconque
est un systême particulier , dont toutes les parties
sont en rapport ou harmoniques entr' elles. Le
cerveau du cheval répond à sa botte
, comme le cheval lui-même répond à la place
qu' il tient dans le systême organique . Si la
botte du quadrupède venoit à se convertir en
doigts fléxibles, il n' en demeureroit pas moins incapable
de généraliser ses sensations ;
c' est que la botte subsisteroit dans le cerveau: je veux
dire, que le cerveau manqueroit toujours de cette admirable organisation
qui met l' ame de l' homme à portée de généraliser
toutes ses idées. Et si l' on vouloit, que le cerveau
du cheval subit un changement proportionnel à celui de ses
pieds, je dirois que ce ne seroit plus un cheval ; mais,
un autre quadrupède auquel il faudroit imposer un
nouveau nom.
Le changement prodigieux que tout ceci supposeroit dans l' organisation
de l' animal, s' opérera pourtant un jour, si mes idées
sur l' état futur des animaux sont vrayes. Je suis
bien éloigné de les donner pour telles ; mais, je
présente aux yeux de mon lecteur une perspective étendue
et variée, et que l' esprit philosophique ne dédaignera
pas de contempler.
Il a déjà pénétré tout ce qu'
il me reste à dire; car les principes que j' ai posés
sont féconds en conséquences.
Suite des idées sur l' état futur des animaux.
Autres considérations sur la perfection future de l' animal.
Réponses à quelques questions.
Si, comme je le disois, un philosophe ne peut douter, que l'
animal ne soit un être très perfectible
; s' il est dans le caractère de la souveraine bonté
de vouloir l' accroîssement du bonheur de toutes ses créatures;
si cet accroîssement est inséparable de celui de la
perfection corporelle et de la perfection spirituelle
: si enfin, nous ne découvrons aucune raison solide
pourquoi la mort seroit le terme de la vie de l' animal
; ne sommes-nous pas fondés à en insérer,
que l' animal est appellé à une perfection
, dont les principes organiques éxistoient dès
le commencement, et dont le développement est réservé
à l' état futur de notre globe ? Il est assurément
très possible, que ce qui manque actuellement au cerveau
grossier de l' animal, pour qu' il parvienne à généraliser
ses idées, éxiste déjà dans ce
petit corps éthéré , qui est le véritable
siège de l' ame.
Ce petit corps peut renfermer l' abrégé d' un
systême organique très composé, analogue
à celui auquel l' homme doit ici-bas sa suprême élévation
sur tous les animaux.
Le développement plus ou moins accèléré
de ce systême organique fera revêtir à l' animal
un nouvel être. Non seulement ses sens actuels seront
perfectionnés; mais, il est possible qu' il acquierre encore
de nouveaux sens, et avec eux de nouveaux principes
de vie et d' action. Ses perceptions et ses opérations se
multiplieront et se diversifieront dans un degré indéfini.
L' état où se trouvera alors notre globe, et qui
sera éxactement rélatif à cette grande métamorphose
de l' animal, lui fournira une abondante source de plaisirs divers,
et de quoi perfectionner de plus en plus toutes ses facultés.
Pourquoi cette perfectibilité de l' animal, ne
comporteroit-elle point qu' il s' élevât enfin jusqu'
à la connoissance de l' auteur de sa vie ? Combien la bonté
ineffable du grand être le sollicite-t-elle à se manifester
à toutes les créatures sentantes et intelligentes
! Pourquoi...
mais, il vaut mieux que je laisse aux ames sensibles à
finir un tableau que la bienveuillance universelle se plaît
à crayonner, parce qu' elle aime à faire le plus d'
heureux qu' il est possible.
Les liaisons que le corps indestructible soûtenoit
avec le corps périssable , assureront à l'
animal la conservation de son identité personnelle
. Le souvenir de son état passé
liera cet état avec l' état futur : il comparera
ces deux états , et de cette comparaison naîtra
le sentiment de l' accroîssement de son bonheur.
Ce sentiment sera lui-même un accroîssement de bonheur;
car c' est être plus heureux encore que de sentir
qu' on l' est d' avantage.
Il est bien évident, que si l' animal parvenoit à
son nouvel état sans conserver aucun souvenir
du précédent , ce seroit par rapport
à lui-même un être tout nouveau qui
jouïroit de cet état, et point du tout le même
être ou la même personne . Il seroit,
pour ainsi dire, créé de nouveau.
L' ancienne et ingénieuse doctrine de la métempsycose
ou de la transmigration des ames n' étoit pas aussi
philosophique qu' elle a paru l' être à quelques sectateurs
de l' antiquité : c' est qu' une grande érudition
n' est pas toujours accompagnée d' un grand fond de bonne
philosophie.
J' ai dit, qu' il étoit assés prouvé que
la mémoire a son siège dans le corps:
une ame qui transmigreroit d' un corps dans un autre n' y conserveroit
donc aucun souvenir de son état précédent
. Je me borne à renvoyer là-dessus aux articles
xv, xvi, xvii, xviii de l' analyse abrégée
. J' ai montré en un grand nombre d' endroits de mes
corps organisés et de ma contemplation , qu'
il est très probable, que tous les corps organisés
prééxistent très en petit dans des
germes ou corpuscules organiques . Il est donc bien
vraisemblable que les ames y prééxistent
aussi. Jugeroit-on plus philosophique d' infuser à point
nommé une ame dans un germe, tandis que cette ame auroit
pu être unie à ce germe dès le commencement,
et par un acte unique de cette volonté adorable, qui
appelle les choses qui ne sont point, comme si elles étoient
? Il me paroît donc, que la métempsycose
n' a pu être admise que par des hommes qui ne s' étoient
pas occupé du psychologique des êtres-mixtes
. La philosophie rationnelle n' étoit pas née
lorsque Pythagore transporta ce dogme des Indes dans la Grèce.
Je me suis beaucoup arrêté dans ma contemplation
à considérer cette merveilleuse gradation
qui règne entre tous les êtres vivans, depuis
le lychen et le polype , jusqu' au cédre
et à l' homme . Le métaphysicien peut
trouver dans la loi de continuité la raison de cette
progression ; le naturaliste se borne à l' établir
sur les faits. Chaque espèce a ses caractères
propres, qui la distinguent de toute autre. L' ensemble de
ses caractères constitue l' essence nominale de
l' espèce. Le naturaliste recherche ces caractères;
il les étudie, les décrit, et en compose ces sçavantes
nomenclatures , connues sous les noms de botanique
et de zoologie . C' est en s' efforçant à
ranger toutes les productions organiques en classes
, en genres et en espèces , que le
naturaliste s' apperçoit que les divisions de la
nature ne sont point tranchées comme celles de l'
art; il observe, qu' entre deux classes ou deux genres voisins,
il est des espèces mitoyennes, qui semblent n' appartenir
pas plus à l' un qu' à l' autre, et qui dérangent
plus ou moins ses distributions méthodiques .
La même progression que nous découvrons aujourd'
hui entre les différens ordres d' êtres organisés,
s' observera, sans doute, dans l' état futur de notre globe:
mais, elle suivra d' autres proportions, qui seront déterminées
par le degré de perfectibilité de chaque
espèce.
L' homme , transporté alors dans un autre séjour
plus assorti à l' éminence de ses facultés,
laissera au singe ou à l' éléphant
cette première place qu' il occupoit parmi les animaux
de notre planéte. Dans cette restitution universelle des
animaux, il pourra donc se trouver chés les singes
ou les éléphants des Newtons et des Leibnitzs;
chés les castors , des Perraults et des Vaubans,
etc.
Les espèces les plus inférieures, comme les
huitres , les polypes , etc. Seront aux espèces
les plus élevées de cette nouvelle hiérarchie,
comme les oiseaux et les quadrupèdes sont
à l' homme dans l' hiérarchie actuelle.
Peut-être encore qu' il y aura un progrès continuel
et plus ou moins lent de toutes les espèces vers une perfection
supérieure; ensorte que tous les degrés de l' échelle
seront continuellement variables dans un rapport déterminé
et constant: je veux dire, que la mutabilité de
chaque degré aura toujours sa raison dans le degré
qui aura précédé immédiatement.
Malgré tous les efforts de nos épigénésistes
modernes, je ne vois pas qu' ils ayent le moins du monde réüssi
à expliquer méchaniquement la première
formation des êtres vivans. Ceux qui ont lu avec quelqu' attention
mes deux derniers ouvrages, et en particulier les chapitres viii,
ix, x, xi de la partie vii de ma contemplation , n' ont
pas besoin que je leur rappelle les différentes preuves que
l' histoire naturelle et la physiologie nous fournissent de la
prééxistence des êtres vivans.
Mais; si tout a été préformé
dès le commencement; si rien n' est engendré
; si ce que nous nommons improprement une génération
, n' est que le principe d' un développement
, qui rendra visible et palpable, ce qui étoit auparavant
invisible et impalpable; il faut de deux choses l' une, ou que les
germes ayent été originairement emboîtés
les uns dans les autres, ou qu' ils ayent été
originairement disséminés dans toutes les
parties de la nature.
Je n' ai point décidé entre l' emboîtement
et la dissémination : j' ai seulement laissé
entendre que j' inclinois vers l' emboîtement. J' ai dit,
qu' il me paroîssoit une des plus belles victoires que l'
entendement-pur ait remporté sur les sens. J' ai montré,
combien il est absurde d' opposer à cette hypothèse
des calculs qui n' effrayent que l' imagination, et qu' une raison
éclairée réduit facilement à leur juste
valeur.
Mais; si tous les êtres organisés ont été
préformés dès le commencement, que deviennent
tant de milliards de germes, qui ne parviennent point à se
développer dans l' état présent de notre monde
? Combien de milliards de germes de quadrupèdes, d' oiseaux,
de poissons, de reptiles, etc. Qui ne se développent point,
qui pourtant sont organisés avec un art infini, et à
qui rien ne manque pour jouïr de la plénitude de l'
être, que d' être fécondés ou d' être
conservés après l' avoir été ? Mon lecteur
a déjà deviné ma réponse: chacun de
ces germes renferme un autre germe impérissable, qui ne se
développera que dans l' état futur de notre planète.
Rien ne se perd dans les immenses magazins de la nature; tout y
a son emploi, sa fin, et la meilleure fin possible.
On demandera encore, que devient ce germe impérissable,
lorsque l' animal meurt , et que le corps grossier tombe
en poudre ? Je ne pense pas, qu' il soit fort difficile de répondre
à cette question. Des germes indestructibles peuvent être
dispersés, sans inconvénient, dans tous les corps
particuliers qui nous environnent.
Ils peuvent séjourner dans tel ou tel corps jusqu' au moment
de sa décomposition; passer ensuite sans la moindre altération
dans un autre corps; de celui-ci dans un troisiéme; etc.
Je conçois, avec la plus grande facilité, que le germe
d' un éléphant peut se loger d' abord dans une molécule
de terre, passer de là dans le bouton d' un fruit; de celui-ci,
dans la cuisse d' une mitte; etc. Il ne faut pas que l' imagination
qui veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses
qui sont uniquement du ressort de la raison, et qui ne peuvent être
apperçues que par un oeil philosophique.
Le répéterai-je encore ? Combien est-il facile,
que des germes, tels que je les suppose, bravent les efforts de
tous les élémens et de tous les siècles, et
arrivent enfin à cet état de perfection auquel ils
ont été prédestinés par cette sagesse
profonde, qui a enchaîné le passé au présent,
le présent à l' avenir, l' avenir à l' éternité
! Il y aura cette différence entre les animaux qui ne seront
point nés sous l' oeconomie présente de notre monde
et ceux de même espèce qui y auront vécu; que
les premiers naitront, pour ainsi dire, table rase sous
l' oeconomie future. Comme leur cerveau n' aura pu recevoir aucune
impression des objets extérieurs, il ne retracera à
l' ame aucun souvenir . Elle ne comparera donc pas son
état présent à un état
passé qui n' aura point éxisté pour elle.
Elle n' aura donc point ce sentiment de l' accroîssement
du bonheur, qui naît de la comparaison dont je parle. Mais;
cette table rase se convertira bientôt en un riche
tableau, qui représentera avec précision une multitude
d' objets divers. à peine l' animal sera-t-il parvenu à
la vie, que ses sens s' ouvriront à une infinité d'
impressions dont la vivacité et la variété
accroîtront sans cesse ses plaisirs, et mettront en valeur
toutes ses facultés.
Application aux plantes.
J' ai rassemblé dans la partie x de ma contemplation
, les traits si nombreux, si diversifiés, si frappans
qui rapprochent les plantes des animaux , et qui
semblent ne faire des unes et des autres qu' une seule classe d'
êtres organisés . Je me suis attaché
à démontrer combien il est difficile d' assigner le
caractère qui distingue essentiellement le végétal
de l' animal , et combien la logique du naturaliste
doit être sévère dans une recherche aussi délicate.
Cela m' a conduit à un éxamen assés approfondi
du caractère qu' on a coûtume de tirer de
la faculté de sentir . J' y ai fait passer en revuë
sous les yeux de mon lecteur ces curieuses expériences que
j' ai décrites en détail dans mon livre sur l'
usage des feuilles dans les plantes , et qui paroîssent
indiquer, que les végétaux éxercent des mouvemens
spontanés rélatifs à leurs besoins
et aux circonstances.
Je n' ai pas entrepris de prouver, que les plantes sont douées
de sentiment : j' aurois choqué moi-même cette
logique éxacte que j' essayois d' appliquer à mon
sujet. J' ai assés insinué, que tous ces mouvemens,
si dignes de l' attention de l' observateur, peuvent dépendre
d' une méchanique secrette et très simple. Mon imagination
n' étoit pas faite pour tout animaliser , comme
celle de l' ingénieux auteur du roman de la nature
. J' ai donc terminé mon éxamen en ces termes.
" le lecteur judicieux comprend assés, que je n' ai voulu
que faire sentir, par une fiction, combien nos jugemens sur l' insensibilité
des plantes sont hazardés. Je n' ai pas prétendu prouver,
que les plantes sont sensibles ; mais j' ai voulu montrer
qu' il n' est pas prouvé qu' elles ne le sont point. " si
donc il n' est point prouvé que les plantes ne sont
pas sensibles , il est possible qu' elles le
soient ; et s' il est possible qu' elles le soient, il l' est
encore, que leur sensibilité se développe
et se perfectionne d' avantage dans un autre état.
Je le disois dans l' ouvrage que je viens de citer: " nous voyons
le sentiment décroître par degrés de l' homme
à l' ortie ou à la moule; et nous-nous persuadons
qu' il s' arrête là, en regardant ces derniers animaux
comme les moins parfaits. Mais il y a peut-être encore bien
des degrés entre le sentiment de la moule et celui de la
plante. Il y en a, peut-être, encore d' avantage entre la
plante la plus sensible et celle qui l' est le moins. Les gradations
que nous observons par tout, devroient nous persuader cette philosophie:
le nouveau degré de beauté qu' elle paroît ajoûter
au systême du monde, et le plaisir qu' il y a à multiplier
les êtres sentans, devroient encore contribuer à nous
le faire admettre. J' avouerois donc volontiers que cette philosophie
est fort de mon goût.
J' aime à me persuader que ces fleurs qui parent nos campagnes
et nos jardins d' un éclat toujours nouveau, ces arbres fruitiers
dont les fruits affectent si agréablement nos yeux et notre
palais, ces arbres majestueux qui composent ces vastes forêts
que les tems semblent avoir respectées, sont autant d' êtres
sentans qui goûtent à leur manière les douceurs
de l' éxistence. " j' ajoûtois immédiatement
après: " nous avons vu qu' on ne trouvoit dans la plante
aucun organe propre au sentiment: mais si la nature a dû faire
servir le même instrument à plusieurs fins; si elle
a dû éviter de multiplier les piéces, c' est
assurément dans la construction de machines extrêmement
simples, tel que l' est le corps d' une plante. Des vaisseaux que
nous croyons destinés uniquement à conduire l' air
ou la sève, peuvent être encore dans la plante le
siège du sentiment ou de quelqu' autre faculté
dont nous n' avons point d' idée. Les nerfs de la
plante différent, sans doute, autant de ceux de l' animal,
que la structure de celle-là différe de la structure
de celui-ci. " mon lecteur sera mieux placé encore pour juger
de ceci, s' il prend la peine de relire en entier les chapitres
xxx et xxxi de cette partie x de l' ouvrage. Si après cette
lecture, il demeure convaincu, comme je le suis, que l' insensibilité
des plantes n' est point du tout démontrée; je
lui demanderois, si dans la supposition qu' elles sont douées
d' une certaine sensibilité , je ne pourrois pas
leur appliquer ce que je viens d' exposer sur la restitution future
des animaux ? Dans la supposition dont il s' agit, choquerois-je
la bonne philosophie, en admettant que la plante est aussi
un être très perfectible ? En effet; combien
est-il facile, que la sensibilité la plus resserrée,
la plus imparfaite s' étende, se développe, se perfectionne
par le simple accroîssement de perfections des organes, et
sur tout par l' intervention de nouveaux organes ! Si la plante
est sensible , elle a une ame , qui est le principe
du sentiment; car le sentiment ne sçauroit appartenir à
la seule organisation .
La plante sera donc un être-mixte .
Découvrons-nous quelque raison solide pourquoi l' ame de
la plante seroit dépourvue de toute espéce d'
activité ? Par tout où nous parvenons à
démêler des traits de sensibilité ,
nous parvenons aussi à y démêler des mouvemens
correspondans. Il est naturel qu' un être-mixte
susceptible de plaisir et de douleur puisse rechercher
l' un et fuir l' autre. Mais; si sa sensibilité
est très foible, ses plaisirs et ses douleurs seront aussi
très foibles, et les mouvemens qui correspondront à
ces différentes impressions, leur seront proportionels.
Je ne rechercherai point quel est le siège de l' ame
dans la plante : je ne connois aucun moyen de parvenir
à cette découverte. Les physiciens qui ont le plus
étudié la structure des plantes sçavent assés
combien leur anatomie est encore imparfaite. Je le faisois
remarquer au commencement du chap xxvi de la partie x de ma
contemplation . " il n' est pas aussi facile, disois-je dans
cet endroit, de comparer les plantes et les animaux dans leurs
formes intérieures ou leur structure , qu'
il l' est de les comparer dans leurs formes extérieures
. Nous pouvons juger de celles-ci sur un simple coup d' oeil;
il faut toujours une certaine attention, et souvent le secours de
divers instrumens pour juger de celles-là. Nous pénétrons,
ce semble, plus difficilement dans l' intérieur d' une plante,
que dans celui d' un animal. Là, tout paroît plus confondu,
plus uniforme, plus fin, moins animé. Ici tout paroît
se démêler mieux, soit parce que la forme, le tissu,
la couleur et la situation des différentes parties y présentent
plus de variétés, soit parce que le jeu des principaux
viscères y est toujours plus ou moins sensible. Le microscope,
le scalpel et les injections qui nous conduisent si loin dans l'
anatomie des animaux, refusent souvent de nous servir, ou ne nous
servent qu' imparfaitement dans celle des plantes. Il est vrai aussi
que cette partie de l' oeconomie organique a été moins
étudiée que celle qui a les animaux pour objet. La
structure de ces derniers nous intéressoit davantage par
ses rapports avec celle de notre propre corps. " je me bornerai
donc à dire, que si la plante a une ame
, cette ame a un siège rélatif à la
nature particulière de cet être-mixte
.
Ce siège , quel qu' il soit, peut renfermer un
germe impérissable , qui conservera l' être
de la plante et le fera survivre à la destruction de
ce corps visible et palpable, qui est l' objet actuel des curieuses
recherches du botaniste et du physicien. Arrêterons-nous toujours
nos regards sur ce qui frappe nos sens ? La raison du philosophe
ne percera-t-elle point au delà ? Si l' être de la
plante , a été attaché à un
germe incorruptible , ce germe peut renfermer, comme celui
de l' animal , les élémens de nouveaux
organes, qui perfectionneront, développeront et ennobliront
les facultés de cet être. Je ne puis dire à
quel degré il s' élévera dans l' échelle
de l' animalité : il me suffit d' appercevoir la
possibilité de cette élévation, et par elle
un accroîssement de beauté dans le règne organique.
En général; on a beaucoup de peine à se persuader
la possibilité que les plantes soient des êtres
sentans . Comme elles ne changent jamais de place, et que leurs
formes n' ont rien de commun avec celles des animaux qui nous sont
les plus connus, il n' y a pas moyen de croire qu' elles puissent
participer un peu à l' animalité . Le moyen,
en effet, de soupçonner quelque rapport en ce genre entre
une violette et un papillon , entre un poirier
et un cheval ! Nous ne jugeons ordinairement des êtres
que par des comparaisons assés grossiéres. Nous les
comparons de gros en gros dans leur forme et dans leur structure,
et si cet éxamen superficiel ne nous offre aucun trait de
similitude, nous ne nous avisons guères d' en soupçonner.
Cependant, combien éxiste-t-il d' espèces d' animaux
qui, pendant tout le cours de leur vie, ne changent pas plus de
place que les plantes ! Combien en est-il dont les mouvemens ne
sont ni plus variés ni plus spontanés en
apparence, que le sont ceux de quantité de plantes, que j'
ai décrits et fait admirer dans mon livre sur l' usage
des feuilles ! Enfin; combien est-il d' espèces d' animaux
dont la forme et la structure ne ressemblent pas le moins du monde
à ce modèle imaginaire que nous nous formons de ce
qu' il nous plaît de nommer un animal ! Si l' on
a un peu médité ces considérations philosophiques
au sujet des polypes , qui font la matière des trois
derniers chapitres de la partie viii de ma contemplation
, l' on comprendra mieux tout ce que je ne fais qu' indiquer ici.
Ces chapitres renferment une espèce de logique à
l' usage du naturaliste, et qui me paroîssoit lui manquer.
Je passe sous silence les séxes, tantôt
réünis, tantôt séparés, et ces admirables
reproductions de différens genres, qui rapprochent
si fort le végétal de l' animal
.
J' ai renvoyé mon lecteur sur tout cela et sur bien d'
autres traits d' analogie tout aussi frappans, à
mon parallèle des plantes et des animaux. Contemp.
part x.
ôtons à un animal peu connu tous les moyens de nous
manifester qu' il est un animal : privons-le de tous ses
membres; réduisons-le aux seuls mouvemens qui se font dans
son intérieur; comment devineroit-on alors sa véritable
nature ? Il est une foule d' animaux qui se déguisent autant
à nos yeux, et qui ne peuvent être reconnus que par
les observateurs les plus attentifs et les plus industrieux. Quel
n' est point aussi le déguisement de certaines plantes !
N' a-t-il pas fallu toute la sagacité des botanistes pour
s' assurer de la véritable nature des moisissures
, des lychens , des champignons , des truffes
, etc.
Les plantes ne seroient-elles donc point dans le cas de ces animaux
beaucoup trop déguisés pour que nous puissions les
reconnoître ? C' est une réfléxion que je faisois
dans le chap xxx de la partie x de ma contemplation .
" l' expression du sentiment, disois-je, est rélative aux
organes qui le manifestent. Les plantes sont dans une entière
impuissance de nous faire connoître leur sentiment, ce sentiment
est extrêmement foible, peut-être, sans volonté
et sans désir, puisque l' impuissance où elles sont
de nous le manifester, provient de leur organisation, et qu' il
y a lieu de penser, que le degré de perfection spirituelle
répond au degré de perfection corporelle
. " mais; ce que nous avions regardé jusqu' ici comme
animal est un tout unique . Un singe
, un éléphant , un chien sont bien
des composés : ces composés sont bien formés
de l' assemblage d' une multitude de pièces très différentes
entr' elles: mais, ces pièces ne sont pas autant d' animaux
: elles concourent seulement par leur réünion et
par leurs rapports divers à former ce tout individuel
que nous nommons un animal . Ces pièces séparées
de leur tout ne le représentent point en petit; elles ne
peuvent point reproduire ce tout.
La plante a été construite sur un tout
autre modèle. Un arbre n' est un tout unique
que dans un sens métaphysique. Il est réellement
composé d' autant d' arbres et d' arbrisseaux, qu' il a de
branches et de rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux,
sont, pour ainsi dire, greffés les uns aux autres, sont alimentés
les uns par les autres, et tiennent ainsi à l' arbre principal
par une infinité de communications. Chaque arbre, secondaire,
chaque arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie
propres: il est lui-même, un petit tout individuel
, qui représente plus ou moins en raccourci le grand tout
dont il fait partie.
Ceci est plus éxact qu' on ne l' imagineroit d' abord.
Chaque branche, chaque rameau, chaque ramuncule , et
même chaque feuille sont si bien des arbres en petit, que
détachés du grand arbre, et plantés en terre
avec certaines précautions, ils peuvent y végéter
par eux-mêmes et y faire de nouvelles productions. C' est
que les organes essentiels à la vie, sont répandus
dans tout le corps de la plante. Les mêmes organes essentiels
qu' on découvre dans le tronc d' un arbre, on les retrouve
dans les branches, dans les rameaux et même jusques dans les
feuilles.
Un arbre est donc une production organique beaucoup plus singulière
qu' on ne le pense communément. Il est un assemblage d' une
multitude de productions organiques subordonnées, liées
étroitement les unes aux autres, qui participent toutes à
une vie et à des besoins communs, et dont chacune a sa vie,
ses besoins et ses fonctions propres. Un arbre est ainsi une sorte
de société organique , dont tous les individus
travaillent au bien commun de la société, en même
tems qu' ils procurent leur bien particulier.
Celui qui a fait l' arbre auroit pu faire éxister à
part chaque branche, chaque rameau, chaque feuille: il en auroit
fait ainsi autant d' êtres isolés et distincts. Il
a préféré de les réünir dans le
même assemblage, dans une même société,
de les assujettir les uns aux autres pour différentes fins,
et sans doute que les besoins de l' homme et ceux des animaux entroient
dans ces fins.
Si donc l' arbre est doué d' un certain degré de
sentiment , chacun des petits arbres dont il est composé
aura aussi son degré de sentiment , comme il a sa
vie et ses besoins propres.
Il y aura donc dans chacun de ces petits arbres un siège
du sentiment, et ce siège renfermera un germe indestructible,
destiné à conserver l' être du végétal,
et à le restituer un jour sous une nouvelle forme.
Il est possible que l' état futur de notre globe
ne comporte point cette réünion de plusieurs touts individuels
dans un même assemblage organique, et que chacun de ces touts
soit appellé alors à éxister à part,
et à éxercer séparément des fonctions
d' un tout autre genre et beaucoup plus relevées que celles
qu' il éxerce aujourd' hui.
Mais; comme la faculté loco-motive entre pour
beaucoup dans la perfection des êtres organisés et
sentans, si la plante est douée de quelque sensibilité
; si elle est un être perfectible ; il y a lieu
de penser, que dans son nouvel état, elle pourra se transporter
d' un lieu dans un autre au gré de ses desirs, et opérer
à l' aide de ses nouveaux organes des choses dont nous ne
pouvons nous former aucune idée.
Application aux zoophytes.
Tandis que la troupe nombreuse des nomenclateurs et des faiseurs
de règles générales pensoit avoir
bien caractérisé l' animal , et l' avoir
distingué éxactement du végétal
; les eaux sont venuës nous offrir une production organique,
qui réünit aux principales propriétés
du végétal , divers traits qui ne paroîssent
convenir qu' à l' animal . On comprend que je parle
de ce fameux polype à bras , dont la découverte
a tant étonné les physiciens, et plus embarassé
encore les métaphysiciens.
à la suite, ont bientôt paru beaucoup d' autres espèces
d' animaux, de classes et de genres différens, les uns
aquatiques les autres terrestres , et dans lesquels
on a retrouvé avec surprise les mêmes propriétés
.
Ce sont ces propriétés, qui ont fait donner à
plusieurs de ces animaux le nom général de zoophytes
: nom assés impropre; car ils ne sont point des
animaux-plantes ; ils sont ou paroîssent être de
vrais animaux; mais, qui ont plus de rapports avec les plantes,
que n' en ont les autres animaux.
Je me copierois moi-même, et je sortirois de mon sujet,
si je retraçois ici en abrégé l' histoire du
polype . Je m' en suis beaucoup occupé dans mes
considérations sur les corps organisés et
dans ma contemplation de la nature .
D' ailleurs, qui ignore aujourd' hui, que le moindre fragment
du polype peut devenir en assés peu de temps un polype parfait
? Qui ignore que le polype met ses petits au jour, à peu
près comme un arbre y met ses branches ? Qui ignore enfin,
que cet insecte singulier peut être greffé
sur lui-même ou sur un polype d' espèce différente,
et tourné et retourné comme un gand ? On sçait
encore, que pendant que le polype-mère pousse un
rejetton , celui-ci en pousse d' autres plus petits; ces
derniers en poussent d' autres encore, etc. Tous tiennent à
la mère comme à leur tronc principal, et les uns aux
autres comme branches ou comme rameaux. Tout cela forme un arbre
en mignature, la nourriture que prend un rameau passe bientôt
à tout l' assemblage organique. La mère et les petits
semblent donc ne faire qu' un seul tout, et composer une espèce
singulière de société animale, dont tous les
membres participent à la même vie et aux mêmes
besoins.
Mais; il y a cette différence essentielle entre l'
arbre végétal et l' arbre animal ; que
dans le premier, les branches ne quittent jamais le tronc, ni les
rameaux les branches; au lieu que dans le second, les branches et
les rameaux se séparent d' eux-mêmes de leur sujet
, vont vivre à part, et donner ensuite naîssance
à de nouvelles végétations pareilles à
la première.
L' art peut faire du polype une hydre à plusieurs
têtes et à plusieurs queuës, et s' il abbat ces
têtes et ces queuës, elles donneront autant de polypes
parfaits. L' imagination féconde d' Ovide n' avoit pas été
jusques-là.
Ce n' est qu' accidentellement qu' il arrive quelquefois au polype
de se partager de lui-même par morceaux: mais, il est une
famille nombreuse de très petits polypes, qui forment de
jolis bouquets, dont les fleurs sont en cloche, et qui se propagent
en se partageant d' eux-mêmes. Chaque cloche se ferme, prend
la forme d' une olive, et se partage suivant sa longueur en deux
olives plus petites, qui prennent ensuite la forme de cloche.
Toutes les cloches tiennent par un pédicule effilé
à un pédicule commun. Toutes se divisent et se soûdivisent
successivement de deux en deux, et multiplient ainsi les fleurs
du bouquet. Les cloches se séparent d' elles-mêmes
du bouquet, et chacune va en nageant se fixer ailleurs, et y produire
un nouveau bouquet.
D' autres espèces de très petits polypes
se propagent de même en se partageant en deux; mais, d' une
manière différente de celle des polypes à
bouquet , dont je viens de parler.
Voilà une ébauche bien grossière des principaux
traits qui caractérisent quelques espèces de polypes
d' eau douce. Ceux de mes lecteurs qui n' auront pas une idée
assés nette de leur histoire, pourront consulter le chap
xi du tome i de mes corps organisés , et les chapitres
xi, xii, xiii, xv de ma contemplation , part viii.
S' il n' est pas démontré que les plantes
sont absolument privées de sentiment , il l' est
bien moins encore que les polypes n' en soient point doués.
Nous y découvrons des choses qui paroîssent se réunir
pour constater leur sensibilité . Tous sont très
voraces, et les mouvemens qu' ils se donnent pour saisir ou engloutir
leur proye, semblent ne pouvoir convenir qu' à de véritables
animaux.
Mais; si les polypes sont sensibles , ils ont une
ame , et s' ils ont une ame quelle foule de difficultés
naît de la supposition que cette ame éxiste ! J' ai
montré dans le chapitre iii, du tome ii de mes corps
organisés , et dans la préface de ma contemplation
, page xxix etc. à quoi se réduisent principalement
ces difficultés, et j' ai essayé le premier d' en
donner des solutions conformes aux principes d' une saine philosophie.
En raisonnant donc sur la supposition si naturelle, que les polypes
sont au nombre des êtres sentans ; nous admettrons,
que l' ame de chaque polype a été logée dès
le commencement dans le germe dont le corps du petit animal
tire son origine.
J' ai eu soin d' avertir, qu' il ne falloit pas prendre ici le
mot de germe dans un sens trop resserré, et se représenter
le germe comme un polype réduit extrêmement
en petit, et qui n' a qu' à se développer pour se
montrer tel qu' il doit être. J' ai pris le mot de germe
dans un sens beaucoup plus étendu, pour toute préformation
organique dont un polype peut résulter comme
de son principe immédiat .
contemplation. préf pag xxix.
J' ai averti encore, que l' analogie ne nous éclairoit
point sur la véritable nature des polypes à bouquet
, et j' en ai dit la raison ibid part viii chap xvi. Ces polypes
ont été construits sur des modèles qui ne ressemblent
à rien de ce que nous connoissons dans la nature.
On diroit qu' ils occupent les plus bas degrés de l' échelle
de l' animalité . Nous ne nous y méprendrons
pas néanmoins, et nous présumerons qu' il peut éxister
des animaux bien moins animaux encore, et placés
beaucoup plus bas dans l' échelle.
On découvre dans différentes sortes d' infusions
, à l' aide des microscopes, des corpuscules vivans,
que leurs mouvemens et leurs diverses apparences, ne permettent
guères de ne pas regarder comme de vrais animaux. Ce sont
les patagons de ce monde d' infiniment-petits, que leur
éffroyable petitesse dérobe trop à nos sens
et à nos instrumens. C' est même beaucoup que nous
soyons parvenus à appercevoir de loin les promontoires de
ce nouveau monde, et à entrevoir au bout de nos lunettes
quelques uns des peuples qui l' habitent. Parmi ces atomes animés,
il en est probablement, que nous jugerions bien moins animaux
encore que les polypes, si nous pouvions pénétrer
dans le secret de leur structure, et y contempler l' art infini
avec lequel l' auteur de la nature a sçu dégrader
de plus en plus l' animalité sans la détruire.
On voudra bien consulter ce que j' ai exposé sur ces
dégradations de l' animalité, chap xvi, part
viii de la contemplation .
Je ne puis dire où réside le siège
de l' ame dans le polype à bras; bien moins encore dans les
polypes à bouquet , et dans ceux qui leur sont analogues.
Combien l' organisation de ces petits animaux, qui semblent n' être
qu' une gelée épaissie, différe-t-elle de celle
des animaux, que leur grandeur et leur consistence soumet au scalpel
de l' anatomiste ! Mais; si les polypes ont une ame , il
faut que cette ame reçoive les impressions qui se font sur
les divers points du corps auquel elle est unie. Comment pourroit-elle
pourvoir autrement à la conservation de son corps ? Seroit-il
donc absurde de penser, qu' il est quelque part dans le
corps du polype, un organe qui communique à toutes les parties,
et par lequel l' ame peut agir sur toutes les parties ? Cet organe,
quelques soient sa place et sa structure, peut en renfermer un autre,
que nous considérerons comme le véritable siège
de l' ame, que l' ame n' abandonnera jamais, et qui sera l'
instrument de cette régénération future
, qui élévera le polype à un degré
de perfection que ne comportoit point l' état présent
des choses.
En simplifiant de plus en plus l' organisation dans les êtres
animés , le créateur a resserré de
plus en plus chés eux la faculté de sentir
; car les limites physiques de cette faculté sont toujours
dans l' organisation. Si donc l' on suppose, que le polype a été
réduit au seul sens du toucher , son ame
ne pourra éprouver que les seules sensations attachées
à l' éxercice de ce sens. Et si le polype est en même
tems privé de la faculté loco-motive , son
toucher s' appliquant par cela même à un nombre
de corps beaucoup plus petit et à des corps beaucoup moins
diversifiés, ses sensations seront bien moins nombreuses
et bien moins variées que celles des polypes doués
de la faculté de se mouvoir .
Mais; si le siège de l' ame du polype renferme
les élémens de nouveaux organes et de nouveaux
sens , cette ame éprouvera par leur développement
et par leur ministère de nouvelles sensations, et des sensations
d' un nouvel ordre, qui reculeront les limites de sa faculté
de sentir , et ennobliront de plus en plus l' être
du polype.
Je l' ai dit; c' est sur tout par le nombre et la perfection des
sens , que l' animal est le plus animal . Il l'
est d' autant plus qu' il sent d' avantage, et il sent
d' autant plus, que ses organes sont plus multipliés et diversifiés.
Idées sur l' état passé des animaux: et à
cette occasion sur la création, et sur l' harmonie de l' univers.
J' ai touché au commencement de cet écrit, à
une grande révolution de notre globe, qui pourroit avoir
précédé celle que l' auteur sacré de
la genèse a si noblement décrite. Je n' ai pas indiqué
les raisons qui rendent cette révolution probable, et qui
doivent nous porter à reculer beaucoup la naîssance
de notre monde. Ce détail intéressant m' auroit mené
trop loin, et m' auroit trop détourné de mon objet
principal.
Ceux qui se sont un peu occupés de la théorie
de la terre , sçavent qu' on trouve par tout sur sa
surface et dans ses entrailles des amas immenses de ruines, qui
paroîssent être celles d' un ancien monde, dont l'
état différoit, sans doute, par bien des caractères
de celui du monde que nous habitons.
Mais; il n' est pas nécessaire d' avoir beaucoup médité
sur la théorie de la terre, pour se persuader que Moyse ne
nous a point décrit la première création de
notre globe, et que son histoire n' est que celle d' une nouvelle
révolution que la planète avoit subi, et dont ce grand
homme exposoit très en raccourci les traits les plus frappans
ou les principales apparences .
Graces aux belles découvertes de l' astronomie moderne,
on sçait qu' il est des planètes, dont la grandeur
surpasse plusieurs centaines de fois celle de notre terre. On sçait
encore que cette petite planète que nous habitons et qui
nous paroît si grande, est un million de fois plus petite
que le soleil autour duquel elle circule.
On sçait enfin, que les étoiles, qui ne nous paroîssent
que des points lumineux, sont autant de soleils , semblables
au nôtre, et qui éclairent d' autres mondes, que leur
prodigieux éloignement dérobe à notre vuë.
Qu' on réfléchisse un peu maintenant sur l' immensité
de l' univers; sur l' étonnante grandeur de ces corps qui
roulent si majestueusement dans l' espace; sur leur nombre presqu'
infini; sur les distances énormes de ces soleils, qui ne
nous les laissent appercevoir que comme des points étincellans
dont la voûte azurée est parsemée, et qu' on
se demande ensuite à soi-même ce qu' est la terre au
milieu de cette graine de soleils et de mondes ? Ce qu' est un grain
de mil dans un vaste grenier et moins encore.
Si après s' être fortement pénétré
de la grandeur de l' univers et de la magnificence de la création,
l' on vient à lire avec réfléxion le premier
chapitre de la genèse , on se convaincra de plus
en plus de la vérité de cette opinion philosophique,
que je soumets ici au jugement du lecteur éclairé.
Dieu dit qu' il y ait des luminaires dans l' étenduë,
afin d' éclairer la terre; et il fut ainsi. Dieu donc fit
deux grands luminaires, le plus grand pour dominer sur le jour ;
le moindre pour dominer sur la nuit. Ce fut le quatriéme
jour. quand on a quelques notions du systême des cieux,
on sent assés, combien il est peu probable que la terre ait
été créée avant le soleil, auquel elle
est si manifestement subordonnée. Il seroit superflu de s'
étendre sur ceci. Ce n' est donc probablement ici qu' une
simple apparence . Dans ce renouvellement de notre globe,
le soleil n' apparut que le quatrième jour.
Dieu fit aussi les étoiles. Il les mit dans l' étendue
pour éclairer la terre. il est bien évident,
que Moyse comprend ici sous la dénomination générale
d' étoiles , les étoiles errantes
ou les planètes .
Dieu fit donc le quatrième jour les étoiles
et les planètes, et il les fit pour éclairer la
terre . Quoi ! La sagesse suprême auroit fait des milliards
de globes immenses de feu, des milliards de soleils pour
éclairer... que dirai-je ? Un grain de poussière,
un atome.
Conçoit-on que si Moyse eût connu ce qu' étoient
les étoiles et les planètes, il eut dit; Dieu
fit aussi les étoiles , et qu' il eût ajoûté
simplement, pour éclairer la terre ? Ce n' est donc
encore ici qu' une pure apparence .
L' historien sacré ne décrivoit point la création
des cieux; mais, il traçoit les diverses périodes
d' une révolution renfermée dans les bornes étroites
de notre petite planète.
Ce seroit choquer autant le sens commun, que le respect dû
à l' écriture, que de prétendre infirmer l'
authorité de Moyse, précisément parce qu' il
n' a pas parlé la langue de Copernic. Il parloit une plus
belle langue encore: il annonçoit le premier au genre humain
l' unité et l' éternité du
grand être. Il peignoit sa puissance avec le pinceau
du chérubin: Dieu dit; que la lumière soit; et
la lumière fut . Il s' élançoit d' un
vol rapide vers la cause premiére et enseignoit aux hommes
le dogme si important et si philosophique, de la création
de l' univers . Le plus ancien et le plus respectable de tous
les livres, est aussi le seul qui commence par ces expressions dont
la simplicité répond si bien à la simplicité
de cet acte unique , qui a produit l' universalité
des êtres: au commencement Dieu créa les cieux
et la terre .
Une seule chose étoit essentielle au plan de l' historien
de la création; c' étoit de rappeller l' univers à
son auteur, l' effet , à sa cause.
Cet historien l' a fait; et l' athée l' admireroit, si
l' athée étoit philosophe. Cet historien n' étoit
pas appellé à dicter au genre humain des cahiers d'
astronomie; mais, il étoit appellé à lui tracer
en grand les premiers principes de cette théologie sublime,
que l' astronomie devoit enrichir un jour, et dont il étoit
reservé à la métaphysique de démontrer
les grandes vérités. Tout ce qu' il y a de beauté
et d' élévation dans la métaphysique moderne
est concentré dans cette pensée étonnante,
je suis celui qui est.
Je puis donc sans manquer au respect qui est dû à
tant de titres au premier des auteurs sacrés, supposer que
la création de notre globe a précédé
d' un tems indéfini, ce renouvellement dont la
genèse nous présente les divers aspects. La sagesse
qui a présidé à la formation de l' univers,
n' a révèlé aux hommes que ce que leur raison
n' auroit pu découvrir par elle-même, ou qu' elle auroit
découvert trop tard pour leur bonheur, et elle a abandonné
aux progrès de l' intelligence humaine tout ce qui étoit
enveloppé dans la sphère de son activité.
La philosophie nous donne les plus hautes idées de l'
univers . Elle nous le représente comme la collection
systêmatique ou harmonique de tous les êtres
créés. Elle nous apprend qu' il n' est un systême
, que parce que toutes ses piéces s' engraînant,
pour ainsi dire, les unes dans les autres, concourrent à
produire ce tout unique , qui dépose si fortement
en faveur de l' unité et de l' intelligence de la cause premiére.
Comme rien ne sçauroit éxister sans une raison
suffisante ; c' est une conséquence nécessaire
de ce grand principe, que tout soit lié ou harmonique
dans l' univers. Ainsi, rien n' y est solitaire ou séparé;
car s' il éxistoit un être absolument isolé
, il seroit impossible d' assigner la raison suffisante
de l' éxistence d' un tel être. Et il ne faudroit
pas dire, que Dieu a voulu le créer isolé
; parce que la volonté divine ne peut elle-même se
déterminer sans raison suffisante , et qu' il n'
y en auroit point pour créer un être, qui ne tiendroit
absolument à rien, et pour le créer avec telles ou
telles déterminations particulières.
L' éxistence et les déterminations particulières
de chaque être, sont toujours en rapport à l' éxistence
et aux déterminations des êtres correspondans ou voisins.
Le présent a été déterminé par
le passé; le subséquent, par l' antécédent.
Le présent détermine l' avenir. L' harmonie universelle
est ainsi le résultat de toutes les harmonies
particulières des êtres coéxistans
et des êtres successifs .
Une force répanduë dans toutes les parties
de la création, anime ces grandes masses sphériques,
dont l' assemblage compose ces divers systêmes solaires
, que nous ne parvenons point à dénombrer, et
dont nous ne découvrons que les foyers ou les soleils.
En vertu de cette force, notre soleil agit sur les planètes
et sur les comètes du systême auquel il préside.
Les planètes et les comètes agissent en même
tems sur le soleil et les unes sur les autres. Notre systême
solaire agit sur les systêmes voisins: ceux-ci font
sentir leur action à des systêmes plus éloignés;
et cette force, qui les anime tous, pénétre ainsi
de systême en systême, de masse en masse, jusqu' aux
extrêmités les plus reculées de la création.
Non seulement tous les systêmes et tous les grands corps
d' un même systême, sont harmoniques entr'
eux; ils le sont encore dans le rapport à la coordination
et aux déterminations des divers êtres qui peuplent
chaque monde planétaire.
Tous ces êtres, gradués ou nuancés à
l' infini, ne composent qu' une même échelle
, dont les degrés expriment ceux de la perfection corporelle
et de la perfection intellectuelle , que renferme
l' univers.
L' univers est donc la somme de toutes les perfections
réünies et combinées, et le signe représentatif
de la perfection souveraine.
Un philosophe qui aura médité profondément
sur ces objets sublimes, pourra-t-il jamais admettre, que Dieu a
créé l' univers pièce après pièce
? Qu' il a créé la terre dans un tems; le soleil dans
un autre ? Qu' il a fait un jour une étoile; puis un autre
? Etc. L' intelligence suprême qui embrasse d' une seule vuë
l' universalité des choses opéreroit-elle successivement
comme les natures finies ? Cette volonté adorable, qui
appelle les choses qui ne sont point, comme si elles étoient,
pouvoit-elle ne pas réaliser tout par un acte
unique ? Elle a dit; et l' univers a été.
Comme il seroit de la plus grande absurdité de supposer,
que dans la première formation des animaux, Dieu a commencé
par créer le coeur, puis les poûmons, ensuite le cerveau;
etc. Je ne pense pas, qu' il fut moins absurde de supposer, que
dans la formation de l' univers, Dieu a commencé par créer
une planète, puis un soleil; ensuite une autre planète;
etc. Seroit-ce donc qu' on imagineroit que l' univers seroit moins
harmonique , j' ai presque dit, moins organique
qu' un animal ? Je n' affirmerai pas, qu' au premier instant
de la création, tous les corps célestes étoient
précisément disposés les uns à l' égard
des autres, comme ils le sont aujourd' hui. Cette disposition primitive
a pu souffrir bien des changemens par une suite naturelle des mouvemens
de ces corps et de la combinaison de leurs forces. Mais; la sagesse
divine a prévu et approuvé ces changemens; comme elle
a prévu et approuvé ce nombre presqu' infini de modifications
diverses, qui naîssent de la structure ou de l' organisation
primitives des êtres propres à chaque monde.
Toutes les pièces de l' univers sont donc contemporaines
. La volonté efficace a réalisé
par un seul acte, tout ce qui pouvoit l' être. Elle ne
crée plus; mais, elle conserve , et cette
conservation sera, si l' on veut, une création continuée
.
Comme les corps organisés ont leurs phases ou
leurs révolutions particulières; les mondes ont aussi
les leurs. Nos lunettes paroîssent nous en avoir découvert
dans quelques-uns de ces grands corps qui pendent au firmament.
Notre terre a donc eu aussi ses révolutions . Je
ne parle pas de ces révolutions plus ou moins graduelles
qui s' opèrent de siècles en siècles, par le
concours de différentes causes: ces sortes de révolutions
ne sont jamais que partieles ou locales. De ce nombre sont
les divers changemens qui peuvent survenir et qui surviennent à
notre globe par l' intervention de la mer, des volcans, des tremblemens
de terre, etc. Je parle de ces révolutions générales
d' un monde, qui en changent entièrement la face, et
qui lui donnent un nouvel être. Telle a été
cette révolution de notre planète que Moyse a consacré
dans ses annales.
Je prens ici la terre au tems du cahos , à ce
tems où, selon le texte sacré, elle étoit
sans forme et vuide . Je suppose toujours que Moyse ne nous
a pas décrit la première création
de l' univers, et j' ai indiqué les fondemens de cette supposition.
Je puis donc admettre sans absurdité, que la terre avoit
éxisté sous une autre forme, avant ce tems où
l' historien sacré la représente comme vuide
; c' est-à-dire, comme dépourvue, au moins en apparence,
de toute production.
Mais; si la terre éxistoit avant cette époque, on
m' accordera facilement, qu' il n' est pas probable, qu' elle fût
alors absolument nuë, absolument destituée de productions;
en un mot, un vaste et aride désert: seroit-elle sortie ainsi
des mains du créateur ? La sagesse auroit-elle fait une boule
toute nuë, uniquement pour la faire rouler autour du soleil,
et réfléchir un peu de lumière à d'
autres planètes ? Je m' assure, qu' on préférera
de supposer avec moi, que la terre étoit alors, comme aujourd'
hui, enrichie d' une infinité de productions diverses, assorties
à cet état primitif qu' elle tenoit immédiatement
de la création .
Nous ignorons profondément les causes soit intérieures
, soit extérieures qui ont pu changer la face
de ce premier monde, le faire passer par l' état de cahos
, pour le restituer ensuite sous une face toute nouvelle. En
qualité de planète , la terre fait partie
d' un grand systême planetaire; la place qu' elle y occupe
a pu l' exposer à des rencontres qui ont influé plus
ou moins sur son oeconomie originelle. Elle pouvoit renfermer dans
son sein, dès le commencement, des causes propres à
modifier ou à changer plus ou moins cette oeconomie.
Ce changement entroit dans le plan de cette sagesse adorable qui
a préformé les mondes dès le commencement,
comme elle a préformé les plantes et les animaux.
Mais ; si la volonté divine a créé par un
seul acte l' universalité des êtres, d' où
venoient ces plantes et ces animaux, dont Moyse nous décrit
la production au troisiéme et au cinquiéme jour du
renouvellement de notre monde ? Abuserois-je de la liberté
de conjecturer, si je disois, que les plantes et les animaux qui
éxistent aujourd' hui, sont provenus par une sorte d'
évolution naturelle des êtres organisés,
qui peuploient ce premier monde sorti immédiatement des mains
du créateur ? Je vais développer ma pensée.
Le lecteur éclairé voudra bien ne me juger que sur
la chaîne entière des idées que lui présente
cet écrit.
Dans ce principe si philosophique, que la création de l'
univers est l' effet immédiat d' un acte unique
de la volonté efficace; il faut nécessairement que
cette volonté ait placé dès le commencement
dans chaque monde, les sources des réparations de tout genre,
qu' éxigeoient les révolutions que chaque
monde étoit appellé à subir.
Ainsi, je conçois que Dieu a préformé originairement
les plantes et les animaux dans un rapport déterminé
aux diverses révolutions qui devoient survenir à notre
monde en conformité du plan général que sa
sagesse avoit conçu de toute éternité.
L' intelligence pour qui il n' y a ni passé ni avenir,
parce que tous les siécles sont présens à la
fois devant elle; l' intelligence pour qui la totalité des
choses coéxistantes et des choses successives n' est qu'
une simple unité ; cette intelligence, dis-je, auroit-elle
attendu que les événemens l' instruisissent de ce
qu' éxigeoient la conservation et la perfection de son ouvrage
? Le propre de l' intelligence est d' établir des
rapports entre toutes les choses. Plus ces rapports sont
nombreux, variés, conspirans; plus la fin est noble,
grande, élevée, et plus il y a d' intelligence dans
l' auteur de ces choses.
La raison éternelle est essentiellement tout harmonie
. Elle a imprimé cet auguste caractère à
toutes ses oeuvres. Toutes sont harmoniques entr' elles;
toutes le sont à l' univers entier; toutes conspirent, convergent
à la grande, à la sublime fin, le bonheur général,
le plus grand bonheur possible de tous les êtres sentans,
et de tous les êtres intelligens.
Ces vastes corps qui composent les systêmes solaires
n' ont pas été créés pour eux-mêmes
; ils n' étoient que des amas immenses de matières
brutes, incapables de sentir le bienfait de la création.
Ils ont été créés pour les êtres
sentans et pour les êtres intelligens qui devoient les habiter,
et y goûter chacun à sa manière les douceurs
de l' éxistence.
Il falloit donc que les mondes fussent en rapport les uns avec
les autres; que chaque monde fut en rapport avec les êtres
qui devoient le peupler, et que ces êtres eux-mêmes
fussent en rapport avec le monde qu' ils devoient peupler.
L' univers est donc, en quelque sorte, tout d' une piéce
: il est un au sens le plus philosophique. Le grand
ouvrier l' a donc formé d' un seul jet .
La terre , cette partie infinitésimale
de l' univers, n' a donc pas reçu dans un tems, ce qu' elle
ne possédoit pas dans un autre. Au même instant qu'
elle fut appellée du néant à l' être,
elle renfermoit dans son sein les principes de tous les êtres
organisés et animés, qui devoient la peupler, l' embellir,
et modifier plus ou moins sa surface.
J' entens ici par les principes des êtres organisés,
les germes ou corpuscules primitifs et organiques, qui
contiennent très en raccourci toutes les parties de la
plante ou de l' animal futurs.
Je conçois donc que les germes de tous les êtres
organisés, ont été originairement
construits ou calculés sur des rapports déterminés
aux diverses révolutions que notre planète
devoit subir.
Ainsi, en supposant, qu' elle étoit appellée à
subir trois grandes révolutions, j' admettrois que les germes
des êtres organisés contenoient dès l' origine
des choses, des principes de réparation, éxactement
correspondans à ces trois révolutions.
Si l' on vouloit admettre un plus grand nombre de révolutions
antérieures à ce cahos dont parle le texte
sacré; j' admettrois aussi un nombre de principes de
réparation éxactement proportionnel.
Ces principes seront donc toujours des germes
, et ces germes auront été renfermés originairement
les uns dans les autres.
Ne supposons que trois révolutions. La terre vient de sortir
des mains du créateur. Des causes préparées
par sa sagesse font développer de toutes parts les germes.
Les êtres organisés commencent à jouir de l'
éxistence. Ils étoient probablement alors bien différens
de ce qu' ils sont aujourd' hui. Ils l' étoient autant que
le premier monde différoit de celui que nous habitons. Nous
manquons de moyens pour juger de ces dissemblances, et peut-être
que le plus habile naturaliste qui auroit été placé
dans ce premier monde, y auroit entiérement méconnu
nos plantes et nos animaux.
Chaque individu soit végétal , soit
animal , renfermoit donc un germe indestructible par
les causes qui devoient détruire le corps grossier
de l' individu, et encore par celles qui devoient détruire
le premier monde et le convertir en cahos .
Nous ignorons profondément quelles ont été
les causes naturelles qui ont détruit le premier monde; comment
et jusqu' à quel point elles ont agi sur le globe. Il ne
nous reste aucun monument certain d' une si haute antiquité.
Les divers faits que la géographie physique recueille
sur ce sujet si ténébreux, loin de l' éclaircir
un peu, n' offrent au physicien que des questions interminables.
Tout ce que nous sçavons, et que nous apprenons de la
genèse , c' est qu' au tems du cahos , notre
globe étoit entiérement couvert d' eau, et qu'
au second jour, Dieu dit; que les eaux qui sont au dessous des cieux
soyent rassemblées en un lieu, et que le sec paroîsse,
et il fut ainsi . L' historien du second monde ajoûte
dans son style noble et concis: et Dieu nomma le sec, terre;
et l' amas des eaux, mer; et Dieu vit que cela étoit bon
.
Nous ne sçavons donc point, si le premier monde avoit été
converti en cahos par un déluge ou si ce
déluge n' étoit point plutôt l' effet de la
cause ou des causes qui avoient opérées la révolution.
Nous n' avons point d' historien de ce premier monde.
Quoi qu' il en soit; tous les êtres organisés qui
peuploient le premier monde furent détruits, au moins en
apparence, et tout fut confondu dans cet abîme d' eau qui
couvroit la terre.
On entrevoit assés pourquoi je dis que les êtres
organisés du premier monde, ne furent détruits
qu' en apparence : ils se conservérent dans ces germes
impérissables, destinés dès l' origine des
choses à peupler le second monde.
Le cahos se débrouille : les eaux se séparent
des continens. la terre pousse son jet: elle produit des herbes
et des arbres portant leur semence en eux-mêmes. Les eaux
produisent en abondance les poissons et les grandes baleines.
les oiseaux volent sur la terre vers l' étenduë des
cieux. La terre produit des animaux selon leur espèce, le
bétail, les reptiles. ainsi, par une suite des loix de la
sagesse éternelle, tout reprend un nouvel être. Un
autre ordre de choses succède au premier: le monde est repeuplé,
et prend une nouvelle face: les germes se développent: les
êtres organisés retournent à la vie: le règne
organique commence une seconde période, et la fin de cette
période sera celle du second monde, de ce monde dont l' apôtre
a dit; qu' il est réservé pour le feu, et auquel
succéderont de nouveaux cieux et une nouvelle terre
.
Je le répète; notre monde peut avoir subi bien d'
autres révolutions avant celle à laquelle il doit
son état actuel. Le règne organique pourroit donc
avoir subi une suite de révolutions paralléles
, et avoir conservé constamment cette sorte d' unité
, qui fait de chaqu' espèce un tout unique, et toujours
subsistant; mais, appellé à revêtir de périodes
en périodes de nouvelles formes ou de nouvelles modalités
.
Ces révolutions multipliées auront modifié
de plus en plus la forme et la structure primitives des êtres
organisés, comme elles auront changé de plus en plus
la structure extérieure et intérieure du globe. Je
l' ai dit ; je me persuade facilement, que si nous pouvions voir
un cheval, une poule, un serpent sous leur première forme,
sous la forme qu' ils avoient au tems de la création, il
nous seroit impossible de les reconnoître. La dernière
révolution apportera, sans doute, de bien plus grands changemens
et au globe lui-même et aux divers êtres qui l' habitent.
L' antiquité du monde pourroit être beaucoup plus
grande que nous ne sçaurions l' imaginer. Il n' est pas bien
décidé encore, si l' écliptique ne
tend pas continuellement à s' approcher de l' équateur
. Des observations délicates ont paru prouver à
un grand astronome, que l' obliquité de l' écliptique
diminue d' une minute dans un siècle: ensorte, que
pour arriver de l' obliquité actuelle à sa confusion
avec l' équateur, il lui faudroit plus de cent quarante mille
ans. En suivant toujours la même proportion, et en supposant
60 minutes ou un degré pour six mille ans,
ce cercle auroit employé deux millions cent soixante mille
ans à faire le tour entier en passant par les poles. Et qui
pourroit prouver qu' il n' a pas fait déjà plusieurs
révolutions entières ? Je supprime ici certains faits
d' histoire naturelle, qui semblent concourir avec ces présomptions
astronomiques à donner au monde une prodigieuse antiquité;
je voulois dire une effroyable antiquité.
Il seroit peu raisonnable, d' alléguer contre cette antiquité
du monde, la nouveauté des peuples, celle des sciences et
des arts, et tout l' appareil de la chronologie sacrée. Je
suis infiniment éloigné de vouloir infirmer le moins
du monde cette chronologie: je sçais qu' elle est la baze
la plus solide de l' histoire ancienne: mais, l' infirmerois-je,
en avançant qu' elle n' est que celle d' une révolution
particulière de notre monde, et qu' elle ne pouvoit s' étendre
au delà. S' il y avoit des astronomes dans la planète
de Vénus ou dans celle de Mars avant la
révolution dont il s' agit, ils ont pu sçavoir quelque
chose des révolutions antérieures. Nous-mêmes
nous en serons probablement instruits, quand nous serons introduits
dans cet heureux séjour pour lequel nous sommes faits, et
vers lequel doivent tendre nos désirs les plus vifs. C' est-là,
que nous lirons dans l' histoire des mondes, celle de la providence;
que nous contemplerons sans nuages les merveilles de ses oeuvres,
et que nous admirerons cette suite étonnante de révolutions
ou de métamorphoses, qui changent graduellement l' aspect
de chaque monde et diversifie sans cesse les décorations
de l' univers.
Si Dieu est immuable ; si ce qu' il a voulu, il le veut
encore et le voudra toujours; s' il a créé l' univers
par un seul acte de sa volonté; s' il n' y a point de nouvelle
création; si tout est révolution, développement,
changement de formes; si Dieu a voulu de toute éternité
créer l' univers;... je suis éffrayé... mes
sens se glacent... je m' arrête...
je recule d' effroi... je suis sur le bord du plus épouvantable
abîme.
... ô éternité ! éternité !
Qui as précédé le tems, qui l' engloutiras
comme un gouffre; qui absorbes les conceptions de toutes les intelligences
finies... éternité ! Un foible mortel, un atome pensant
ose te nommer, et ton nom est tout ce qu' il connoît de toi.
Qui pourroit nier, que la puissance absolue ait pu renfermer dans
le premier germe de chaque être organisé la suite des
germes correspondans aux diverses révolutions que notre planète
étoit appellée à subir ? Le microscope et le
scalpel ne nous montrent-ils pas les générations emboîtées
les unes dans les autres ? Ne nous montrent-ils pas le bouton
ménagé de loin sous l' écorce, le petit
arbre futur renfermé dans ce bouton; le papillon
, dans la chenille ; le poulet , dans l' oeuf
; celui-ci dans l' ovaire ? Nous connoissons des espèces
qui subissent un assés bon nombre de métamorphoses
, qui font revêtir à chaque individu des formes
si variées, qu' elles paroîssent en faire autant d'
espèces différentes. Notre monde a été
apparemment sous la forme de ver ou de chenille: il est à
présent sous celle de chrysalide: la dernière révolution
lui fera revêtir celle de papillon.
J' admets donc, comme l' on voit, un parallélisme
parfait entre le systême astronomique et le systême
organique ; entre les divers états de la
terre, considérée comme planète ou
comme monde , et les divers états des êtres
qui devoient peupler ce monde.
Ce parallélisme me paroît tout aussi naturel, que
celui que nous observons entre le développement
, et les divers degrés de température , qui
l' accèlérent, le retardent ou le suspendent. Voyés
comment l' évolution et la propagation
des plantes et des animaux ont été enchaînées
aux vicissitudes périodiques des saisons . Tout
est gradation, rapport, calcul dans l' univers, et c' étoit
très philosophiquement, que le Platon de la Germanie appelloit
l' auteur de l' univers, l' éternel géomètre.
Idées de Leibnitz.
Observations sur ces idées.
Jugement sur ce philosophe.
Tel est en raccourci le point de vuë sous lequel je me plais
à considérer l' univers: telle est la vaste et intéressante
perspective que je viens d' ouvrir aux yeux du lecteur philosophe.
Cet écrit, que je consacre à l' accroîssement
des plaisirs les plus nobles de la raison humaine, sera, si l' on
veut, une espèce de lunette à longue vuë, avec
laquelle mon lecteur aimera, sans doute, à contempler l'
immensité et la beauté des oeuvres du tout-puissant.
Combien désirerois-je, que les verres de cette lunette, eussent
été travaillés par une meilleure main ! J'
aurai au moins tracé la construction de l' instrument: des
opticiens plus habiles le perfectionneront.
Plus je m' arrête à contempler cette ravissante perspective,
et à parcourir ces trésors inépuisables d'
intelligence et de bonté; et plus je m' étonne que
des philosophes, si capables de s' élever au dessus des opinions
communes, ayent pu soutenir un instant l' anéantissement
des animaux.
Combien cette opinion est-elle peu fondée en bonne philosophie
! Combien est-elle mesquine ! Combien resserre-t-elle cette bonté
adorable, qui comme un fleuve immense, tend à inonder de
biens toutes les créatures vivantes ! Je ne ferai point à
un auteur anonyme, le reproche que je viens de faire à quelques
écrivains, peut-être moins philosophes que lui; mais,
moins hardis et plus circonspects. Je parle de l' auteur d' un
essai de psychologie , qui parut en 1755, et dont le style
souvent trop rapide et trop concis, a pu dérober à
bien des lecteurs des principes, dont j' ai profité dans
quelques-uns de mes écrits, et que j' ai tâché
de mettre dans un jour plus lumineux. Si jamais cet auteur publie
une seconde édition de son livre, je ne sçaurois assés
l' exhorter à en retoucher avec soin divers endroits, qui
ne m' ont pas paru éxacts, et dont il seroit trop facile
d' abuser.
La philosophie et la bienveuillance universelle de cet auteur
ne lui permettoient pas d' admettre l' anéantissement des
brutes. Il s' est élevé avec vivacité contre
cette opinion et a même insinué très clairement
cette restitution future des animaux, dont je me suis occupé
dans cet écrit. Je dois transcrire ici ses propres termes.
" l' entendement des bêtes, maintenant si resserré,
s' étendra peut-être quelque jour... etc. " la métaphysique
sublime du grand Leibnitz, ne pouvoit manquer de lui persuader le
dogme philosophique de la survivance de toutes les ames;
et leur union perpétuelle à des corps organiques
: aussi a-t-il soutenu ouvertement l' un et l' autre en divers
endroits de ses écrits: mais; il s' en faut beaucoup, qu'
il se soit expliqué aussi disertement que notre psychologue
sur la restitution et le perfectionnement futurs
des animaux. Je prie qu' on me passe ce mot de perfectionnement
; il rend ma pensée.
Je suis dans l' obligation de mettre ici sous les yeux de mes
lecteurs quelques passages de Leibnitz, qui les aideront à
juger de ses principes sur cette belle matière, du degré
de développement qu' il leur avoit donné, et du point
dont il étoit parti. D' ailleurs, comme l' on pourroit soupçonner,
que j' ai puisé chés ce grand homme la plûpart
de mes idées sur l' état passé et
futur des animaux, il sera bon qu' on puisse comparer sa
marche avec la mienne, ses principes avec les miens, et juger de
leurs différences.
" quelques philosophes, dit-il, n' ont point osé admettre
la substance et l' indestructibilité des ames des bêtes...
etc. " je parlerai bientôt de l' effet de la moralité
à l' égard de la restitution future
de l' homme.
Mais; qu' il me soit permis de relever ici en passant, l' illustre
métaphysicien, dont je transcris les paroles. Ne laisse-t-il
point trop entendre, que la conservation de la personnalité
suppose la conscience réfléchie ? Ne devoit-il
pas distinguer ici deux sortes de personnalité ?
J' avois fait cette distinction philosophique dans mon essai
analytique . " il faut, avois-je dit, distinguer deux sortes
de personnalité : la première est celle qui
résulte simplement de la liaison que la réminiscence
met entre les sensations antécédentes
et les sensations subséquentes , en vertu de laquelle
l' ame a le sentiment des changemens d' état par lesquels
elle passe. " " la seconde espèce de personnalité
est cette personnalité réfléchie
; qui consiste dans ce retour de l' ame sur elle-même, par
lequel séparant en quelque sorte de soi ses propres
sensations, elle réfléchit que c' est elle
qui les éprouve , ou qui les a éprouvées
. L' être qui posséde une telle personnalité
appelle moi ce qui est en lui qui sent ; et ce
moi s' incorporant, pour ainsi dire, à toutes les
sensations, se les approprie toutes, et n' en compose qu'
une même éxistence . " j' ajoûtois ;
" on pourroit nommer improprement dite , la premiére
espèce de personnalité , par opposition à
celle de la seconde espèce; et cette personnalité
improprement dite , paroît convenir aux animaux
, et même à ceux qui sont le moins élevés
dans l' échelle. " je disois encore, en relevant une erreur
du psychologue que j' ai cité ci-dessus; " en vain le
singe seroit-il éleve à la sphère de l' homme
, s' il ne conservoit aucun sentiment de son premier état:
ce ne seroit plus le même être, ce seroit un
autre être. Il en seroit de même de nous si
la mort rompoit toute liaison entre notre état
terrestre et cet état glorieux auquel nous sommes appellés.
" je remarquerai enfin, que la manière dont Leibnitz s' exprime
ici sur l' ame des bêtes, ne donne pas lieu de penser qu'
il eut dans l' esprit ce perfectionnement que j' ai cru
pouvoir admettre.
Il continuë: " ce malentendu sur la différence de
l' indestructibilité et de l' immortalité
des ames,... etc. " je ferai observer ici, qu' il ne s' agit
pas dans mes idées, de la simple conservation des
ames; mais, qu' il y est sur tout question de la perfectibilité
et du perfectionnement futur de tous les êtres-mixtes
. Quand Leibnitz compare ici la conservation ou la durée
des ames à celle des atomes , il me semble
qu' il reste trop au dessous du point où ses principes devoient
naturellement le conduire. Il est bien clair qu' un atome
, non plus qu' une ame , ne sçauroient être
anéantis que par la même puissance qui les
a créés. Ceci devient plus évident encore,
quand on n' admet dans la nature, avec notre philosophe, que des
substances absolument simples ; car des substances éxemptes
de toute composition , ne peuvent être décomposées
ou détruites par aucune cause seconde.
" or, comme j' aime des maximes qui se soûtiennent,... etc.
" j' ai du plaisir à voir notre grand métaphysicien
adopter si clairement une préformation organique
et une prééxistence corrélative des
ames . S' il eut connu toutes les découvertes modernes
qui semblent concourir à établir cette admirable préformation,
avec quel empressement ne s' en seroit-il pas saisi pour étayer
son bel édifice ! Il avoit embrassé avidement les
opinions d' Hartsoeker et de Levenhoeck sur les animalcules
spermatiques , parce qu' il y retrouvoit cette préorganisation
qui favorisoit son harmonie universelle .
C' est avec fondement, qu' il insère de cette préorganisation,
que ce que nous appellons génération d' un animal,
n' est qu' une transformation et une augmentation . Les transformations
si remarquables du poulet , lui auroient donc paru une
démonstration rigoureuse de cette grande vérité.
Il admettoit d' ailleurs l' emboîtement des germes
les uns dans les autres. Il s' explique lui-même très
nettement sur ce point, dans cette excellente préface qu'
il a mise à la tête de sa théodicée
, et que je ne puis trop exhorter mon lecteur à lire
et à méditer, comme le meilleur abrégé
de dévotion philosophique et chrétienne. " le méchanisme,
dit-il dans cette préface, suffit pour produire les corps
organiques;... etc. " notre philosophe étoit trop conséquent,
pour ne pas admettre la prééxistence des
ames dans les touts organiques, dès qu' il admettoit la préformation
de ces touts. Il a donc raison d' ajoûter; ainsi, puisque
le même corps étoit déjà organisé,
il est à croire qu' il étoit déjà animé,
et qu' il avoit la même ame . C' est encore une conséquence
très naturelle que celle qu' il tire ensuite de la prééxistence
des corps organisés et de leurs ames: de même
, dit-il, que je juge vice versa de la conservation
de l' ame, lorsqu' elle est créée une fois, que l'
animal est conservé aussi, et que la mort apparente n' est
qu' un enveloppement .
Nous ne voyons point ici, ce que Leibnitz a entendu par cet
enveloppement , qui constitue, selon lui, la mort apparente
. J' ai eu autrefois une idée, qui me paroît se
rapprocher de l' enveloppement leibnitien , que je ne connoissois
pas alors. Je vais l' exposer en raccourci: elle servira, si l'
on veut, de commentaire au texte fort obscur de notre auteur.
J' ai donné dans les huit premiers chapitres de mon livre
des corps organisés mes premières méditations
sur la génération et sur le développement
. J' étois jeune encore lorsque je me livrois à
ces méditations. Je suivois mon objet à la lueur des
faits que j' avois rassemblés et que je comparois. Les découvertes
hallériennes sur le poulet n' avoient pas
été faites, et ce sont principalement ces découvertes
qui m' ont valu les connoissances les plus éxactes, et qui
en confirmant plusieurs de mes anciennes idées, m' ont donné
lieu de pénétrer plus avant dans un des plus profonds
mystères de la nature.
J' avois d' abord posé pour principe fondamental, que rien
n' étoit engendré ; que tout étoit
originairement préformé , et que ce que nous
nommons génération n' étoit que le
simple développement de ce qui prééxistoit
sous une forme invisible et plus ou moins différente de celle
qui tombe sous nos sens.
Je supposois donc, que tous les corps organisés tiroient
leur origine d' un germe , qui contenoit très en
petit les élémens de toutes les parties
organiques .
Je me représentois les élémens du germe comme
le fond primordial sur lequel les molécules
alimentaires alloient s' appliquer pour augmenter en tout sens
les dimensions des parties.
Je me figurois le germe comme un ouvrage à rézeau
: les élémens en formoient les mailles
: les molécules alimentaires en s' incorporant dans ces mailles
tendoient à les aggrandir, et l' aptitude des élémens
à glisser les uns sur les autres leur permettoit de céder
plus ou moins à la force secrette qui chassoit les
molécules dans les mailles et faisoit effort pour les ouvrir.
Je regardois la liqueur fécondante , non seulement
comme un fluide très actif, très pénétrant;
mais encore comme un fluide alimentaire , destiné
à fournir au germe sa première nourriture, une nourriture
appropriée à la finesse et à la délicatesse
extrêmes de ses parties.
Je prouvois cette qualité nourricière de la liqueur
fécondante par les modifications considérables qu'
elle occasionne dans l' intérieur du mulet .
Je pensois donc, que la liqueur fécondante étoit
très hétérogène , et qu' elle
contenoit une infinité de molécules rélatives
à la nature et aux proportions des différentes parties
du germe.
Je plaçois ainsi dans cette liqueur le principe de l'
évolution du tout organique, et des modifications
plus ou moins marquées qui lui survenoient par une suite
du concours des séxes .
J' excluois donc toute formation nouvelle : je n' admettois
que les effets immédiats ou médiats d' un organisme
préétabli , et j' essayois de montrer comment
il pouvoit suffire à tout.
" à parler éxactement, disois-je art 83; les élémens
ne forment point les corps organisés: ils ne font que les
développer, ce qui s' opère par la nutrition
. L' organisation primitive des germes détermine l' arrangement
que les atomes nourriciers doivent recevoir pour devenir parties
du tout organique.
" un solide non-organisé est un ouvrage de marquetterie
, ou de pièces de rapport. Un solide organisé
est une étoffe formée de l' entrelacement de différens
fils. Les fibres élémentaires avec leurs
mailles , sont la chaîne de l' étoffe;
les atomes nourriciers qui s' insinuent dans ces mailles sont la
trême . Ne pressés pourtant pas trop ces comparaisons.
" sur ces principes, qui me paroîssoient plus philosophiques
que ceux qui avoient été adoptés jusqu' à
moi; j' étois venu à envisager la mort comme
une sorte d' enveloppement , et la résurrection
, comme un second développement , incomparablement
plus rapide que le premier.
Voici la manière assés simple et assés claire
dont je concevois la chose. Je considérois le tout organique,
parvenu à son parfait accroîssement, comme un composé
de ses parties originelles ou élémentaires
, et des matières étrangères
que la nutrition leur avoit associées pendant toute
la durée de la vie.
J' imaginois que la décomposition qui suit la
mort , extraisoit, pour ainsi dire, du tout organique,
ces matières étrangères que la nutrition avoit
associées aux parties constituantes, primitives
et indestructibles de ce tout: que pendant cette sorte
d' extraction, ces parties tendoient à se rapprocher de plus
en plus les unes des autres; à revêtir de nouvelles
formes, de nouvelles positions respectives, de nouveaux arrangemens;
en un mot, à revenir à l' état primitif
de germe et à se concentrer ainsi en un point.
Suivant cette petite hipothése, qui me sembloit toute à
moi, j' expliquois assés heureusement en apparence, et d'
une manière purement physique le dogme si consolant
et si philosophique de la résurrection . Il me suffisoit
pour cela de supposer qu' il éxistoit des causes naturelles
, préparées de loin par l' auteur bienfaisant
de notre être, et destinées à opérer
le développement rapide de ce tout organique caché
sous la forme invisible de germe, et conservé ainsi par la
sagesse pour le jour de cette grande manifestation.
Une objection saillante, et à laquelle je n' avois point
d' abord songé, vint détruire en un moment tout ce
systême, qui commençoit à me plaire beaucoup:
c' étoit celle qui se tiroit des hommes qui ont été
mutilés ; qui ont perdu la tête, une jambe,
un bras, etc. Comment faire ressusciter ces hommes avec
des membres que leur germe n' auroit plus ? Comment leur
faire retrouver cette tête où je plaçois le
siège de la personnalité ? Il me
restoit bien la ressource de supposer, que le germe dont
il s' agit renfermoit une autre tête , préparée
en vertu de la prescience divine: mais, cette tête auroit
logé une autre ame; elle auroit constitué une autre
personne , et il s' agissoit de conserver la personnalité
du premier individu .
Je n' hésitai donc pas un instant à abandonner une
hypothèse, que je n' aurois pu soutenir qu' à l' aide
de suppositions qui auroient choqué plus ou moins la vraisemblance.
La nature est si simple dans ses voyes, qu' une hypothèse
perd de sa probabilité à proportion qu' elle devient
plus compliquée.
Bientôt après, des méditations plus approfondies
sur l' oeconomie de notre être, m' ouvrirent une nouvelle
route, qui me conduisit à des idées plus probables
sur le physique de la résurrection .
Ce sont ces idées que j' ai exposées en détail
dans le chapitre xxiv de mon essai analytique , et fort
en abrégé dans le chapitre xiii de la partie iv de
ma contemplation .
Ceux de mes lecteurs, qui auront un peu médité ces
idées, conviendront sans peine, qu' elles n' ont rien de
commun avec cet enveloppement dont parle Leibnitz. Il est
manifeste qu' il l' oppose au développement ou à
ce qu' il nomme une augmentation dans le tout organique
préformé . Or, un corps organisé est
dit se développer , quand toutes ses parties s'
étendent en tout sens par l' intus-susception de
matières étrangères . Ce corps ne
peut donc être dit s' envelopper , que lors qu' il
revient à son premier état, en se contractant, en
se repliant sur lui-même ou autrement.
Mon hypothèse n' admet, comme l' on sçait, aucune
sorte d' enveloppement . Elle suppose que le corps
futur , logé dès le commencement dans le corps
grossier ou terrestre , est le véritable siège
de l' ame. Je ne puis assés m' étonner qu' un
interprête très moderne de Leibnitz lui ait attribué
une hypothèse qu' il ne pouvoit avoir, puisqu' elle reposoit
en dernier ressort sur une découverte qui n' avoit pas été
faite en son tems.
C' est ce qu' on verra plus en détail dans une lettre que
j' ai écrite sur ce sujet aux auteurs de la bibliothèque
des sciences , qu' ils ont publiée dans ce journal,
et que j' ai cru devoir insérer dans ces opuscules
.
Mais; suivons un peu plus loin notre illustre métaphysicien:
il poursuit ainsi. " après avoir établi un si bel
ordre,... etc. " notre auteur se déclare donc ici plus ouvertement
encore en faveur de l' hypothèse de l' emboîtement
des germes . Sa raison ne s' effrayoit point des calculs
par lesquels on entreprend de combattre cet emboîtement, et
cette raison étoit celle du premier métaphysicien
et du second mathématicien du siécle. Il pensoit que
toutes les ames avoient toujours prééxisté
dans une manière de corps organisé ; et son
grand principe de la raison suffisante lui persuadoit qu'
elles demeureroient unies après la mort à un tout
organique: n' y ayant point d' apparence , disoit-il,
que dans l' ordre de la nature il y ait des ames entièrement
séparées de tout corps . Mais; il ne s' étoit
point expliqué sur la nature de ce corps futur ,
sur son lieu , sur ses rapports avec l' ancien
corps, etc. On voit même par ce qui a été dit
ci-dessus, qu' il paroîssoit croire que ce seroit le même
corps; mais concentré ou enveloppé
. ce que nous appellons génération, avoit-il
dit, n' est qu' une augmentation ; la mort apparente n' est
qu' un enveloppement .
Je ne ferai aucune remarque sur ce parallélisme
de la nature et de la grace , par lequel notre
auteur entreprenoit d' expliquer philosophiquement le péché
originel . Ce point de théologie n' entre pas dans mon
plan. On peut consulter là-dessus la ire partie de la
théodicée .
Il y a dans le passage que j' éxamine, un endroit qui me
surprendroit, si je connoissois moins la manière de philosopher
de l' auteur. il a de la peine à concevoir, qu' il y
ait un moyen naturel d' élever une ame sensitive au degré
d' ame raisonnable . Il paroît préférer
d' admettre ; que Dieu a donné la raison à cette
ame par une opération particulière, ou si l' on veut,
par une espéce de transcréation .
J' ai employé presque tout mon essai analytique
à montrer comment un être, d' abord simplement
sensitif ou sentant, peut s' élever par des moyens
naturels à la qualité d' être raisonnable
ou pensant. On pourra ne consulter que les chapitres xv, xvi,
xxv, xxvi.
J' aurois pris avec Leibnitz l' inverse de la question, et je
lui aurois demandé, si quand son ame auroit été
logée dans la tête d' un limaçon, elle y auroit
enfanté la théodicée ? La nature des
organes, leur nombre, la manière dont ils sont mis en jeu
par les objets, par les circonstances, et sur tout par l' éducation
déterminent donc naturellement le développement,
l' éxercice et le perfectionnement de toutes les facultés
de l' ame. L' ame du grand Leibnitz unie à la tête
d' un limaçon en auroit-elle moins été une
ame humaine : en auroit-elle moins possédé
ces admirables facultés qui se sont développées
avec tant d' éclat dans les parties les plus transcendantes
de la métaphysique et des mathématiques ? Il ne me
reste plus rien à dire sur ce sujet, après tout ce
que j' ai exposé si au long dans les articles xv, xvi, xvii,
xviii de mon analyse abrégée .
Pourquoi donc recourir ici, avec notre auteur, à une
opération particulière de Dieu ou à une
espèce de transcréation , qui est la chose
du monde la plus obscure ? Il avoit lui-même si bien dit;
qu' il ne paroîssoit pas raisonnable, que tout se fit
dans l' homme par miracle par rapport à son ame .
Combien ceci est-il simple ! Combien est-il évident ! Une
ame sensitive , comme la nomme Leibnitz, est une ame qui
n' a que de pures sensations : une ame raisonnable
opère sur ses sensations, et en déduit par la
réfléxion des notions de tout genre. La première
enfance n' est-elle pas un état de pure animalité
, pour me servir encore des termes de l' auteur ? Et pourtant
n' est-il pas très vrai, que l' homme s' élève,
par des moyens purement naturels aux connoissances les
plus sublimes de l' être intelligent ? N' apprécions-nous
pas l' efficace de ces moyens ? N' en faisons-nous pas
chaque jour la plus sûre et la plus heureuse application ?
L' effet ne correspond-il pas ici à sa cause naturelle
? L' état de l' ame n' est-il pas éxactement
rélatif à celui des organes ? Tandis que les organes
sont encore d' une foiblesse extrême, comme ils le sont dans
le foetus , l' ame n' a que des sensations foibles, confuses,
passagéres: elle en acquiert de plus vives, de plus claires,
de plus durables à mesure que les organes se fortifient.
D' où il est facile de juger combien les sensations doivent
être sourdes et transitoires dans l' état
de germe . On peut même concevoir un tems où
la faculté sensitive est absolument sans éxercice;
car il y a ici des degrés à l' indéfini, depuis
l' instant de la création jusqu' à celui
de la conception , et depuis celle-ci jusqu' à l'
état de la plus grande perfection.
Si donc l' homme peut passer par des moyens purement naturels
, de l' état si abject de simple animal , à
l' état si relevé d' être intelligent
; pourquoi des moyens semblables ou analogues ne pourroient-ils
élever un jour la brute à la sphère de l' homme
? Il ne seroit pas philosophique d' objecter, que l' ame de l' homme
enveloppoit dès son origine des facultés qui rendoient
son élévation possible , et qu' il n' en
est pas de même de l' ame de la brute . Croira-t-on
que l' ame d' un imbécille n' enveloppoit pas les mêmes
facultés ? Si l' on vouloit chicaner là-dessus, je
me retournerois aussi-tôt, et je demanderois, si un coup de
marteau donné sur le crâne d' un sçavant, et
qui le transforme subitement en imbécille, enléve
à son ame ces belles facultés qu' elle éxerçoit
un moment auparavant ? Il éxistoit un assés grand
ouvrage métaphysique de Leibnitz, qui étoit demeuré
longtems caché dans la bibliothéque d' Hanovre, et
que nous devons au zèle et aux soins éclairés
de Mr Raspe, qui l' a publié en 1765. Je veux parler des
nouveaux essais sur l' entendement humain . Je n' en citerai
que quelques passages, qui suffiront pour achever de faire connoître
à mes lecteurs les idées et la manière de l'
auteur. Ils y retrouveront la même doctrine sur les ames
, qui a été établie dans la théodicée
.
L' auteur présente dans son avant-propos un tableau
de ses idées sur l' univers, sur l' homme, sur les ames,
et sur divers autres points intéressans de philosophie rationnelle.
Tout cela mérite fort d' être lu et médité:
il y règne par tout cet air d' originalité que notre
excellent métaphysicien sçavoit si bien donner aux
sujets qu' il manioit. La suite de ses pensées l' acheminant
à parler de l' union perpétuelle des ames à
des corps organiques, il s' exprime ainsi.
" je crois avec la plupart des anciens, que tous les génies,
toutes les ames, toutes les substances simples créées,
sont toujours jointes à un corps, et qu' il n' y a jamais
des ames qui en soient entièrement séparées.
J' en ai des raisons a priori . " Leibnitz aimoit à
faire revivre les opinions des anciens, et à les mettre en
valeur: mais, elles prenoient entre ses mains une forme si nouvelle,
qu' on peut dire avec vérité, qu' après qu'
il les avoit travaillées, ce n' étoient plus les opinions
des anciens. Son cerveau étoit un moule admirable qui embellissoit
et ennoblissoit toutes les formes.
Il faisoit bien de l' honneur à l' ancienne école
en la parant ainsi de ses propres inventions, et on se tromperoit
beaucoup, si l' on pensoit qu' elle avoit vu distinctement tout
ce que la singulière bonhomie de notre auteur le porte à
lui attribuer, soit dans ses nouveaux essais , soit dans
sa théodicée .
Ces raisons a priori , dont il s' agit dans ce passage,
et que Leibnitz n' énonce pas, étoient tirées
de son principe de la raison suffisante .
On sçait qu' il rejettoit l' influence physique
et les causes occasionnelles , et qu' il leur avoit substitué
sa fameuse harmonie préétablie : hypothèse
aussi neuve, qu' ingénieuse, et qui auroit suffi seule pour
immortaliser ce puissant génie. En vertu de cette hypothèse,
l' ame et le corps sont unis sans agir réciproquement
l' un sur l' autre. Toutes les perceptions de l' ame naîssent
de son propre fond, et sont représentées physiquement
par les mouvemens correspondans du corps, comme ces
mouvemens sont représentés idéalement
par les perceptions correspondantes de l' ame. Il en est
de même des volitions , des désirs
; le corps est monté, comme une machine, pour y satisfaire,
indépendamment de toute action de l' ame sur lui.
Et comme dans cette hypothèse, les perceptions ne pouvoient
tirer leur origine du corps, et qu' il falloit pourtant
que chaque perception eut sa raison suffisante , Leibnitz
plaçoit cette raison dans les mouvemens correspondans
du corps: ils n' en étoient donc pas la cause efficiente
; mais, ils en étoient la cause éxigeante
.
Il entroit ainsi dans le plan de l' univers, qu' il y eût
une certaine ame, qui répondit par ses perceptions
et par ses volitions, aux mouvemens d' un certain corps,
et qu' il y eût un certain corps qui répondit
par ses mouvemens aux perceptions et aux volitions d' une certaine
ame.
Je ne fais ici qu' esquisser grossièrement cette belle
hypothèse: je pourrai l' exposer ailleurs avec plus d' étenduë
et de clarté.
Reprenons notre auteur: il continue en ces termes.
" on trouvera qu' il y a cela d' avantageux dans ce dogme,...
etc." l' auteur rappelle ici en passant, un de ses principes favoris,
celui de continuité ; qui n' est, à parler
éxactement, qu' une conséquence du principe plus général
de la raison suffisante : car, si rien ne se fait sans
raison suffisante , l' état actuel de tout
être créé, doit avoir sa raison dans
l' état qui a précédé immédiatement;
celui-ci, dans un autre encore, et ainsi en remontant par degrés
sensibles ou insensibles jusqu' à la première
origine de l' être.
Notre philosophe admettoit donc comme une maxime générale,
que rien ne s' opéroit par saut dans la nature;
que tout y étoit gradué ou nuancé
à l' infini. Il justifioit cette maxime par un grand nombre
d' éxemples puisés dans la physique et dans la géométrie.
Elle l' inspiroit en quelque sorte, lors qu' il prédisoit,
qu' on découvriroit un jour des êtres, qui par
rapport à plusieurs propriétés, par éxemple,
celles de se nourrir, ou de se multiplier, pourroient passer pour
des végétaux à aussi bon droit que pour des
animaux . On peut voir le détail de cette singulière
prédiction dans l' article 209 de mes considérations
sur les corps organisés . J' ai fort développé
cette loi si universelle des gradations , dans
les parties ii, iii, iv de ma contemplation de la nature
: je l' ai présentée sous un autre point de vuë
dans le chapitre xvii de la partie viii du même ouvrage.
Cette loi de continuité régit le monde
idéal , comme le monde physique : l'
harmonie préétablie de notre auteur le suppose
nécessairement; puisque, suivant cette hypothèse,
les perceptions doivent toujours naître les unes des autres,
et du fond même de l' ame. Ainsi, chaque état de l'
ame a sa raison dans l' état qui a précédé
immédiatement: chaque perception dérive d' une
perception antécédente , et donne lieu à
une perception subséquente . Toutes les perceptions
sont ainsi enchaînées par des noeuds secrets ou apparens;
et cela même fournit une des plus fortes objections contre
l' harmonie préétablie , comme je pourrai
le montrer ailleurs.
L' état de l' ame dans le corps développé
, tenoit donc à l' état qui avoit précédé;
celui-ci, tenoit en dernier ressort à l' état de
germe , etc. L' état de l' ame après la mort
, tient donc encore à l' état qui a précédé,
etc. Tous les états sont donc ici explicables les
uns par les autres, parce qu' ils dépendent tous les uns
des autres.
C' étoit par cette doctrine si métaphysique, que
Leibnitz combattoit les écoles et les esprits-forts. Il comparoit
très bien la conservation de l' animal après
la mort , à la conservation du papillon dans la
chenille : mais; il s' en faut beaucoup qu' il eut approfondi cette
comparaison autant qu' elle le méritoit, et qu' il en eut
tiré le meilleur parti. Je le prouverai bientôt.
Il comparoit encore la conservation des idées
après la mort, à ce qui se passe dans le sommeil
; et cette comparaison présente un côté
très philosophique, auquel le sauveur du monde semble faire
allusion, en comparant lui-même la mort au sommeil
.
Je me fais un devoir de remarquer à ce sujet, et ce devoir
est cher à mon coeur; que la piété de notre
auteur, aussi vraye qu' éclairée, ne laissoit échapper
aucune occasion de rendre au philosophe par excellence l' hommage
le plus respectueux, et le plus digne d' un être intelligent.
Il citoit avec complaisance jusqu' aux moindres paroles de ce divin
maître, et y découvroit toujours quelque sens caché,
d' autant plus beau, qu' il étoit plus philosophique. Le
passage que je commente, nous en fournit un éxemple remarquable:
je pourrois en alléguer bien d' autres. Je me borne à
renvoyer encore une fois à l' admirable préface de
la théodicée . Celui qui se plaisoit à
découvrir dans l' évangile une philosophie si haute,
étoit une encyclopédie vivante, et un des
plus profonds génies qui ayent jamais paru sur la terre.
Je prie ceux qui n' ont ni les lumières ni le génie
de ce grand homme, et qui ne possèdent pas au même
degré que lui l' art de douter philosophiquement, de se demander
à eux-mêmes, s' il leur sied bien après cela
d' affecter de mépriser l' évangile, et de s' efforcer
d' inspirer ce mépris à tout le genre-humain ? " aussi
ai-je dit, continue Leibnitz, qu' aucun sommeil ne sçauroit
durer toujours... etc. " en tentant ci-dessus, d' expliquer l'
enveloppement leibnitien, j' ai montré combien il différe
de mon hypothèse sur l' état futur
de l' homme et sur celui des animaux. Mais, comme Leibnitz n' avoit
dit qu' un mot sur cet enveloppement dans sa théodicée
, on pouvoit raisonnablement douter, s' il attachoit à
ce terme les idées qu' il paroît renfermer, et que
j' ai cru devoir attribuer à l' auteur. Il me semble maintenant,
que le passage que je viens de transcrire, ne laisse plus aucun
doute sur ce point. Leibnitz y parle du dérangement des
organes visibles : il dit, qu' aucun dérangement
ne peut détruire tous les organes, priver l' ame de tout
son corps organique, effacer toutes les traces précédentes
. C' étoit donc bien du corps actuel , du corps
visible et palpable que Leibnitz parloit dans sa théodicée
, et dont il disoit que la mort apparente étoit
un enveloppement . Il confirme lui-même cette interprêtation
dans un autre endroit de l' avant-propos de ses nouveaux
essais , page 22, lorsque réfutant l' opinion des cartésiens
sur la destruction des ames des bêtes, il leur reproche
d' avoir été embarrassés sans sujet de
ces ames; faute, ajoute-t-il en parenthèse, de s'
aviser de la conservation de l' animal réduit en petit
.
Ces expressions réduit en petit , ne sont plus
équivoques, et j' avois bien raisonné sur l' enveloppement
de mon auteur. Il n' avoit donc point imaginé un
germe indestructible , logé dès le commencement
dans le cerveau visible ; il n' avoit point considéré
ce germe comme le véritable siège
de l' ame; il n' y avoit point fait résider la personnalité
. Son interprête moderne ne l' avoit donc pas assés
étudié, quand il lui attribuoit mon hypothèse
, et qu' il m' exposoit ainsi à passer auprès
du public pour le plagiaire de cet illustre écrivain.
Si Leibnitz avoit eu dans l' esprit mon hypothèse
, se seroit-il jamais exprimé comme il l' a fait dans les
passages que j' ai transcrits ? Je ne dirai pas trop, si j' avance,
qu' on ne sçauroit expliquer physiquement par son
enveloppement , de quelque manière qu' on l' entende,
la conservation du moi ou de la personnalité
. Ce seroit très vainement qu' on se retrancheroit à
soutenir, que la mémoire est toute spirituelle
: lors-même qu' une foule de faits bien constatés,
ne prouveroient pas que cette faculté a son siége
dans le cerveau ; il faudroit toujours qu' il y eut dans
le cerveau quelque chose qui correspondit aux perceptions
et aux volitions de l' ame, et en particulier, aux
perceptions que la mémoire spirituelle y retraceroit:
autrement l' harmonie-préétablie tomberoit,
et son auteur ne seroit plus conséquent à lui-même.
Il se servoit ingénieusement de la métamorphose
de la chenille en papillon , pour rendre raison
de la conservation de l' animal après la
mort . Il avoit appris du célébre Swammerdam
le secret de cette métamorphose , et ne l' avoit
pas assés méditée, comme je l' ai remarqué
plus haut. Ce n' est pas le corps visible de la chenille
, qui se convertit en papillon : c' est un autre corps
organique, d' abord invisible, qui se développe dans celui
de la chenille . J' ai crayonné cet admirable
développement dans les chapitres v, x, xi, xii, de la
partie ix de la contemplation de la nature , et il peut
m' être permis d' ajoûter, que je suis le premier qui
ai fait voir en quoi consiste précisément le moi
ou la personne dans les insectes qui se métamorphosent.
Je l' ai exposé assés au long dans les paragraphes
714, 715, 716 et suivans de mon essai analytique , et fort
en raccourci chapitre xiv, part ix de la contemplation
.
Je ne vois donc que mon hypothèse , qui puisse
expliquer physiquement ou sans aucune intervention
miraculeuse, la conservation du personnage ou de la souvenance,
comme s' exprime ici l' auteur, et qui rend l' homme susceptible
de recompenses et de châtimens . Je suis néanmoins
bien éloigné de penser, que mon hypothèse satisfasse
à toutes les difficultés: mais; j' ose dire, qu' elle
me paroît satisfaire au moins aux principales: par éxemple;
à celles qu' on tire de la dispersion des particules constituantes
du corps par sa destruction; de la volatilisation de ces particules,
de leur introduction dans d' autres corps soit végétaux,
soit animaux; de leur association à ces corps; des antropophages;
etc., etc. Je ne puis m' étendre ici sur toutes ces choses:
le lecteur intelligent me comprend assés.
Dans le corps de ses nouveaux essais , Leibnitz reprend
çà et là les principes qu' il avoit posés
dans l' avant-propos sur l' immatérialité
de l' ame des bêtes, et sur la survivance de
l' animal: mais, il n' y ajoûte rien d' essentiel, et tout
ce qu' il en dit revient pour le fond à ce que j' ai transcrit
ci-dessus d' après l' avant-propos et la théodicée
.
Je ne dois pourtant pas omettre de rapporter un passage du livre
ii, chapitre xxvii, sur l' identité , qui achévera
de démontrer que l' auteur n' avoit point eu l' idée
de ce germe indestructible , qui fait la baze de mon hypothèse,
et que j' ai essayé d' appliquer à tous les êtres
organisés dans ce nouvel écrit.
" il n' y a point, dit-il, de transmigration ... etc.
" ces mots, partie du précédent, n' ont pas
besoin de commentaire: ceux de développement et
d' enveloppement qui les suivent, les déterminent
suffisamment. Ils le sont encore par celui de fluxion .
Au reste; on voit ici que l' auteur rejettoit toute espèce
de métempsycose ; il l' attaque ailleurs plus directement.
En voilà assés, ce me semble, pour faire juger des
principes de Leibnitz sur les ames , sur la mort
, sur la conservation de l' animal, et pour montrer en
quoi ces principes se rapprochent, et en quoi ils s' éloignent
de ceux qui me sont propres. Il seroit infiniment à désirer,
que cet excellent métaphysicien eut toujours mis dans ses
idées cette analyse, cet enchaînement, cette clarté,
cette précision, cet intérêt si nécessaires
aux matières de métaphysique, déjà si
séches, si obscures et si rebutantes par elles-mêmes.
Il avoit dans sa tête tant de choses, qu' elles sortoient
en foule, j' ai presque dit tumultuairement, à mesure qu'
il composoit. Anecdotes, proverbes, images, allusions, comparaisons,
citations fréquentes, digressions multipliées; tout
cela coupoit plus ou moins le fil du discours. Une multitude de
propositions incidentes venoit offusquer la proposition principale,
qui ne pouvoit être trop élaguée. On a sur tout
à regretter dans ses ouvrages métaphysiques, que les
discussions les plus philosophiques et les plus intéressantes,
soient si fréquemment interrompues par des digressions sur
des sujets trop étrangers, et assés souvent de théologie
scholastique , qu' il s' efforce quelquefois d' allier
avec sa sublime métaphysique. En lisant son admirable
théodicée , on croit être dans une vaste
forêt où l' on a trop négligé de pratiquer
des routes. L' auteur ne se perd jamais lui-même au milieu
de cette confusion de choses; mais, le lecteur, qui n' a pas sa
tête, se perd souvent, et ne sçait ni d' où
il vient ni où il va.
Il étoit, en quelque sorte possédé de l'
esprit de conciliation, et c' étoit, pour l' ordinaire, ce
qui le jettoit dans ces digressions, auxquelles on regrette qu'
il se soit livré si facilement, et qui contrastent tant avec
la méthode philosophique.
Il vouloit accorder toutes les sectes, tous les théologiens,
tous les philosophes, et il n' étoit jamais plus satisfait
que lors qu' il avoit rencontré quelque point de conciliation.
Il lui arrive souvent dans sa théodicée et
dans ses nouveaux essais d' abandonner le fil d' un principe
métaphysique pour courir après quelque vieux docteur,
dont il anatomise la pensée. Il se répète trop,
précisément parce qu' il disserte trop.
Sa marche ressemble quelquefois à celle d' un pendule,
qui oscille autour d' un point.
Est-il besoin que je le dise ? Cette petite critique ne tend pas
le moins du monde à diminuer la juste admiration que Leibnitz
doit inspirer à tous ceux qui sont capables de le méditer
aussi profondément qu' il mérite de l' être.
Il est le père de la métaphysique transcendante
, et si l' on peut dire du génie qu' il crée
, jamais génie n' a plus créé
que celui de Leibnitz.
10 juin, 1768.
conciliation de l' hipothèse de l' auteur sur l' état
futur des animaux, avec le dogme de la résurrection.
Principes fondamentaux de la religion naturelle et de la religion
révélée.
Dois-je craindre d' avoir allarmé les ames pieuses, en
cherchant à établir le nouveau dogme philosophique
de la restitution et du perfectionnement futurs
de tous les êtres organisés et animés ? Aurois-je
donné ainsi la plus légère atteinte à
un des dogmes les plus importans de la foi, à celui de notre
propre résurrection ? Il me tardoit d' en venir
à une discussion qui intéresse également la
religion et la philosophie. Il ne me sera pas difficile de montrer
en peu de mots, combien les allarmes qu' on pourroit concevoir sur
ce sujet, seroient destituées de fondement.
Le dogme sacré de notre résurrection repose
principalement sur l' imputabilité de nos actions;
celle-ci sur leur moralité . Il est dans l' ordre
de la souveraine sagesse, que l' observation des loix naturelles
conduise tôt ou tard au bonheur , et que leur
inobservation conduise tôt ou tard au malheur .
C' est que les loix naturelles sont les résultats
de la nature de l' homme et de ses rélations
diverses.
L' homme est un être-mixte : l' amour du bonheur
est le principe universel de ses actions.
Il a été créé pour le bonheur
, et pour un bonheur rélatif à sa qualité
d' être-mixte .
Il seroit donc contre les loix établies, que l'
homme pût être heureux en choquant ses
rélations , puisqu' elles sont fondées sur sa
propre nature , combinée avec celle des autres êtres.
La vie présente est le premier anneau d' une chaîne
qui se perd dans l' éternité . L' homme est
immortel par son ame , substance indivisible
; il l' est encore par ce germe impérissable
auquel elle est unie.
En annonçant au genre-humain le dogme de la résurrection
, celui qui est la résurrection et la vie ,
lui a enseigné, non simplement l' immortalité
de l' ame , mais encore l' immortalité de l' homme
.
L' homme sera donc éternellement un être-mixte
; et comme tout est lié dans l' univers, l'
état présent de l' homme détermine
son état futur .
La mémoire , qui a son siège dans
le cerveau, est le fondement de la personnalité
. Les noeuds secrets qui lient le germe impérissable
avec le cerveau périssable , conservent à
l' homme le souvenir de ses états passés
. Il pourra donc être recompensé ou
puni dans le rapport à ses états passés
. Il pourra comparer le jugement qui sera porté
de ses actions, avec le souvenir qu' il aura conservé
de ces actions.
Cet être qui fait le bien ou le mal ,
et qui en conséquence du bien ou du mal
qu' il aura fait, sera recompensé ou puni
; cet être, dis-je, n' est pas une certaine ame ;
il est une certaine ame unie dès le commencement à
un certain corps , et c' est ce composé
qui porte le nom d' homme .
Ce sera donc l' homme tout entier , et non une certaine
ame ou une partie de l' homme, qui sera recompensé
ou puni. Aussi la révélation déclare-t-elle
expressément, que chacun recevra selon le bien ou le
mal qu' il aura fait étant dans son corps .
Le dogme de la résurrection suppose nécessairement
la permanence de l' homme ; celle-ci, une liaison
secrette entre l' état futur de l' homme et son
état passé .
Cette liaison n' est point arbitraire ; elle est
naturelle . L' homme fait partie de l' univers
. La partie a des rapports au tout . L' univers
est un systême immense de rapports : ces rapports
sont déterminés réciproquement les uns par
les autres. Dans un tel systême , il ne peut rien
y avoir d' arbitraire . Chaque état d'
un être quelconque est déterminé naturellement
par l' état antécédent ; autrement
l' état subséquent n' auroit point de
raison de son éxistence.
Les recompenses et les peines à venir ne seront
donc pas arbitraires ; puisqu' elles seront le résultat
naturel de l' enchaînement de l' état futur
de l' homme avec son état passé .
L' auteur de l' essai de psychologie , qui n' a peut-être
pas été médité autant qu' il demandoit
à l' être, a sçu remonter ici au principe le
plus philosophique. " la métaphysique, dit-il, voit la religion
comme une maîtresse rouë dans une machine... etc. " l'
homme peut être dirigé au bonheur par des
loix , parce qu' il peut les connoître et
les suivre . Il peut les connoître , parce
qu' il est doué d' entendement : il peut les
suivre , parce qu' il est doué de volonté
.
Il est donc un être-moral , précisément
parce qu' il peut être soumis à des loix; la moralité
de ses actions est ainsi leur subordination à
ces loix.
L' entendement n' est pas la simple faculté
d' avoir des perceptions et des sensations
.
Il est la faculté d' opérer sur ces perceptions
et sur ces sensations, à l' aide des signes ou des
termes dont il les revêt. Il forme des abstractions
de tout genre, et généralise toutes ses idées.
L' entendement dirige la volonté ou la
faculté de choisir , et la volonté dirigée
par l' entendement est une volonté réfléchie
.
La volonté va au bien réel ou apparent
.
L' homme n' agit qu' en vuë de son bonheur ; mais,
il se méprend souvent sur le bonheur.
La faculté par laquelle il éxécute
ses volontés particuliéres est la
liberté .
Les actions de l' homme, qui dépendent de sa volonté
réfléchie peuvent lui être imputées
, parce que cette volonté est à lui
, et qu' il agit avec connoissance .
Cette imputation consiste essentiellement dans les
suites naturelles de l' observation ou de l' inobservation
des loix ou de la perfection et de l' imperfection morales
, en conséquence de l' ordre que Dieu a établi dans
l' univers.
Cet ordre n' a pas toujours son effet sur la terre; la
vertu n' y conduit pas toujours au bonheur , le
vice , au malheur . Mais; l' immortalité
de l' homme prolongeant à l' infini son éxistence,
ce qu' il ne reçoit pas dans un tems, il le recevra
dans un autre, et l' ordre reprendra ses droits.
L' homme, le plus perfectible de tous les êtres
terrestres, étoit encore appellé à un état
futur par la supériorité-même de sa perfectibilité.
Sa constitution organique et intellectuelle a répondu dès
son origine, à cette dernière et grande fin
de son être.
Il n' y a point de moralité chés les
animaux , parce qu' ils n' ont point l' entendement
. Ils ont une volonté , et ils l' éxécutent
; mais, cette volonté n' est dirigée
que par la faculté de sentir . Ils ont des idées
; mais, ces idées sont purement sensibles .
Ils les comparent et jugent ; mais, ils ne s'
élévent point jusqu' aux notions abstraites
.
Précisément parce que les actions volontaires
des animaux ne sont point morales , elles ne sont
point susceptibles d' imputation .
Comme ils ne peuvent observer ni violer des
loix qu' ils ignorent, ils ne peuvent être recompensés
ni punis dans le rapport à ces loix.
Si donc les animaux étoient appellés à un
état futur , ce ne seroit point du tout sur les
mêmes fondemens que l' homme; puisque leur nature
et leurs rélations différent essentiellement
de celles de l' homme.
Mais; parce que les animaux ne sont point des êtres
moraux , s' ensuit-il nécessairement qu' ils ne soient
point susceptibles d' un accroîssement de perfection
ou de bonheur ? Parce que les animaux ne nous paroîssent
point aujourd' hui doués d' entendement , s' ensuit-il
nécessairement que leur ame soit absolument privée
de cette belle faculté ? Parce que les animaux n' ont à
présent que des idées purement sensibles
, s' ensuit-il nécessairement qu' ils ne pourront pas s'
élever un jour à des notions abstraites ,
à l' aide de nouveaux organes et de circonstances plus favorables
? L' enfant devient un être pensant par le développement
de tous ses organes, par l' éducation et par les diverses
circonstances qui contribuent à développer et à
perfectionner toutes ses facultés corporelles et intellectuelles.
Soupçonneriés-vous que cet enfant, qui est encore
si au-dessous de l' animal, percera un jour dans les abîmes
de la métaphysique ou calculera le retour d' une cométe
? Les instrumens dont son ame se servira pour éxécuter
de si grandes choses, éxistent déja dans son cerveau;
mais, ils n' y sont pas encore développés, affermis,
perfectionnés.
Les animaux sont aujourd' hui dans l' état d' enfance
; ils parviendront peut-être un jour à l' état
d' êtres pensans , par des moyens analogues à
ceux qui ennoblissent ici-bas toutes les facultés de notre
être.
Ne cherchons point à intéresser la foi dans des
recherches purement philosophiques, qui ne sçauroient lui
porter la plus légère atteinte. La vraye piété
est éclairée et n' est jamais superstitieuse. Tâchons
de nous former les plus hautes idées de la bonté divine,
de la grandeur et de l' universalité de ses vuës; combien
nos conceptions les plus sublimes seront-elles encore au dessous
de la réalité ! Celui, sans la permission du quel
un passereau ne tombe point en terre, n' a pas oublié
les passereaux dans la distribution présente et future de
ses bienfaits. Le plan de sagesse et de bonté que son intelligence
a conçu pour la plus grande perfection des êtres terrestres,
enveloppe depuis le moucheron , et peut-être encore
depuis le champignon , jusqu' à l' homme
.
L' opinion commune, qui condamne à une mort éternelle
tous les êtres organisés, à l' exception de
l' homme, appauvrit l' univers. Elle précipite pour toujours
dans l' abîme du néant, une multitude innombrable d'
êtres sentans, capables d' un accroîssement considérable
de bonheur, et qui en repeuplant et en embellissant une nouvelle
terre, éxalteroient les perfections adorables du créateur.
L' opinion plus philosophique, que je propose, répond mieux
aux grandes idées que la raison se forme de l' univers et
de son divin auteur. Elle conserve tous ces êtres, et leur
donne une permanence qui les soustrait aux révolutions des
siècles, au choc des élémens et les fera survivre
à cette catastrophe générale qui changera un
jour la face de notre monde.
Réfléxions sur l' excellence des machines organiques.
Nouvelles découvertes sur les reproductions animales.
De toutes les modifications dont la matière est
susceptible; la plus noble est, sans doute, l' organisation
. C' est dans la structure de l' animal , que la souveraine
intelligence se peint à nos yeux par les traits les plus
frappans, et qu' elle nous révêle, en quelque sorte,
ce qu' elle est. Le corps d' un animal est un petit systême
particulier, plus ou moins composé, et qui, comme le grand
systême de l' univers, résulte de la combinaison et
de l' enchaînement d' une multitude de pièces diverses,
dont chacune produit son effet propre, et qui conspirent toutes
ensemble à produire cet effet général
, que nous nommons la vie . Nous ne suffisons point à
admirer cet étonnant appareil de ressorts, de leviers, de
contrepoids, de tuyaux différemment calibrés, repliés,
contournés, qui entrent dans la construction des machines
organiques .
L' intérieur de l' insecte le plus vil en apparence, absorbe
toutes les conceptions de l' anatomiste le plus profond. Il se perd
dans ce dédale, dès qu' il entreprend d' en parcourir
tous les détours. Qu' on ne croye pas que ceci soit le moins
du monde éxaggéré: je prie ceux de mes lecteurs
qui possédent l' étonnante chenille de l'
habile et patient Lyonet, d' en parcourir les planches avec réfléxion,
et de juger. Je renvoye à ce que j' ai dit sur cet ouvrage
unique, dans l' article xiv du tableau de mes considérations
.
Je viens de comparer le corps de l' animal à une machine:
la plus petite fibre , la moindre fibrille , peuvent
être envisagées elles-mêmes comme des machines
infiniment petites, qui ont leurs fonctions propres. La machine
entière, la grande machine résulte ainsi de l' ensemble
d' un nombre prodigieux de machinules , dont toutes les
actions sont conspirantes ou convergent vers un but commun.
Mais; combien les machines organiques sont-elles supérieures
à celles que l' art sçait inventer, et auxquelles
nous les comparons ! Combien la structure de l' insecte le moins
élevé dans l' échelle, l' emporte-t-elle encore
sur la construction du plus beau chef-d' oeuvre en horlogerie !
Un seul trait suffiroit pour faire sentir la grande prééminence
des machines animales sur celles de l' art: les unes et
les autres s' usent par le mouvement; elles souffrent des déperditions
journalières: mais, telle est l' admirable construction des
premières, qu' elles réparent sans cesse les pertes
que le mouvement perpétuel de leurs divers ressorts leurs
occasionnent.
Chaque pièce s' assimile les molécules
qu' elle reçoit du déhors, les assujettit, les dispose,
les arrange de manière à lui conserver la forme, la
structure, les proportions et le jeu qui lui sont propres, et qu'
éxige la place qu' elle tient dans le tout organique.
Non seulement chaque pièce d' une machine animale
répare les pertes que les mouvemens intestins lui occasionnent;
elle s' étend encore en tout sens par l' incorporation des
molécules étrangères que la nutrition lui fournit:
cette extension qui s' opère graduellement, est ce que le
physicien nomme évolution ou développement
.
Le développement suppose dans le tout organique
une certaine méchanique secrette et fort sçavante.
En s' étendant graduellement en tout sens, chaque pièce
demeure essentiellement en grand ce qu' elle étoit
auparavant très en petit . Il faut donc que ses
parties intégrantes soient façonnées
et disposées les unes à l' égard des autres
avec un tel art, qu' elles conservent constamment entr' elles les
mêmes rapports, les mêmes proportions, le même
jeu, en même tems que de nouvelles particules intégrantes
sont associées aux anciennes.
La plus fine anatomie ne pénètre point dans ces
profondeurs. Les injections, le microscope, et moins encore le scalpel
ne sçauroient nous dévoiler les merveilles que recèle
le secret de la nutrition et du développement
. Nous ne pouvons juger ici de l' inconnu que par ce petit
nombre de choses connues, dont nous sommes redevables aux derniers
progrès de la physiologie .
Cette science, la plus belle, la plus profonde de toutes les sciences
naturelles , produit à nos yeux le surprenant assemblage
des organes rélatifs au grand ouvrage de la nutrition
, et nous fait entrevoir l' assemblage bien plus surprenant
encore des organes qui éxécutent les sécrétions
de différens genres. Nous ne revenons point de l' étonnement
où nous jette cet amas immense de très-petits tuyaux,
blancs, cylindriques, groupés et repliés de mille
et mille manières différentes, dont toutes la substance
du foye, de la rate, des reins est formée. Nous sommes presque
éffrayés, quand nous venons à apprendre que
les tubules qui entrent dans la composition d' un seul
rein, mis bout à bout, formeroient une longueur de dix mille
toises. Quel intéressant, quel superbe spectacle ne nous
offriroit point cet assemblage si merveilleux de tant de millions,
que dis-je ! De tant de milliars de tubules ou de filtres
plus ou moins diversifiés, si nos sens et nos instrumens
étoient assés parfaits pour nous dévoiler en
entier le méchanisme et le jeu de chacun d' eux, et les rapports
qui les enchaînent tous à une fin commune ! Quelles
idées cette seule découverte anatomique ne nous donne-t-elle
point de l' organisation de l' animal, de l' intelligence qui en
a conçu le dessein, et de la puissance qui l' a éxécuté
! Qu' est donc l' animal lui-même, si une de ses parties,
qui ne paroît pas néanmoins tenir le premier rang dans
son intérieur, est déjà un abîme de merveilles
! J' ai de si grandes idées de l' organisation de l' animal,
que je me persuade sans peine, que s' il nous étoit donné
de pénétrer dans la structure intime, je ne dis pas
d' un de ses organes ; je dis seulement, d' une de ses
fibres , nous la trouverions un petit tout organique
très composé, et qui nous étonneroit d'
autant plus, que nous l' étudierions davantage.
Quel ne seroit point sur tout notre étonnement, si nous
pouvions observer aussi distinctement les élémens
d' une fibre sensible , leur arrangement respectif,
l' art avec lequel ils jouent les uns sur les autres, que nous observons
les différentes pièces d' une horloge; leur engraînement
et leur jeu ! On peut voir ce que j' ai dit là-dessus dans
l' article x de mon analyse abrégée , en
rendant raison du physique de l' imagination et de la mémoire.
Que seroit-ce donc encore, si nous pouvions saisir d' une seule
vuë le systême entier des fibres sensibles ,
et contempler, pour ainsi dire, à nud la méchanique
profonde et les opérations secrettes de cet organe universel
auquel l' ame est immédiatement présente, et
par lequel elle est unie au monde corporel ! " assurément,
dit très-bien cet anonyme que j' ai déja cité,...
etc. " un autre trait qui relève beaucoup aux yeux de la
raison, l' excellence des machines organiques , c' est
qu' elles produisent de leur propre fond des machines semblables
à elles, qui perpétuent le modèle
et lui procurent l' immortalité. Ce qui a été
refusé à l' individu a été
accordé ainsi à l' espèce : elle est
une sorte d' unité toujours subsistante, toujours
renaissante, et qui offre sans altération aux siécles
suivans, ce qu' elle avoit offert aux siécles précédens,
et ce qu' elle offrira encore aux siécles les plus reculés.
Quelque soit la maniére dont s' opère cette reproduction
des êtres vivans; quelque systême qu' on embrasse pour
tâcher de l' expliquer; elle n' en paroîtra pas moins
admirable à ceux qui entre-voyent au moins l' art prodigieux
qu' elle suppose dans l' organisation, et dans les divers moyens
qui l' éxécutent chés le végétal
et chés l' animal , et dans les différentes
espèces de l' un et de l' autre. Ainsi, soit que cette reproduction
dépende de germes prééxistans; soit
qu' on veuille qu' il se forme journellement dans l' individu
procréateur de petits touts semblables à lui;
la conservation de l' espèce dans l' une et l' autre hypothèse
n' en sera pas moins un des plus beaux traits de la perfection du
méchanisme organique . Et s' il étoit possible,
que les seules loix de ce méchanisme pussent suffire à
former de nouveaux touts individuels, il ne m' en paroîtroit
que plus admirable encore.
Je ferois un traité d' anatomie, si j' entreprenois ici
de décrire cette partie du méchanisme organique, qui
a pour dernière fin la reproduction des êtres vivans:
j' étonnerois mon lecteur en mettant sous ses yeux ce grand
appareil d' organes si composés, si multipliés, si
variés, si harmoniques entr' eux, qui conspirans tous au
voeu principal de la nature, réparent ses pertes, renouvellent
ses plus chères productions, et la rajeunissent sans cesse.
Si le développement des corps organisés ou leur
simple accroîssement ne peut qu' être l' effet de la
plus belle méchanique; combien cette méchanique doit-elle
être plus belle encore, lors qu' elle n' est point bornée
à procurer simplement l' extension graduelle des parties
en tout sens, et qu' elle s' élève jusqu' à
procurer la régénération complette
d' un membre, ou d' un organe, et même l' entière
réïntégration de l' animal ! Ici, s' offrent
de nouveau à mes regards ces fameux zoophytes ,
qui m' ont tant occupé dans mes deux derniers ouvrages, et
sur lesquels encore j' ai jetté un coup d' oeil dans celui-ci.
Je ne retracerai donc pas ici les divers phénomènes
que présentent la régénération et la
multiplication du polype à bras , et celles de quelques
autres insectes de la même classe ou de classes différentes:
mais, je ne puis m' empêcher de dire un mot de reproductions
plus étonnantes encore, et que la sagacité d'
un excellent observateur vient de nous découvrir.
On sçait que la structure du polype est d' une
extrême simplicité, au moins en apparence.
Tout son corps est parsemé extérieurement et intérieurement
d' une multitude de très petits grains, logés dans
l' épaisseur de la peau, et qui semblent faire les fonctions
de viscères ; car, les meilleurs microscopes n' y découvrent
rien qui ressemble le moins du monde aux viscères qui nous
sont connus. Le corps lui-même n' est qu' une manière
de petit sac, d' une consistence presque gélatineuse, et
garni près de son ouverture, de quelques menus cordons, qui
peuvent s' allonger et se contracter au gré du polype, et
ce sont ses bras . Il n' a point d' autres membres, et
on ne lui trouve aucun organe , de quelque espèce
que ce soit.
Je ne décris pas le polype ; je ne fais qu' ébaucher
ses principaux traits; mais, il est si simple, que c' est presque
l' avoir décrit. Quand on songe à la nature, et à
la simplicité d' une pareille organisation, l' on n' est
plus aussi surpris de la régénération du
polype , et de toutes ces étranges opérations
qu' une main habile a sçu éxécuter sur cet
insecte singulier. J' ai sur tout dans l' esprit cette opération
par laquelle on le retourne comme le doigt d' un gand,
et qui ne l' empêche point de croître, de manger et
de multiplier. Si même on le coupe par morceaux, pendant qu'
il est dans un état si peu naturel, il ne laisse pas de renaître,
à son ordinaire, de bouture , et chaque bouture
mange, croît et multiplie. Je le remarquois dans mes corps
organisés , article 273: " un polype coupé, retourné,
recoupé, retourné encore, ne présente qu' une
répétition de la même merveille, si à
présent c' en est une au sens du vulgaire. Ce n' est jamais
qu' une espèce de boyau qu' on retourne et qu' on recoupe:
il est vrai que ce boyau a une tête, une bouche, des bras,
qu' il est un véritable animal; mais l' intérieur
de cet animal est comme son extérieur, ses viscères
sont logés dans l' épaisseur de sa peau, et il répare
facilement ce qu' il a perdu. Il est donc après l' opération
ce qu' il étoit auparavant. Tout cela suit naturellement
de son organisation; l' adresse de l' observateur fait le reste.
Le plus singulier, pour nous, est donc qu' il éxiste un animal
fait de cette manière: nous n' avions pas soupçonné
le moins du monde son éxistence, et quand il a paru, il n'
a trouvé dans notre cerveau aucune idée analogue du
régne animal. Nous ne jugeons des choses que par comparaison:
nous avions pris nos idées d' animalité chés
les grands animaux, et un animal qu' on coupe, qu' on retourne,
qu' on recoupe et qui se porte bien, les choquoient directement.
Combien de faits, encore ignorés, et qui viendront un jour
déranger nos idées sur des sujets, que nous croyons
connoître ! Nous en sçavons au moins assés pour
que nous ne devions être surpris de rien. La surprise sied
peu à un philosophe; ce qui lui sied est d' observer, de
se souvenir de son ignorance, et de s' attendre à tout. "
je m' étois en effet, attendu à tout : aussi
ai-je été peut-être moins surpris que bien d'
autres des nouveaux prodiges, que nous devons aux belles expériences
de Mr l' abbé Spallanzani, et qu' il s' est empressé
obligeamment à me communiquer en détail, depuis trois
ans, dans ses intéressantes lettres. Il a voulu me laisser
le plaisir de penser, que les invitations que je lui avois faites,
de s' attacher particulièrement aux reproductions animales
, n' avoient pas peu contribué à ses découvertes.
Ce que je sçais mieux; c' est qu' aucun physicien n' avoit
poussé aussi loin que lui, ce nouveau genre d' expériences
physiologiques , ne les avoit éxécutées
et variées avec plus d' intelligence, et ne les avoit étendues
à des espèces aussi élevées dans l'
échelle de l' animalité .
Tout le monde connoit le limaçon de jardin , nommé
vulgairement escargot : mais; tout le monde ne sçait
pas que l' organisation de ce coquillage est très composée,
et qu' elle se rapproche par diverses particularités très
remarquables, de celle des animaux que nous jugeons les plus parfaits.
Je ne ferai qu' indiquer quelques-unes de ces particularités:
mon plan ne me conduit point à traiter des reproductions
animales : je ne veux que faire sentir par ces reproductions,
l' excellence des machines organiques .
Sans être initié dans les secrets de l' anatomie,
on sçait, au moins en gros, qu' un cerveau est un
organe extrêmement composé ou plutôt un assemblage
de bien des organes différens, formés eux-mêmes
de la combinaison et de l' entrelacement d' un nombre prodigieux
de fibres, de nerfs, de vaisseaux, etc. La tête du
limaçon posséde un véritable cerveau
, qui se divise, comme le cerveau des grands animaux, en deux masses
hémisphèriques, d' un volume considérable,
et qui portent le nom de lobes .
De la partie inférieure de ce cerveau sortent deux
nerfs principaux; de la partie supérieure en sortent
dix, qui se répandent dans toute la capacité de la
tête: quelques-uns se partagent en plusieurs branches. Quatre
de ces nerfs animent les quatre cornes du coquillage, et
président à tous leurs jeux. On peut s' être
amusé à contempler les mouvemens si variés
de ces tuyaux mobiles en tout sens, que l' animal fait rentrer dans
sa tête et qu' il en fait sortir quand il lui plait. On n'
imagine point combien les deux grandes cornes sont une
belle chose: on connoit ce point noir et brillant qui est
à l' extrêmité de chacune: ce point est un
véritable oeil . Prenés ceci au pied de la lettre,
et n' allés pas vous représenter simplement une
cornée d' insecte. L' oeil du limaçon a deux
des principales tuniques de notre oeil; il en a encore
les trois humeurs , l' aqueuse , la cristalline
, la vitrée : enfin, il a un nerf optique
, et ce nerf est de la plus grande beauté. Je passe
sous silence l' appareil des muscles destinés à
opérer les divers mouvemens de la tête et des cornes.
J' ajoûterai seulement, que le limaçon a une
bouche , et que cette bouche est revêtue de lèvres
, garnies de dents , et pourvue d' une langue
et d' un palais . Toute cette anatomie feroit seule
la matière d' un petit volume. Si mon lecteur me demandoit
un garant de tant et de si curieuses particularités anatomiques,
il me suffiroit, je pense, de nommer l' auteur célébre
de la bible de la nature .
Croira-t-on à présent, que ces cornes du
limaçon, qui sont de si belles machines d' optique, se régénèrent
en entier, lorsqu' on les mutile ou même qu' on les retranche
entièrement ? Il n' est pourtant rien de plus vrai que cette
régénération : elle est si parfaite,
si singuliérement complette, que l' anatomie la plus éxacte
ne découvre aucune différence entre les cornes reproduites,
et celles qui avoient été mutilées ou retranchées.
C' est déjà, sans doute, une assés grande
merveille, que la reproduction ou même la simple réparation
de semblables lunettes: mais; ce qui est tout aussi vrai, sans être
le moins du monde vraisemblable, c' est que toute la tête
du limaçon, cette tête qui est le siège
de toutes les sensations de l' animal, et qui, comme nous venons
de le voir, est l' assemblage de tant d' organes divers, et d' organes,
la plûpart si composés; toute cette tête, dis-je,
se régénère, et si on la coupe au limaçon,
il en refait une nouvelle, qui ne différe point du tout de
l' ancienne.
En décrivant dans mes deux derniers ouvrages la régénération
du ver-de-terre , et celle de ces vers d' eau douce
que j' ai multipliés en les coupant par morceaux; j'
ai fait remarquer, que la partie qui se reproduit, se montre d'
abord sous la forme d' un petit bouton, qui s' allonge peu à
peu, et dans lequel on découvre tous les rudimens des nouveaux
organes. Il n' en va pas de même dans la régénération
de la tête du limaçon: cette régénération
suit des loix bien différentes.
Quand la tête de ce coquillage commence à se régénérer,
les diverses parties qui la composent ne se montrent pas toutes
ensemble: elles apparoîssent ou se développent les
unes après les autres, et ce n' est qu' au bout d' un tems
assés long, qu' elles semblent se réünir, pour
former ce tout si composé, qui porte le nom de tête
.
Cette découverte est si belle, si neuve, et elle a excité
tant de doutes, que je ne puis résister à la tentation
de la raconter un peu plus en détail.
Quelquefois, il n' apparoît d' abord sur le col ou le tronc
de l' animal, qu' un petit globe , qui renferme les élémens
des petites cornes , de la bouche , des lèvres
et des dents .
D' autrefois on ne voit paroître d' abord qu' une des
grandes cornes , garnie de son oeil : au-dessous,
et dans un endroit écarté, on apperçoit les
premiers traits des lévres .
Tantôt on n' observe qu' une espèce de noeud
, formé par trois des cornes: tantôt on découvre
un petit bouton , qui ne renferme que les lévres
: tantôt la tête se montre en entier,
à la réserve d' une ou de plusieurs cornes.
En un mot; il y a ici une foule de variétés, qu'
on traiteroit de bizarreries, s' il y avoit dans la nature de vraies
bizarreries. Mais; le philosophe n' ignore pas, que tout s' y fait
par des loix constantes, qui se diversifient plus ou moins
suivant les sujets, et dont telles ou telles reproductions sont
les résultats immédiats.
Malgré toutes ces variétés dans la régénération
de la tête du limaçon, cette régénération
si surprenante s' achêve en entier, et l' animal commence
à manger sous les yeux de l' observateur. Si après
cela on pouvoit former le moindre doute sur l' intégrité
de la régénération, je le dissiperois
en ajoûtant; que la dissection de la tête reproduite
, y démontre toutes les parties similaires
et dissimilaires qui composoient l' ancienne.
Le limaçon est bien un colosse, en comparaison
du polype : l' anatomie y découvre bien une multitude
d' organes dont le polype est privé; cependant, le limaçon
ne nous paroît pas encore assés élevé
dans l' échelle de l' animalité : il nous
reste toujours je ne sçais quelle disposition à le
regarder comme un animal imparfait : nous le plaçons
volontiers tout près de l' insecte ; et ce voisinage
qui ne lui est point avantageux, diminuë un peu, à nos
yeux, la merveille de sa régénération
. S' il nous paroissoit plus animal , il nous étonneroit
davantage: je l' ai dit; nous ne jugeons des êtres que par
comparaison, et nos comparaisons sont pour l' ordinaire fort peu
philosophiques.
Nous serions donc beaucoup plus étonnés d' apprendre,
qu' il éxiste une sorte de petit quadrupède
, construit à peu près sur le modèle des petits
quadrupèdes qui nous sont les plus connus, et qui se régénère
presque en entier.
Ce petit quadrupède est la salamandre aquatique
, déjà célèbre chés les naturalistes
anciens et modernes, par un grand prodige, qui n' avoit d' autre
fondement que l' amour du merveilleux, et que l' amour du vrai a
détruit dans ces derniers tems: on comprend, que je parle
du prétendu privilège de vivre au milieu des flammes.
La salamandre , j' ai presque honte de le dire, est si
peu faite pour vivre dans le feu, qu' il est démontré
aujourd' hui par les expériences de Mr Spallanzani, qu' elle
est de tous les animaux celui qui résiste le moins à
l' excès de la chaleur.
Les insectes n' ont point d' os ; mais, ils
ont des écailles qui en tiennent lieu. Ces écailles
ne sont pas recouvertes par les chairs, comme les os; mais, elles
recouvrent les chairs. La coquille du limaçon, substance
pierreuse ou crustacée, recouvre aussi ses chairs, et ce
caractère est un de ceux qui semblent le rapprocher le plus
des insectes. Il y a cependant quantité d' insectes, dont
le corps est purement charnu ou membraneux. Il en est d' autres
qui sont presque gélatineux: à cette classe appartient
la nombreuse famille des polypes .
La salamandre a, comme les quadrupèdes, de véritables
os , qui sont recouverts, comme chés eux, par les
chairs. Elle a de véritables vertèbres ,
des mâchoires , armées d' un grand nombre
de petites dents fort aiguës, et ses jambes
ont à peu près les mêmes os qu' on
observe dans celles des quadrupèdes proprement dits.
Elle a un cerveau , un coeur , des poûmons
, un estomac , des intestins , un foye
, une vésicule du fiel , etc.
On voit bien, que mon intention n' est point ici de décrire
la salamandre en naturaliste. Ce petit ouvrage n' appartient pas
proprement à l' histoire naturelle: je ne veux que donner
une légère idée de ces nouveaux prodiges, que
l' oeconomie animale vient de nous offrir.
J' ajoûterai simplement, que la salamandre paroît
se rapprocher par sa forme et par sa structure du lézard
et du crapaud . Elle n' est pas purement aquatique
; elle est amphibie ; elle peut vivre assez longtems
hors de l' eau.
Si l' on a jetté un coup d' oeil sur un squelette
ou sur une planche d' ostéologie qui le représente,
on aura acquis quelque notion de la forme et de l' engraînement
admirables des différentes pièces osseuses
qui le composent.
L' essentiel de tout cela se retrouve dans la salamandre
. Sa queuë , en particulier, est formée d'
une suite de petites vertèbres travaillées
et assemblées avec le plus grand art.
Mais; ces pièces, quoique multipliées, ne sont pas
les seules qui entrent dans la construction de la queuë
. Elle présente encore à l' éxamen de
l' anatomiste un épiderme , une peau ,
des glandes , des muscles , des vaisseaux
sanguins , une moëlle spinale .
Nommer simplement toutes ces parties, c' est déjà
donner une assés grande idée de l' organisation de
la queuë de la salamandre: ajoûter, que toutes
ces parties déchiquetées, mutilées ou même
entièrement retranchées, se réparent, se consolident,
et même se régénèrent en entier, c' est
avancer un fait, déja fort étrange. Mais; des parties
molles ou purement charnuës peuvent avoir de la facilité
à se réparer, à se régénérer:
que sera-ce donc, si l' on peut assurer, que de nouvelles vertèbres
reparoîssent à la place de celles qui ont été
retranchées ? Que sera-ce encore, si ces nouvelles vertèbres
, retranchées à leur tour, sont remplacées
par d' autres; celles-ci, par de troisiémes, etc. Et si cette
reproduction successive de nouvelles vertèbres paroît
toujours se faire avec autant de facilité, de régularité,
de précision, que celle des parties molles et qui
doivent demeurer telles ? Mais; combien la régénération
des jambes de la salamandre, est-elle plus étonnante
que celle de sa queuë; si toutefois nous pouvons encore être
étonnés, après l' avoir tant été
! Je prie qu' on veuille bien ne point oublier, qu' il s' agit ici
d' un petit quadrupède , et non simplement d' un
ver ou d' un insecte . J' ai grand intérêt
à écarter ici de l' esprit de mes lecteurs, toute
idée d' insecte. Il y a toujours quelqu' idée d' imperfection
enveloppée dans celle-là. Quoique la division des
animaux en parfaits et en imparfaits , soit la
chose du monde la moins philosophique; elle ne laisse pas d' être
assés naturelle et très commune. Or, dès qu'
on parle d' un animal imparfait , l' esprit est déjà
tout disposé à lui attribuer ce qui choque le plus
les notions communes de l' animalité; il croira de cet animal,
tout ce qu' on voudra lui en faire croire, et le croira sans effort:
témoin l' opinion si ancienne et si ridicule, que les
insectes naîssent de la pourriture : eut-on jamais fait
naître de la pourriture, je ne dis pas un éléphant,
un cheval, un boeuf; je dis seulement un liévre, une belette,
une souris ? Pourquoi ? C' est qu' une souris, comme un éléphant,
est un animal réputé parfait , et qu' un
animal parfait ne doit pas naître de la pourriture.
La salamandre est donc un animal parfait , à la
manière dont la souris en est un pour le commun des hommes.
La salamandre est aussi bien un quadrupède que le
crocodile . Ses jambes sont garnies de doigts
articulés et fléxibles; les antérieures
en ont quatre ; les postérieures, cinq. Entendés au
reste, par la jambe, la cuisse , la jambe proprement
dite , et le pied .
Tout le monde sçait, qu' une jambe est un tout
organique, composé d' un nombre très considérable
de parties osseuses, grandes, moyennes, petites ; et de
parties molles très différentes entr' elles.
Une jambe est revêtue extérieurement et intérieurement
d' un épiderme , d' une peau , d' un
tissu cellulaire . Elle a des glandes , des muscles
, des artères , des veines , des
nerfs . Ceux qui possédent un peu d' anatomie sçavent
de plus, qu' une glande , un muscle , une
artère sont formés de la réünion
ou de l' entrelacement d' un grand nombre de fibres et de vaisseaux
plus ou moins déliés, différemment combinés,
arrangés, repliés, calibrés.
Les jambes de la salamandre offrent tout ce grand appareil
de parties osseuses et de parties molles . Pour
exciter d' avantage l' admiration de mon lecteur, il ne sera pas
nécessaire que j' en fasse un dénombrement éxact,
et tel que l' anatomie comparée le fourniroit.
Il suffira que je dise d' après l' habile observateur qui
me sert de guide; que le nombre des os des quatre jambes est de
quatre-vingt-dix-neuf .
Maintenant, ne prendra-t-on point pour une fable ce que je vais
dire ? Si l' on coupe les quatre jambes de la salamandre,
elle en repoussera quatre nouvelles, qui seront si parfaitement
semblables à celles qu' on aura retranchées, qu' on
y comptera, comme dans celles-ci, quatre-vingt-dix-neuf
os.
On juge bien que c' est pour la nature un grand ouvrage, que la
reproduction complette de ces quatre jambes, composées d'
un si grand nombre de parties, les unes osseuses, les autres charnuës:
aussi ne s' acheve-t-elle qu' au bout d' environ un an dans les
salamandres qui ont pris tout leur accroissement. Mais; dans les
plus jeunes, tout s' opère avec une célérité
si merveilleuse, que la régénération parfaite
des quatre jambes, n' est que l' affaire de peu de jours.
Ce n' est donc rien ou presque rien pour une jeune salamandre,
que de perdre ses quatre jambes , et encore sa queue
. On peut même les lui recouper plusieurs fois consécutives,
sans qu' elle cesse de les reproduire en entier. Notre excellent
observateur nous assure, qu' il a vu jusqu' à six de
ces reproductions successives, où il a compté six-cent-quatre-vingt-sept
os reproduits . Il remarque à cette occasion; que la
force reproductive a une si grande énergie dans
cet animal, qu' elle ne paroît point diminuer sensiblement
après plusieurs reproductions, puisque la dernière
s' opère aussi promptement que les précédentes
.
Une autre preuve bien remarquable de cette grande force de reproduction,
c' est qu' elle se déploye avec autant d' énergie
dans les salamandres qu' on prive de toute nourriture, que dans
celles qu' on a soin de nourrir.
Ce n' est plus la peine que je parle de la régénération
des parties molles , qui recouvrent les os des
jambes. On présume assés qu' elle doit s' opérer
plus facilement encore que celle des parties dures ou qui
doivent le dévenir. On ne sera donc pas fort surpris d' apprendre;
que si l' on observe avec le microscope la circulation
du sang dans les jambes reproduites , on la trouvera précisément
la même que dans les jambes qui n' ont souffert aucune opération.
On y distinguera nettement les vaisseaux qui portent le sang du
coeur aux extrêmités, et ceux qui le rapportent des
extrêmités au coeur.
Lors que la reproduction des jambes commence à
s' éxécuter, on apperçoit à l' endroit
où une jambe doit naître, un petit cone gélatineux,
qui est la jambe elle-même en mignature, et dans laquelle
on démêle très bien toutes les articulations
. Les doigts ne se montrent pas tous à la fois.
D' abord les jambes renaîssantes ne paroîssent que comme
quatre petits cones pointus. Bientôt on voit sortir de part
et d' autre de la pointe de chaque cone, deux autres cones plus
petits, qui avec la pointe du premier sont les élémens
de trois doigts . Ceux des autres doigts apparoissent ensuite.
Si l' entiére régénération d' un tout
organique aussi composé que l' est la jambe d' un petit quadrupède,
est une chose très merveilleuse; ce qui ne l' est pas moins,
et qui l' est peut-être davantage, c' est qu' en quelqu' endroit
qu' on coupe une jambe, la reproduction donne constamment une partie
égale et semblable à celle qu' on
a retranchée. Si donc l' on coupe la jambe à la moitié
ou au quart de sa longueur, il ne se reproduira qu' une moitié
ou qu' un quart de jambe; c' est-à-dire, qu' il ne renaîtra
précisément que ce qui aura été retranché.
écoutons l' auteur lui-même: " si au lieu, dit-il,
de retrancher du corps de la salamandre les jambes toutes entières...
etc. " nous avons vu, que la salamandre a des mâchoires
, et qu' elles sont garnies d' un grand nombre de petites
dents fort aiguës. Chaque mâchoire est formée
par un os ellyptique , auquel elle doit sa figure, ses
proportions et sa consistence. On y observe de plus divers cartilages
et divers muscles , des artéres ,
des veines , des nerfs , etc. Tout cela se répare,
se régénére avec la même facilité,
la même promptitude, la même précision, que les
extrêmités : mais; nous sommes si familiarisés
à présent avec tous ces prodiges, qu' ils n' en sont
presque plus pour nous. La salamandre en a, sans doute, bien d'
autres à nous offrir, plus étranges encore; que nous
ne soupçonnons point, et que la sagacité de son historien
nous dévoîlera peut-être quelque jour.
J' ai crayonné foiblement les belles découvertes
de Mr Spallanzani, d' après le précis qu' il nous
en a donné lui-même dans son programme . Que
de nouvelles lumières n' avons-nous point à attendre
du grand ouvrage, dont ce programme n' est qu' une simple
annonce ! Combien la somme des vérités physiologiques
s' accroîtra-t-elle par les profondes recherches du sçavant
et sage disciple de la nature ! le 21 de juillet 1768.
nouvelles considérations de l' auteur sur les reproductions
animales.
Nous venons d' assister à un grand spectacle: nous avons
contemplé quelques unes des plus brillantes décorations
du règne organique. Ce ne sont en effet pour nous, que de
simples décorations; car les machines ou les ressorts qui
les éxécutent, demeurent cachés derrière
une toile impénétrable à nos regards. J' ai
tenté de soulever un peu cette toile, et j' ai raconté
dans mes deux derniers ouvrages, ce que j' ai entrevu.
La nature ne m' a point paru former un tout organique, à
la façon d' une ardoise ou d' un cristal; je veux dire, par
l' apposition successive de quantité de molécules,
plus ou moins homogènes, à une petite masse déterminée
et commune. Un tout organique quelconque ne m' a point semblé
un ouvrage d' ébénerie, formé d' une multitude
de pièces de rapport , qui ont pu éxister
à part les unes des autres et être réünies
en des tems différens les unes aux autres. J' ai cru voir
qu' une tête, une jambe, une queuë étoient composées
de parties si manifestement enchaînées ou subordonnées
les unes aux autres, que l' éxistence des unes supposoit
essentiellement la coéxistence des autres. J' ai cru reconnoître,
par éxemple, que l' éxistence des artères supposoit
celle des veines; que l' éxistence des unes et des autres
supposoit celles du coeur, du cerveau, des nerfs, etc.
Des observations éxactes ont concouru avec le raisonnement
pour me persuader la prééxistence simultanée
des parties diverses qui entrent dans la composition du tout organique.
Ces observations m' ont découvert plusieurs de ces parties
sous des formes, sous des proportions et dans des positions si différentes
de l' état naturel, que je les aurois entièrement
méconnues, si leur évolution n' avoit peu à
peu manifesté à mes yeux leur véritable forme,
et ne leur avoit donné un autre arrangement. J' ai reconnu
encore, que l' extrême transparence, comme l' extrême
petitesse, la forme et le lieu des parties, contribuoit également
à les dérober à mes yeux.
J' ai donc mieux compris encore, qu' il n' y a point de conséquence
légitime de l' invisibilité à la non-éxistence,
et ce que j' avois toujours soupçonné, m' a paru écrit
de la main même de la nature dans un bouton ou dans un oeuf.
J' ai donc tiré de tout ceci une conclusion générale,
que j' ai jugée philosophique; c' est que les touts organiques
ont été originairement préformés
, et que ceux d' une même espèce ont été
renfermés les uns dans les autres, pour se développer
les uns par les autres ; le petit, par le grand; l' invisible, par
le visible.
Je n' ai point prétendu, que cette préformation
fut identique dans toutes les espèces: je sçavois
trop combien l' intelligence suprême a pu varier les moyens
qui conduisent à la même fin . Toute
la nature atteste des fins générales et des
fins particulières : mais; elle atteste aussi que
les moyens qui leur sont rélatifs ont été
indéfiniment diversifiés. " je ne prétens point,
disois-je dans la préface de ma contemplation ,
prononcer sur les voyes que le créateur a pu choisir pour
amener à l' éxistence divers touts organiques ; je
me borne à dire, que dans l' ordre actuel de nos connoissances
physiques, nous ne découvrons aucun moyen raisonnable d'
expliquer méchaniquement la formation d' un animal,
ni même celle du moindre organe. J' ai donc pensé,
qu' il étoit plus conforme aux faits, d' admettre au moins
comme très probable, que les corps organisés prééxistoient
dès le commencement.
Il est en effet très vraisemblable, que différentes
parties d' un tout organique, se régénérent
par des moyens différens . La diversité des
parties éxigeoit, sans doute, cette diversité corrélative
des moyens. Il est assés apparent, que les parties similaires
n' étoient pas faites pour se régénérer
précisément comme les parties dissimilaires
.
Ceci n' est pas même simplement vraisemblable: c' est un
fait que l' observation établit.
L' écorce d' un arbre, la peau d' un
animal se régénèrent par des filamens
gélatineux, qui sont comme les élémens
d' une nouvelle écorce ou d' une nouvelle peau. Ces
filamens ne représentent pas en petit l' arbre ou
l' animal; ils ne représentent en petit que certaines parties
similaires de l' arbre ou de l' animal; je veux dire, des
fibres corticales ou des fibres charnuës
, qui par leur évolution formeront une nouvelle
écorce ou une nouvelle peau .
Mais; les branches ou les rejettons d' un arbre,
la tête ou la queuë d' un ver-de-terre
sont représentés en petit dans un bouton
végétal ou animal. Ce bouton contient actuellement
en raccourci l' ensemble des parties intégrantes
qui constituent le tout organique particulier .
L' arbre ou l' animal entiers , le tout organique
général , est représenté en petit
dans une graîne ou dans un oeuf .
Une graîne ou un oeuf n' est proprement
que l' arbre ou l' animal concentré et
replié sous certaines enveloppes . Il est prouvé
que les petits des vivipares sont d' abord renfermés
dans un oeuf , et qu' ils en sortent dans le ventre de
leur mère. On connoit des animaux qui sont à la fois
vivipares et ovipares .
J' ai exposé tout cela fort en détail dans mes
considérations sur les corps organisés . Je renvoye
sur tout aux articles 179, 180, 181, 244, 245, 253, 254, 306, 315.
Si l' on prend la peine de consulter ces divers articles, on prendra
une idée plus nette de ces différentes sortes de
régénérations ou de reproductions
, qu' il me suffit ici d' indiquer.
J' apperçois bien des choses dans les curieuses découvertes
de Mr Spallanzani, qui paroîssent confirmer les principes
que j' ai adoptés sur les reproductions animales
, et que j' ai exposés dans mes derniers écrits. Par
éxemple; ce petit globe qui renferme les élémens
des petites cornes , de la bouche , des lévres
et des dents du limaçon; cette espèce
de noeud formé par trois des cornes; ce petit
bouton qui ne contient que les lévres ; tout
cela donne assés à entendre, que les parties intégrantes
de la tête du limaçon, prééxistent
sous les différentes formes de globe , de noeud
, de bouton , et qu' il en est à peu près
ici comme de quelques autres reproductions soit végétales
, soit animales que j' ai décrites. La principale
différence ne consiste peut-être que dans les tems
ou la manière de l' évolution
.
Nous avons vu qu' il arrive souvent, que les diverses parties
qui composent la tête du limaçon, n' apparoîssent
que les unes après les autres, et dans un ordre plus ou moins
variable: mais; ceci peut dépendre de causes ou de circonstances
étrangères à la préformation
.
Nous avons remarqué encore, que les jambes de
la salamandre se montrent d' abord sous la forme d' un petit
cone gélatineux, qui n' est que la jambe elle-même
en mignature, et qu' il en est de même des doigts
à leur première apparition. Ce cone qui est
une jambe très en raccourci, et où l' on démêle
néanmoins toutes les articulations ; ces cones
beaucoup plus petits qui sont des doigts, ne semblent-ils pas
assés analogues au bouton végétal
ou au bouton animal ? Et si ce qui se reproduit dans la
jambe de la salamandre, est toujours égal et semblable à
ce qui en a été retranché, n' est-ce point
qu' il éxiste dans toute l' étendue de la jambe, des
germes , qu' on pourroit nommer réparateurs
, et qui ne contiennent précisément que ce qu'
il s' agit de remplacer ? Il faut même, qu' il y ait un certain
nombre de ces germes dans chaque point de la jambe ou autour
de ce point; puisque si l' on coupe plusieurs fois la jambe dans
le même point, elle reproduira constamment ce qui aura été
retranché.
J' ai rappellé à dessein dans la partie v de cet
écrit, une remarque importante que j' avois faite ailleurs
sur le mot germe . On entend communément par ce
mot, un corps organisé réduit extrêmement
en petit; ensorte que si l' on pouvoit le découvrir
dans cet état, on lui trouveroit les mêmes parties
essentielles, que les corps organisés de son espèce
offrent très en grand après leur évolution
. J' ai donc fait remarquer, qu' il est nécessaire de
donner au mot de germe une signification beaucoup plus
étendue, et que mes principes eux-mêmes supposent manifestement.
Ainsi, ce mot ne désignera pas seulement un corps organisé
réduit en petit ; il désignera encore toute
espèce de préformation originelle, dont un tout
organique peut résulter comme de son principe immédiat
.
Il convient que je développe ceci un peu plus, puisque
l' occasion s' en présente, et que le sujet l' éxige.
Je prie mon lecteur d' écarter pour un moment de son esprit
l' idée d' un certain corps organisé pour
ne retenir que celle d' une simple fibre .
Une fibre , toute simple qu' elle peut paroître,
est néanmoins un tout organique , qui se nourrit,
croît, végète. Je retranche une de ses extrêmités,
et en peu de tems elle reproduit une partie égale et semblable
à celle que j' ai retranchée.
Comment peut-on concevoir que s' opère cette reproduction
? Je dis, qu' il n' est pas nécessaire de supposer,
que la partie qui se reproduit, prééxistoit dans la
fibre sous la forme d' un germe proprement dit , où
elle ne différoit de la partie retranchée que par
sa petitesse, sa délicatesse et l' arrangement de ses molécules
constituantes: en un mot; il n' est pas nécessaire de se
représenter la partie qui se régénére
comme concentrée ou repliée sous la forme de globe
, de noeud , de bouton , etc. Il suffit de
supposer, qu' il prééxiste autour de la coupe de la
fibre principale une multitude de points organiques
ou de fibrilles , qui sont comme les élémens
de la partie qui doit être reproduite.
En retranchant l' extrêmité de la fibre, j' occasionne
une dérivation des sucs nourriciers vers ces points organiques
ou vers ces fibrilles , qui en procure l' évolution
.
Je conçois donc, que la partie qu' il s' agit de reproduire,
peut résulter du développement et de la réünion
des fibrilles en un tout organique commun . On sçait
qu' une fibre , qu' on nomme simple , est composée
elle-même d' une multitude de fibrilles ; celles-ci
sont composées à leur tour d' une multitude de
molécules , plus ou moins homogènes, qui sont
les élémens premiers de la fibre; les
fibrilles en sont les élémens secondaires
.
Mais; il ne se reproduit précisément dans la
fibre , que ce qui en a été retranché.
J' essayerois de rendre raison de ce fait, en supposant, que les
élémens réparateurs ou régénérateurs
placés dans les différens points de la fibre,
ont une ductilité ou une expansibilité
rélative à la place qu' ils occupent ou éxactement
proportionnelle à la portion de la fibre, qu' ils
sont destinés à remplacer.
Ainsi, en admettant, par éxemple, seize parties dans la
fibre principale , et en supposant qu' on la coupe transversalement
dans le milieu de sa longueur; les élémens
ou fibrilles logés autour de la coupe ou de l' aire
de la fibre auront reçu un degré d' expansibilité
originelle, tel qu' en se développant, ils fourniront une
longueur de 8 parties; c' est-à-dire, qu' ils restitueront
à la fibre une partie précisément
égale et semblable à celle qu' elle avoit perdue.
Le degré de ductilité ou d' expansibilité
de la fibre ou des fibrilles , paroît devoir
dépendre en dernier ressort de la nature, du nombre et de
l' arrangement respectif des élémens , et
du rapport secret de tout cela à la force qui tend
à chasser les sucs nourriciers dans les mailles de la fibre
et à écarter les élémens. Cet écart
a un terme , et ce terme est celui de l' accroîssement
.
Et parce que si l' on coupe la fibre dans la partie
nouvellement reproduite , il se reproduira encore une partie
pareille à celle qu' on aura retranchée; il est naturel
d' en insérer, que les élémens secondaires
sont formés eux-mêmes d' élémens
, que je nommerois du troisiéme ordre etc.
J' admettrois ainsi, autant d' ordres primitifs et décroîssans
d' élémens, qu' il y a de reproductions possibles
: car, comme je l' ai souvent répété;
je ne connois aucune méchanique capable de former actuellement
la moindre fibre . Je me représente toujours une
simple fibre comme un petit tout très organisé. J'
ai dit ci-dessus, part ix, les raisons qui me persuadent, que ce
tout est bien plus composé qu' on ne l' imagine.
La conjecture que je viens d' indiquer sur sa reproduction
, ajoûte beaucoup encore à cette composition, et nous
fait sentir plus fortement, qu' une simple fibre d' un
corps organisé quelconque, est pour nous un abîme sans
fond.
Appliquons ces conjectures à la régénération
d' une membrane , d' un muscle , d' un vaisseau
, d' un nerf , puisqu' ils ne sont tous que des répétitions
de fibres et de fibrilles . Ces fibres et ces
fibrilles sont liées les unes aux autres par des filets
transversaux, qui renferment pareillement les élémens
des nouveaux filets appropriés aux régénérations
, etc.
On entrevoit, que l' arrangement originel et respectif des fibres
et des fibrilles; la manière dont elles tendent à
se développer en conséquence de cet arrangement; l'
inégalité plus ou moins grande de l' évolution
en différentes fibrilles; la diversité des tems et
des degrés de leur endurcissement, peuvent déterminer
la forme et les proportions de la partie qui se régénère.
Elles peuvent encore être prédéterminées
par bien d' autres moyens physiques, dont je ne sçaurois
me faire aucune idée; mais, qui supposent tous une préordination
organique , et une préordination telle, que la partie
qui se régénère actuellement en soit le
résultat immédiat .
C' est à l' aide de semblables principes, que je tente
de me rendre raison à moi-même de la régénération
d' un tout organique similaire .
Mais; quand il est question d' expliquer la reproduction
d' un tout organique dissimilaire , il me paroît,
que je suis dans l' obligation philosophique d' admettre, que ce
tout prééxistoit dans un germe proprement dit
, où il étoit dessiné très en petit
et en entier.
J' admets donc, qu' une tête , une queuë
, une jambe prééxistoient originairement
sous la forme de germe , dans le grand tout organique où
elles étoient appellées à se développer
un jour.
Je considère ce tout comme un terrein, et ces germes comme
des graînes semées dans ce terrein, et ménagées
de loin pour les besoins futurs de l' animal.
Ainsi, je serois porté à penser, qu' il éxiste
au moins quatre genres principaux de préformations
organiques .
Le premier genre est celui qui détermine la régénération
des composés similaires ; par éxemple; d'
une écorce , d' une peau , d' un muscle
, etc. Je dis, qu' à parler à la rigueur, ces
sortes de composés ne prééxistent
pas dans un germe , qui les représente éxactement
en petit: mais, ils se forment par le développement
et l' entrelassement d' une multitude de filamens déliés
et gélatineux, qui appartiennent à l' ancien tout,
qui les nourrit et les fait croître en tout sens. Ces
filamens ne sont pas proprement des germes d'
écorce , des germes de peau , etc.; mais, ils
sont de petites parties constituantes ou les élémens
d' une écorce , d' une peau , etc.
Qui n' éxiste pas encore, et qui devra son éxistence
à l' évolution complette et à l' étroite
union de tous les filamens . Si néanmoins on vouloit
regarder comme un germe , chacun de ces filamens
pris à part, ce seroit un germe improprement dit
; car, il ne contiendroit que des particules similaires
, et ne représenteroit, pour ainsi dire, que lui-même.
Il seroit, en quelque sorte, à la nouvelle écorce
ou à la nouvelle peau , ce que l' unité
est au nombre . C' est ce que j' ai voulu exprimer
ci-dessus, en désignant les principes de ces filamens
par les termes de points organiques . Il y a peut-être
dans certains animaux des classes les plus inférieures; par
éxemple dans les polypes , des organes
d' une structure si simple, que la nature parvient à les
former par une semblable voye. On ne peut pas dire, à
parler éxactement, que ces organes prééxistoient
tout formés dans l' animal; mais, il faut dire,
que les élémens organiques dont ils devoient
résulter, éxistoient originairement dans l' animal,
et que leur évolution est l' effet naturel de la
dérivation des sucs, etc.
Suivant ces principes, chaque partie similaire , chaque
fibre , chaque fibrille porte en soi les sources
de réparation rélatives aux différentes
pertes qui peuvent lui survenir, et quelle idée cette manière
d' envisager un tout organique ne nous donne-t-elle point
de l' excellence de l' ouvrage et de l' intelligence de l' ouvrier
! Il y a plus; nous avons vu ci-dessus, qu' il faut nécessairement,
que chaque fibre , chaque fibrille soit organisée
avec un art si merveilleux, qu' elle s' assimile les sucs
nourriciers dans un rapport direct à sa structure
particulière et à ses fonctions propres
; autrement la fibre ou la fibrille changeroit
de structure en se développant, et elle ne pourroit
plus s' acquitter des fonctions auxquelles elle est destinée.
Son organisation primitive est donc telle qu' elle sépare,
prépare et arrange les molécules alimentaires
, de manière qu' il ne survient, à l' ordinaire,
aucun changement essentiel à sa méchanique et à
son jeu.
Le second genre de préformation que je
conçois dans les touts organiques , est celui par
lequel une partie intégrante , comme une tête
, une queuë , une jambe , etc. Paroît
se régénérer en entier. Je dis
paroît , parce que dans mes principes, il n' y a pas
plus de vraye régénération, que de
vraye génération. Je ne me sers donc ici
du mot de régénération , que pour
désigner la simple évolution de parties
prééxistentes , et qui en se développant
remplacent celles qui ont été retranchées ou
que des accidens ont détruites, etc.
Qu' on réfléchisse un peu profondément sur
ce que j' ai dit de l' organisation de la tête du limaçon
; sur celle de son cerveau, de ses cornes, de ses yeux, de
sa bouche; qu' on médite pareillement sur la structure des
mâchoires, des jambes et de la queuë de la salamandre
; qu' on se demande ensuite à soi-même, s' il
est probable, que tant de parties dissimilaires , les unes
charnuës, les autres cartilagineuses, les autres osseuses,
liées entr' elles par des rapports si nombreux, si compliqués,
si divers, et qui forment par leur assemblage un tout si complet,
si harmonique, si composé et pourtant si éxactement
un : qu' on se demande, dis-je, s' il est le moins du monde
probable, que tant de parties différentes si admirablement
organisées, si manifestement subordonnées les unes
aux autres, se forment ou s' engendrent séparément,
pièce après pièce, par une sorte d' apposition
ou par une voye purement méchanique , plus
ou moins analogue à la crystallisation , et indépendante
de toute préformation originelle ? Un troisiéme
genre de préformation qu' il me semble
qu' on doit admettre, est celui qui détermine la reproduction
simultanée d' un nombre plus ou moins considérable
de parties intégrantes d' une plante ou d' un animal.
Telle est, par éxemple, cette préformation
en vertu de laquelle les branches d' un arbre se reproduisent
. Chaque branche est d' abord logée dans un bouton
, qui est une sorte de graîne ou d' oeuf
. Toutes les parties de cette branche y sont enveloppées,
concentrées, pliées et repliées avec un art,
qu' on admire d' autant plus, qu' on l' observe de plus près.
Cette branche est bien un arbre en mignature; mais, cet arbre n'
est pas aussi complet que celui que renferme la graîne
: celle-ci, contient non seulement la petite tige et ses branches
; elle contient encore la radicule : le bouton
ne renferme que la plumule ou la petite tige ,
etc. J' ai expliqué ceci plus en détail dans les articles
180, 181, 182, 255 de mes considérations sur les corps
organisés .
Ce que la reproduction d' une branche est à
un arbre , la reproduction d' une partie antérieure
ou d' une partie postérieure l' est, en quelque
sorte, à un ver-de-terre . Une partie antérieure
de cet insecte se montre d' abord sous la forme d' un très
petit bouton , qui paroît assés analogue au
bouton végétal .
Ce bouton ne renferme pas seulement une tête avec
toutes les parties qui la constituent; il renferme encore une suite
d' anneaux et un assemblage de viscères
qui ne font pas partie de la tête; mais, qui l' accompagnent
et qui se développent avec elle. On observe à peu
près la même chose dans la reproduction de la partie
antérieure de certains vers d' eau douce
.
Je ne fais qu' indiquer ici quelques éxemples particuliers:
ils suffiront pour faire entendre ma pensée. Si je m' étendois
d' avantage, cet écrit deviendroit un traité d' histoire
naturelle, et mon plan ne le comporteroit point: je passe donc sous
silence bien des choses que je pourrai développer ailleurs.
Enfin; un quatriéme genre de préformation
, est celui auquel le corps organisé entier
doit son origine .
Les trois premiers genres , comme on vient de le voir,
ont pour fin principale la conservation et la réïntégration
de l' individu : ce quatriéme genre a pour
fin la conservation de l' espéce .
Une plante, un animal sont dessinés en mignature et
en entier dans une graîne ou dans un oeuf
. Ce que la graîne est à la plante ,
l' oeuf l' est à l' animal . Je renvoye ici à
mon parallèle des plantes et des animaux , part
x, chapitre ii, iii de la contemplation . L' on n' oubliera
pas ce que j' ai dit plus haut, que les petits des vivipares
sont d' abord renfermés dans des enveloppes analogues
à celles de l' oeuf : on connoît les ovaires
des vivipares. Il faut encore que je renvoye ici aux chapitres
x et xi, de la part vii de la contemplation .
On ne doit pas néanmoins insérer de ceci, que chés
toutes les espèces d' animaux , les petits sont
d' abord renfermés sous une ou plusieurs enveloppes
ou dans des oeufs : ce seroit tirer une conséquence
trop générale de faits particuliers. L' auteur de
la nature a répandu par tout une si grande variété,
que nous ne sçaurions nous défier trop des conclusions
générales .
Combien de faits nouveaux et imprévus sont venus détruire
de semblables conclusions, qu' une logique sévère
auroit désavouées ! Nous ignorons quel est l' état
du polype avant sa naîssance; mais, nous sçavons
au moins que lorsqu' il se montre sous la forme d' un petit bouton,
ce bouton ne renferme point un petit polype, et qu' il est lui-même
ce polype, qui n' a pas achevé de se développer. Nous
sçavons encore qu' il éxiste une autre espèce
de polype qui s' offre à sa naîssance sous
l' apparence trompeuse d' un corps oviforme , qui n' est
pourtant que le polype lui-même tout nud, mais plus ou moins
déguisé.
Les polypes à bouquet sont d' autres exceptions
bien plus singulières encore, et qui nous convainquent de
plus en plus de l' incertitude, pour ne pas dire de la fausseté,
de nos conclusions générales. Les animalcules
des infusions nous fourniroient beaucoup d' autres exceptions,
et il est très probable que ce qu' on a pris chés
eux pour des oeufs , n' en étoit point.
Je l' ai répèté plus d' une fois dans mes
derniers écrits: nous transportons avec trop de confiance
aux espèces les plus inférieures, les idées
d' animalité que nous puisons dans les espèces
supérieures. Si nous réfléchissions plus profondément
sur l' immense variété qui règne dans l' univers,
nous comprendrions combien il est absurde de renfermer ainsi la
nature dans le cercle étroit de nos foibles conceptions.
Je déclare donc, que tout ce que j' ai exposé ci-dessus
sur les divers genres de préformations organiques
, regarde principalement les espèces qui nous sont les plus
connues ou sur lesquelles nous avons pu faire des observations éxactes
et suivies. Je fais profession d' ignorer les loix qui
déterminent les évolutions de cette foule d' êtres
microscopiques , dont les meilleurs verres ne nous apprennent
guères que l' éxistence, et qui appartiennent à
un autre monde, que je nommerois le monde des invisibles
.
Au reste; on comprend assés, par ce que j' ai exposé,
que les trois premiers genres de préformations
organiques peuvent se trouver réünis dans le même
sujet , et concourir à sa pleine réïntégration
.
à l' égard de la force ou de la puissance
qui opère l' évolution des parties
préformées , je ne pense pas qu' il soit besoin
de recourir à des qualités occultes . Il
me semble que l' impulsion du coeur et des vaisseaux
est une cause physique qui suffit à tout. Si
l' impulsion s' affoiblit beaucoup aux extrêmités
ou dans les dernières ramifications, il est très clair
qu' elle ne s' y anéantit pas. D' ailleurs, les parties
préformées qu' il s' agit de faire développer
en tout sens, sont d' une telle délicatesse, que la plus
légère impulsion des liqueurs peut suffire à
leurs premiers développemens. à mesure, que ces parties
croissent, elles se fortifient et l' impulsion augmente, etc.
Dans les insectes qui n' ont pas un coeur proprement dit
, il y a toujours quelque maître vaisseau ou quelqu' autre
organe qui en tient lieu. On voit à l' oeil ce
maître vaisseau éxercer avec beaucoup de régularité
ses battemens alternatifs dans de très petites portions de
certains vers d' eau douce , coupés par morceaux;
et ces portions deviennent bientôt des vers complets
. J' ai vu tout cela et l' ai décrit.
Les plantes se développent comme les animaux: il y a chés
celles-là, comme chés ceux-ci, un principe secret
d' impulsion , qui se retrouve dans chaque partie, et qui
préside à l' évolution .
Il est prouvé que l' irritabilité est le
principe vital dans l' animal. C' est l' irritabilité
qui est la véritable cause des mouvemens du coeur. Nous
ignorons encore le principe vital de la plante: peut-être
y en a-t-il plusieurs subordonnés les uns aux autres.
Réfléxions sur les natures plastiques.
Nouvelles considérations de l' auteur sur l' accroissement,
et sur la prééxistence du germe.
Dans un tems où la bonne physique étoit encore au
berceau, et où les esprits n' étoient pas familiarisés
avec une logique un peu rigoureuse, on recouroit à des vertus
occultes , à des natures plastiques , à
des ames végétatives pour expliquer toutes
les productions et reproductions végétales et animales.
On chargeoit ces natures ou ces ames du soin
d' organiser les corps; on imaginoit qu' elles étoient
les architectes des édifices qu' elles habitoient, et qu'
elles sçavoient les entretenir et les réparer. Nous
nous étonnons aujourd' hui qu' un Redi, ce grand destructeur
des préjugés de l' ancienne école, et qui avoit
démontré le premier la fausseté des générations
équivoques , eut recours à une ame végétative
pour rendre raison de l' origine des vers qui vivent dans l'
intérieur des fruits et de bien d' autres parties des plantes.
Il semble qu' il devoit lui être très facile, après
avoir découvert la véritable origine des vers de la
viande, de conjecturer que ceux des fruits avoient la même
origine, et qu' ils provenoient aussi d' oeufs déposés
par des mouches. Mais, il n' avoit pas été donné
à cet Hercule de terrasser tous les monstres de l' école.
On ne parvient guères à secouer tous les préjugés,
même dans un seul genre.
Quand un génie heureux s' éléve un peu au-dessus
de son siècle, il retient toujours quelque chose du siécle
qui l' a précédé, et de celui dans lequel il
vit. Ses erreurs et ses méprises sont un tribut qu' il paye
à l' humanité, et qui console de sa supériorité
les ames vulgaires. Souvent le vrai n' est séparé
du faux que par une chaîne d' atomes, et chose étrange
! Cette chaîne équivaut pour l' esprit humain à
celle des cordelières. Kepler, le célèbre astronome
Kepler, qui avoit découvert les deux clefs du ciel et les
avoit livrées au grand Newton, n' y étoit point lui-même
entré. Tout ce que sa philosophie sçut faire, fut
de placer dans les corps célestes des intelligences ou des
ames chargées d' en diriger les mouvemens. Newton, plus heureusement
né et doué d' un génie plus philosophique,
se servit mieux des fameuses clefs, pénétra dans le
ciel, en chassa les intelligences rectrices , et leur substitua
deux puissances purement méchaniques , dont la merveilleuse
énergie suffit à tout, et auxquelles tous les astres
sont demeurés aveuglément soumis.
Lors qu' on ne connoissoit point encore les étonnantes
reproductions du polype , on connoissoit au moins celles
des pattes et des jambes de l' écrevisse . Un illustre
naturaliste, qui s' en étoit beaucoup occupé, en avoit
instruit en 1712 le monde sçavant, et en avoit donné
une explication très philosophique.
Un autre physicien célébre n' avoit point voulu
adopter cette explication, et trop frappé, sans doute, d'
une merveille qu' il n' avoit point soupçonnée, il
préféra de renouveller dans le xviiime siècle
les visions du xviime. " il ne put concevoir, dit son historien,
que cette reproduction de parties perduës... etc. " ce physicien,
qui avoit apperçu, le premier les fameux animalcules
spermatiques , ne manqua pas de charger les natures plastiques
du soin de les former, etc. C' étoit une singulière
physique que la sienne, et dont il ne rougissoit point.
" il croyoit, que dans l' homme, l' ame raisonnable donnoit
les ordres,... etc. " ce sage aimable dont je viens de transcrire
les paroles, connoissoit bien la nature humaine, et nous en a laissé
dans ses écrits immortels des peintures, qu' on ne se lasse
point de contempler.
Il avoit raison de dire, qu' il n' y a point d' idée
de la philosophie ancienne qui ait été assés
proscrite pour devoir desespérer de revenir dans la moderne
. Une opinion fort accréditée par quelques célébres
physiologistes de nos jours, justifie cette réfléxion.
Comme ils n' ont sçu découvrir aucune cause méchanique
du mouvement perpétuel du coeur, ils ont placé
dans l' ame le principe secret et toujours agissant de ce mouvement.
Suivant eux, l' ame éxerce bien d' autres fonctions méchaniques
et dont elle ne se doute pas le moins du monde: en un mot; elle
est dans le corps organisé ce que certains philosophes anciens
pensoient que l' ame universelle étoit dans l' univers.
Un grand anatomiste, qui est en même tems un excellent observateur,
et qui en cette qualité posséde l' art si difficile
d' expérimenter, a détruit depuis peu cette chimère
pneumatologique et fait pour la physiologie ce
que Newton avoit fait pour l' astronomie .
Il a substitué à une cause purement métaphysique,
une cause purement méchanique , et dont un grand
nombre de faits vus et revus bien des fois, lui ont démontré
l' éxistence, l' énergie et les effets divers.
Mon dessein n' est point d' entrer ici dans aucune discussion
sur les natures plastiques : elles ont trop occupé
des philosophes, qui auroient mieux employé leur tems à
interroger la nature elle-même par des observations et des
expériences bien faites. Je dois laisser au lecteur judicieux
à choisir entre les explications que j' ai données
des reproductions organiques , et celles auxquelles les
partisans des ames formatrices et rectrices ont
eu recours.
Ce sont des choses très commodes en physique, que des
ames . Elles sont toujours prêtes à tout éxécuter.
Comme on ne les voit point, qu' on ne les palpe point et qu' on
ne les connoît guères, on peut les charger avec confiance
de tout ce qu' on veut; parce qu' il n' est jamais possible de démontrer
qu' elles n' opéreront pas ce que l' on veut. On attache
communément à l' idée d' ame celle
d' une substance très active et continuellement
active: c' en est bien assés pour donner quelque crédit
aux ames: la difficulté du physique fait le reste.
Que penseroit-on d' un physicien, qui pour expliquer les phénomènes
les plus embarrassans de la nature, feroit intervenir l' action
immédiate de la premiére cause ? N' éxigeroit-on
pas de lui qu' il démontrât auparavant l' insuffisance
des causes physiques ? Si l' on y regarde de près,
on reconnoîtra, que les partisans des causes métaphysiques
en usent assés comme ce physicien. Parce qu' ils ne
découvrent pas d' abord dans les loix du méchanisme
organique de quoi satisfaire aux phénomènes, ils recourent
à des puissances immatérielles , qu' ils
mettent en oeuvre par tout où le méchanisme leur paroît
insuffisant. Je le disois il n' y a qu' un moment: comme l' on ne
sçauroit calculer ce que les ames peuvent ou ne
peuvent pas, on suppose facilement qu' elles peuvent au moins tout
ce que le pur méchanisme ne peut pas. Cette manière
si commode de philosopher favorise merveilleusement la paresse de
l' esprit, et dispense du soin pénible de faire des expériences,
d' en combiner les résultats, et de méditer sur ces
résultats. Si cette sorte de philosophie prenoit jamais dans
le monde, elle seroit le tombeau de la bonne physique.
Et qu' on n' objecte pas, que nous ne connoissons pas mieux les
forces des corps, que celles des esprits; car il y a une
différence immense entre prétendre sçavoir
ce que la force d' un corps est en elle-même , et
prouver par des expériences que cette force appartient à
ce corps, et qu' elle est la cause efficiente de tel ou de tel phénomène.
Autre chose est dire ce que l' irritabilité est
en soi, et démontrer par une suite nombreuse d' expériences
variées, qu' elle est propre à la fibre musculaire
, et qu' elle est la véritable cause des mouvemens du
coeur. Il y a de même une différence énorme
entre prétendre montrer ce que la force qui opère
l' évolution est en soi , et se borner
simplement à établir par des faits bien constatés,
qu' il y a une évolution de parties préformées
. Newton, le sage, le profond Newton ne cherchoit point ce
que l' attraction étoit en elle-même; il se
bornoit modestement à prouver qu' il éxistoit une
telle force dans la matière , et que les
phénomènes célestes étoient des résultats
plus ou moins généraux de l' action de cette force,
combinée avec celle d' une autre force, aussi physique
qu' elle.
La manière dont s' opère l' accroîssement
des corps organisés est assurément un des points
de la physique organique les plus difficiles, les plus
obscurs, et où le ministère d' une ame végétative
mettroit le plus l' esprit à son aise. Je ne cherchois
pas à y mettre le mien, lorsque je tentois, il y a environ
20 ans, de pénétrer le mystère de l' accroîssement
ou que j' essayois au moins de me faire des idées un peu
philosophiques de l' art secret qui l' éxécute.
J' ai tracé l' ébauche de ces idées dans
le chapitre ii du tome i de mes considérations sur les
corps organisés . Je les ai un peu plus développées
dans le chapitre vi du même volume, et j' en ai donné
le résultat général dans l' article 170. Je
les ai présentées sous un autre point de vuë,
en traitant de la réminiscence dans le chapitre
ix de mon essai analytique paragraphes 96, 97, etc. Enfin;
je les ai crayonnées de nouveau dans le chapitre vii, de
la part vii de ma contemplation de la nature .
Si on lit avec attention les endroits que je viens d' indiquer,
on y verra, que je suppose par tout un fond primordial
, dans lequel les atomes nourriciers s' incorporent ou
s' incrustent , et qui détermine par lui-même
l' ordre suivant lequel ces atomes s' incrustent et l'
espèce d' atomes qui doivent s' incruster.
Je présuppose par tout, que ce fond primordial
prééxiste dans le germe . Je fais envisager
les solides de celui-ci comme des ouvrages à
rézeau , d' une finesse et d' une délicatesse
extrême.
Je fais entrevoir, que les élémens composent
les mailles du rézeau, et qu' ils sont faits et
arrangés de manière, qu' ils peuvent s' écarter
plus ou moins les uns des autres, et se prêter ainsi à
la force qui tend continuellement à chasser les
atomes nourriciers dans les mailles, et à les y incorporer.
Je n' ai pas représenté ces élémens
comme de petits corps parfaitement simples ou comme
des élémens premiers . J' ai assés
donné à entendre, qu' ils étoient composés
eux-mêmes de corps plus petits. Je ne devois pas remonter
plus haut; je me suis arrêté sur tout aux élémens
dérivés ou sécondaires, que j' ai
supposé former les mailles ou les pores du tissu organique.
Pour simplifier mon sujet, j' ai appliqué ces principes
généraux à l' accroîssement d' une
simple fibre , et j' ai tâché de faire concevoir
l' art secret par lequel cette fibre conserve sa nature propre et
ses fonctions tandis qu' elle croît.
En esquissant ainsi mes idées sur l' accroîssement
en général, je n' imaginois pas que l' expérience
les confirmeroit un jour ou que du moins elle les rendroit beaucoup
plus probables. Tout est si enchaîné dans l' univers,
qu' il est bien naturel, que nos connoissances, qui ne sont au fond
que des représentations plus ou moins fidéles de différentes
parties de l' univers, s' enchaînent, comme elles, les unes
aux autres. Auroit-on soupçonné que pour essayer de
rendre raison de la réminiscence , il fallut remonter
jusqu' à la méchanique qui préside à
l' accroîssement des fibres ? Auroit-on de même soupçonné,
que des recherches sur la structure des os et sur celle
de divers corps marins , nous conduiroient à découvrir,
au moins en partie, le secret de la nature dans l' accroîssement
de tous les corps organisés ? Un excellent anatomiste,
à qui nous devons des découvertes intéressantes
sur divers points de physiologie , a démontré,
que les os sont formés originairement de deux substances,
l' une membraneuse , l' autre tartareuse ou
crétacée . Il a prouvé, que c' est à
cette dernière que l' os doit sa dureté: il a trouvé
le secret de la séparer de l' autre, et en l' en séparant,
il a ramené l' os à son état primitif de
membrane . Il a plus fait encore; il a rendu à l' os
devenu membraneux, sa première dureté. Pouvoit-on
mieux saisir la marche de la nature, et n' est-ce pas de cet anatomiste,
plutôt que de Tournefort, qu' on peut dire, qu' il a surpris
la nature sur le fait ? Une découverte en engendre une
autre: le monde intellectuel a ses générations
, comme le monde physique, et les unes ne sont pas plus de
vrayes générations que les autres.
L' esprit découvre par l' attention les idées
qui prééxistoient, pour ainsi dire, dans d' autres
idées. à l' aide de la réfléxion
, il déduit d' un fait actuel la possibilité
d' un autre fait analogue, et convertit cette possibilité
en actualité par l' expérience . Ainsi, quand
un habile homme tient une vérité, il tient le premier
anneau d' une chaîne, dont les autres anneaux sont eux-mêmes
des vérités ou des conséquences de quelques
vérités. Notre célébre anatomiste réfléchissant
sur la structure des os, conjectura que celles des coquilles
pouvoit lui être analogue, et imagina d' appliquer à
celle-ci les expériences qu' il avoit si heureusement éxécutées
sur ceux-là. Voici le précis, sans doute trop décharné,
de ces curieuses découvertes.
Deux substances entrent dans la composition des coquilles
, comme dans celle des os .
La première substance est purement animale et
parenchymateuse . Elle conserve son caractère propre,
aussi longtems que la coquille subsiste, et même lors qu'
elle est devenue fossile .
La seconde substance est purement terreuse ou crétacée
. Elle est sur tout très abondante dans les coquilles
les plus dures et les plus compactes. C' est uniquement à
cette substance, que la coquille doit sa dureté. Il en est
donc ici précisément comme dans les os .
Le microscope démontre que le tissu de la substance
parenchymateuse est formé d' une multitude presqu'
infinie de tubes capillaires remplis d' air.
Ce parenchyme est une expansion du corps-même de
l' animal : il est continu aux fibres tendineuses des
ligamens , qui attachent l' animal à la coquille. C'
est encore ainsi, que le parenchyme des os est
continu aux fibres ligamenteuses des liens qui les unissent
les uns aux autres.
Ces fibres ligamenteuses des coquilles sont entrelacées
de vaisseaux blancs , qui leur portent la nourriture.
L' organisation de la substance parenchymateuse
offre de grandes variétés dans différentes
espèces de coquilles.
En général; elle paroît composée de
fibres simples , poreuses ou à rézeau
, formées elles-mêmes d' une sorte de gomme
, qui a tous les caractères de la soye , et
qui n' en differe qu' en ce que dans son principe, elle est chargée
d' une quantité considérable de particules terreuses
, destinées à incruster chaque fibre.
On observe, que les variétés du tissu parenchymateux
peuvent se réduire à deux genres principaux
, qui ont sous eux bien des espèces .
Le ier genre est le plus simple . Il est composé
de fibres qui forment par leur assemblage des bandelettes réticulaires
, disposées par couches les unes sur les autres.
Le 2 d genre est fort composé , et présente
un spectacle intéressant. Ici les bandelettes sont
hérissées d' une quantité prodigieuse de petits
poils soyeux , arrangés en différens sens,
et qui forment une sorte de velouté .
Dans quelques espéces, ces petits poils composent
de jolies aigrettes .
Les riches couleurs des coquilles résident dans
la substance parenchymateuse , devenue terreuse
par l' incrustation . C' est la terre qui se charge
ici des particules colorantes , comme dans les os
. On sçait, que la racine de garance rougit fortement
les os des animaux qui s' en nourrissent; la substance terreuse
ou crétacée qui incruste la substance
membraneuse de l' os, retient la couleur . On sçait
encore, combien de vérités nouvelles cette coloration
des os a introduit dans la physiologie . On peut voir dans
le vme mémoire de mon livre sur l' usage des feuilles
dans les plantes, l' application que j' ai essayé de
faire de cette expérience à la coloration du corps
ligneux analogue aux os .
Les particules colorantes dont les sucs nourriciers
des coquillages sont imprégnés, sont déposées
séparément dans les lamelles du rézeau
membraneux que la substance terreuse incruste peu
à peu. Par cette incrustation, ces lamelles modifient
diversement la lumière.
Imagineroit-on que pour produire ces belles couleurs changeantes
de la nacre , il n' a fallu à la nature que
plisser, replisser ou même chiffonner cette membrane diaphane
et lustrée, qui constitue la substance animale ou
parenchymateuse ? C' est à aussi peu de fraix qu'
elle a sçu dorer si bien certains insectes. Il n' entre pas
la plus petite parcelle d' or dans cette riche parure: une peau
mince et brune appliquée proprement sur un fond blanc, en
fait tout le mystère. Ici, comme ailleurs, la magnificence
est dans le dessein, et l' épargne dans l' éxécution
. Fontenelle ajoûtoit, que dans les ouvrages des hommes,
l' épargne étoit dans le dessein et la magnificence
dans l' éxécution : mais, nos cuirs dorés
, où il n' entre pas non plus la moindre parcelle d'
or, montrent que nous sçavons au moins dans certains arts,
imiter la sage oeconomie de la nature.
L' analogie , qui égare assés souvent le
physicien, n' a pas égaré celui dont je crayonne les
intéressantes découvertes. Après avoir pénétré
avec tant de sagacité et de succès l' admirable organisation
des coquillages , il a étendu avec le même
succès ses expériences à diverses espèces
de corps marins . Les pores , les madrepores
, les millepores , les coraux , etc. Ont
été soumis à ses sçavantes recherches.
Il a observé par tout à peu près le même
méchanisme. Il a reconnu que toutes ces productions, qui
offrent à l' oeil de si agréables et de si nombreuses
variétés, " sont des massifs ou des grouppes,... etc.
" il a reconnu encore, que tous ces corps marins, aussi bien que
les coquilles d' oeuf , les crustacés
, les bélemnites , les glossopètres
, les piquans d' oursin , etc.
Sont autant d' incrustations animales formées
essentiellement sur le même modéle que celles des
os et des coquilles .
Enfin; il n' a pu se lasser d' admirer l' organisation
de la substance animale de toutes ces productions. On peut
en prendre une légère idée par celle des
coquilles .
C' est de cet habile académicien lui-même, que je
tiens des connoissances si neuves et si intéressantes. Elles
avoient fait la matière d' un beau mémoire qu' il
avoit lu à une rentrée publique de l' académie
royale des sciences, et elles avoient fait aussi celle de quelques-unes
de nos lettres. En s' empressant obligeamment à me les communiquer,
il avoit bien voulu m' écrire, qu' elles lui paroissoient
confirmer pleinement mes principales idées sur l' accroîssement
, et m' inviter à reprendre et à pousser plus
loin mes méditations sur ce grand sujet.
Je ne dissimulerai point, que j' ai été extrêmement
flatté de cette conformité de mes idées avec
les décisions de la nature elle-même, et je ne présumois
pas d' avoir autant approché du vrai. On jugera mieux encore
de cet accord, si je transcris ici quelques propositions de notre
académicien, qui sont comme les résultats de ses observations,
et si on prend la peine de les comparer avec ce que j' ai exposé
dans le chapitre vii de la partie vii de la contemplation de
la nature .
Il admet la prééxistence des germes
des coquillages. Il les définit, des êtres
parfaits qui contiennent en mignature le corps organisé qui
en doit naître avec toutes ses parties essentielles .
Il dit, qu' il y a une gradation insensible dans l' accroîssement
.
que l' accroîssement se fait par développement.
que le développement est une suite de l' incorporation
des atomes nourriciers qui s' insinuent dans les pores ou dans les
mailles des fibres élémentaires de la substance animale,
et qui les étendent et les aggrandissent peu à peu
en tout sens.
qu' à cette extension succède bientôt l'
endurcissement de ces fibres par l' interposition de la substance
terreuse qui les pénètre et les incruste. j'
acheverai de développer mes idées sur l' accroîssement
, en joignant ici au précis des découvertes de
Mr Herissant, quelques remarques qu' elles m' ont donné lieu
de faire, et dont je lui ai fait part dans une de mes lettres.
Il est à présent plus que probable, que l' accroîssement
des corps organisés se fait par une sorte d' incrustation
. Le tissu parenchymateux est ce fond primordial
, que je supposois constamment dans mes méditations,
et même dans mes premières méditations. On peut
le voir dans les chapitres ii et vi du tome i de mes considérations
sur les corps organisés .
Le tissu parenchymateux des os, celui des coquilles nous
représentent ce fond primordial sur lequel la nature
travaille par tout, et qu' elle remplit peu à peu de matières
étrangères.
Un morceau de coeur de chêne dépose dans
la machine de Papin une substance terreuse .
Le fond du vase est garni d' une substance gélatineuse:
ce qui paroît prouver que le bois est formé
d' une terre fine et légère, liée
par une sorte de glu ou de gelée végétale.
Cette terre que le bois dépose, est, sans doute,
analogue au tartre ou à la substance crétacée
des os. Mr Herissant a démontré, que ce tartre
est lié à la substance cartilagineuse
ou membraneuse par une sorte de gelée ou
de mucus . C' est cette substance membraneuse
et son mucus qui se digèrent dans l' estomac du
chien; la substance tartareuse ou crétacée
est rejettée, et on la retrouve dans les excrémens.
Si la machine de Papin n' agissoit pas trop fortement; si elle
ne détruisoit pas toute la conformation organique, le fond
cortical du végétal, analogue au cartilage
ou au tissu membraneux de l' animal, subsisteroit probablement.
Il faudroit ici un dissolvant , qui n' agît que sur
la substance terreuse, et l' on ramèneroit ainsi le bois
à son état primitif d' écorce ou de
membrane . Le végétal croît comme
l' animal. Si donc nous parvenions à extraire les matières
étrangères du fond primordial où
elles sont incrustées , nous ramènerions
le corps organisé à son état primitif
. Je le disois expressément à la fin de l' article
170 de mes considérations .
Nous l' avons vu ci-dessus: la substance animale des
coquilles est formée de bandelettes ou de couches
membraneuses . Ces couches s' incrustent successivement.
La plus extérieure forme apparemment l' extérieur
de la coquille. Sous cette première couche reposent
une multitude d' autres couches, qui s' incrusteront à leur
tour, et épaissiront la coquille. Ceci seroit analogue au
travail de l' écorce dans les arbres, et à
celui du perioste dans les os .
Le tissu parenchymateux se prolongeant dans les inégalités
ou les protubérances plus ou moins saillantes de certaines
coquilles, fournit de même par ses couches à l' accroîssement
et à l' endurcissement de ces protubérances.
J' avois donc commis une erreur sur les coquillages ,
chapitre xxi, part iii de la contemplation , et cette erreur,
je l' avois commise d' après feu mon illustre ami Mr De Reaumur:
j' avois dit " qu' il est très sûr qu' il y a des coquilles,
qui croîssent par juxtaposition ; qu' elles se forment
des sucs pierreux qui transudent des pores de l' animal ; que son
corps en est réellement le moule, " etc.
Des expériences équivoques avoient trompé
Mr De Reaumur: la coquille ne croît point par
apposition ou par transudation ; elle n' est point
moulée sur le corps de l' animal; mais, elle est
une partie essentielle du corps de l' animal. Elle est, en quelque
sorte, au coquillage, ce que les os sont aux grands animaux.
Il y a donc cette différence essentielle entre l' accroîssement
par apposition et celui par intussusception ,
que dans celui-ci l' apposition se fait sur un fond
primordial organique , et que dans celui-là elle s'
opère immédiatement ou par le simple contact
des molécules. L' expérience a démontré
encore cette vérité à Mr Herissant. Lors qu'
il a soumis les concrétions des goutteux à
l' action de son dissolvant , il n' a eu après la
dissolution aucun résidu organique : tandis qu'
un fragment d' os ou de coquille exposé
à l' action de ce même dissolvant y laisse un résidu
vraiment organique : le tartre est extrait et
le parenchyme subsiste en entier.
Chaque partie du végétal ou de l' animal a une
organisation qui lui est propre , d' où résultent
ses fonctions .
Cette organisation est durable . Elle demeure essentiellement
la même dans tous les points de la durée de l' être.
Elle est essentiellement très en grand, ce qu' elle
étoit auparavant très en petit.
La partie s' assimile donc les sucs nourriciers dans
un rapport direct à son organisation et conséquemment
à ses fonctions.
Nous ignorons le secret de l' assimilation .
Mais nous concevons en général qu' elle dépend
de la dégradation proportionnelle du calibre des
vaisseaux et de l' affinité des molécules
nourricières avec les élémens du fond
primordial .
L' incrustation des os et des coquilles
est une sorte d' imitation grossière de ce qui se passe
dans la nutrition et l' accroîssement des
parties les plus fines et les plus délicates d' un végétal
ou d' un animal.
Non seulement le calibre des vaisseaux détermine
plus ou moins les sécrétions ; mais les
proportions variées des mailles des différens
rézeaux doivent encore influer et sur les sécrétions
et sur l' arrangement des molécules nourricières.
Les plus grands calibres , les mailles les plus larges
admettent les molécules les plus grossières, et en
particulier la terre . Il y a probablement une forte
attraction entre ces molécules et les fibrilles auxquelles
elles doivent s' unir. De là cette dureté
, propre aux parties osseuses , aux parties crustacées
etc.
Les plus petits calibres , les mailles les plus
fines n' admettent, sans doute, que très peu de terre
et beaucoup de molécules plus fines sont introduites
et incorporées. De là cette délicatesse propre
aux parties les plus molles.
La glu végétale et la glu animale
sont le lien naturel de toutes les parties soit primordiales
, soit étrangères . Cette glu mérite
la plus grande attention: elle est, sans doute, le principal fond
de la matière assimilative ou nutritive
des plantes et des animaux .
Les découvertes de Mr Herissant sur les pores
, les madrepores , les coraux , etc.
Nous éclairent beaucoup sur la véritable nature
de toutes ces productions marines; on peut même dire qu' elles
nous la dévoilent entièrement.
Mr De Reaumur nommoit le corail un polypier
; comme on nomme un nid de guêpes un guêpier
. Cette idée étoit très fausse, et a été
pourtant généralement adoptée d' après
cet illustre naturaliste. Moi-même je ne me suis pas exprimé
éxactement sur ce sujet dans l' article 188 de mes considérations
: j' y ai aussi adopté le mot très équivoque
de polypier : je m' en suis encore servi chapitre xvii
part viii de ma contemplation . Mon célèbre
ami et parent Mr Trembley, ne s' y est point mépris, et je
regrette qu' il n' ait pas publié ses observations sur le
corail . On sçait, que ce sont ses admirables découvertes
sur le polype , qui ont mis les naturalistes sur les voyes
de pénétrer la véritable origine des coraux
et de tous les corps marins de la même classe.
Le corail n' est donc point un polypier ; il
n' est point le nid de certains polypes ; mais,
il fait réellement corps avec les polypes qui concourent
à sa formation. Chaque polype tient par des productions membraneuses
ou gélatineuses à son espèce d' enveloppe.
Ces productions s' incrustent bientôt d' une sorte
de tartre ou de craye , et s' endurcissent peu
à peu.
Je prie qu' on remarque bien que l' espèce d' enveloppe
dont je parle, n' est que le polype lui-même,
qui dans son origine, est entièrement gélatineux.
Cette enveloppe est probablement composée d' un très
grand nombre de couches, qui s' incrustent, et s' endurcissent successivement.
Les polypes du corail multiplient, comme tant d' autres,
par rejettons : ces rejettons en poussent eux-mêmes
d' autres plus petits. Tous demeurent implantés les uns sur
les autres, et tous tiennent à un tronc principal, qui n'
est autre chose que le premier polype générateur
. De là cette forme branchuë qui est propre
au corail , et qui a contribué à le faire
prendre pour une plante marine .
Au reste; toutes les expériences de Mr Herissant, me donnent
lieu de penser, que les coquilles et toutes les substances
analogues, sont composées en très-grande partie d'
air et de terre .
On n' a pour s' en convaincre qu' à considérer cette
quantité de vaisseaux pleins d' air que notre sçavant
académicien a découverts dans le parenchyme
, et la multitude de bulles , qui se sont élevées
des morceaux de coquille, qui trempoient dans le dissolvant. Qu'
on se rappelle ici les belles expériences de Mr Hales sur
le déguisement de l' air et sur son incorporation
aux différentes substances. Il a démontré que
plusieurs substances ne sont que les deux tiers ou les trois quarts
d' air condensé. Quelle profonde méchanique que celle
qui éxécute cette assimilation , ou si l'
on aime mieux, cette incorporation de l' air aux substances
organiques ! Quel art que celui qui opère la même chose
sur la lumière ; car il est probable que la lumière
entre aussi dans la composition des corps organisés ! Nous
ne pouvons pas espérer de percer jusqu' à des infinimens-petits
d' un tel ordre: c' est déjà beaucoup que nous soyons
parvenus à entrevoir le rolle que l' air et la lumière
jouent ici. Il est vraisemblable, que c' est sur-tout en isolant
les particules élémentaires de ces deux
fluides, que les organes les plus déliés du tout organique
opèrent l' incorporation dont il s' agit.
Les idées que je viens de développer, me conduisent
à une conclusion générale: nous apprenons de
la physiologie, qu' il n' est aucune partie organique, qui ne soit
revêtuë extérieurement et intérieurement
du tissu cellulaire ou parenchymateux . Il est
si universellement répandu qu' il embrasse le systême
entier des fibres. On peut donc le regarder comme le principal instrument
de l' accroîssement. C' est dans ses mailles ou dans
ses pores, variés presque à l' infini, que se font
les diverses incrustations ou incorporations, qui déterminent
le degré de consistence, l' accroîssement et les modifications
les plus essentielles de chaque partie. Mais; l' incorporation
des molécules alimentaires suppose leur
séparation d' une masse commune, leur préparation
ou leur assimilation . Le tissu cellulaire est
donc un organe sécrétoire : il a été
construit dans un rapport direct aux diverses fonctions qu' il devoit
éxercer, et dont la nutrition et le développement
dépendoient essentiellement.
Les mailles ou les cellules de ce tissu renferment
donc des conditions rélatives à ces importantes
fins. Que de choses, et de choses infiniment intéressantes
se dérobent ici à notre foible vuë ! Comment
la matière alimentaire est-elle portée au
tissu cellulaire ? Comment y est-elle reçue, séparée,
élaborée ? Comment les molécules séparées
et élaborées sont-elles incorporées
au tissu ? Comment opèrent-elles son extension
en tout sens ? Comment arrive-t-il qu' en se déposant
dans les mailles de chaque partie organique , ces molécules
n' altèrent ni sa structure ni ses proportions ? Toutes nos
lumières physiologiques et tous les secours de l' art ne
suffisent point pour éclaircir les ténébres
épaisses qui couvrent ici le travail de la nature, et ce
seroit bien vainement que nous tenterions de le deviner. Il semble
que nous ne soyons pas faits pour pénétrer ces profonds
mystères de l' oeconomie organique: ils n' ont pas assés
de proportion avec nos facultés actuelles.
Je le disois dans le chapitre ix de mon essai analytique sur
l' ame , paragraphe 103, en exposant mes idées sur le
physique de la réminiscence : " lorsque
nous voulons saisir la nature tandis qu' elle est occupée
à l' important ouvrage de la nutrition ou du
développement , elle se couvre de nuages épais
qui la dérobent à nos regards; et plus nous tentons
d' avancer, plus ces nuages semblent s' épaissir. Nous avons
beau recourir aux images, aux comparaisons, aux hypothèses,
nous ne parvenons point à nous faire une idée nette
de son travail. Nous sommes donc réduits à nous contenter
des notions générales qui paroîssent résulter
des faits qu' il nous est permis d' observer; et ce sont ces notions
dont je viens de donner un précis. " je ne sçaurois
finir cette partie, sans dire un mot d' une découverte importante
de Mr Spallanzani, qui concourt avec celles sur le poulet
à établir la prééxistence du
germe à la fécondation . Il a comparé
les oeufs de grenouilles non-fécondés à
ceux qui l' avoient été, et quoiqu' il aye poussé
la comparaison jusques dans les plus grands détails, il n'
a pu découvrir la plus légère différence
entre les uns et les autres.
De cette comparaison est sortie une autre vérité,
inconnue aux naturalistes qui s' étoient le plus occupés
des grenouilles . Mr Spallanzani a découvert que
ce qu' ils avoient pris dans cette espèce d' amphibie pour
de véritables oeufs , est l' animal lui-même
replié et concentré; ensorte que la grenouille est
plutôt vivipare , qu' ovipare .
Là-dessus, notre habile observateur fait ce raisonnement
: " les oeufs qui n' ont point été fécondés
ne différent en quoi que ce soit des oeufs fécondés
;... etc. " bien des années avant les découvertes
sur le poulet , et par conséquent avant celles sur
les prétendus oeufs des grenouilles , je
m' étois exprimé ainsi: " on veut juger du tems où
les parties d' un corps organisé ont commencé d' éxister,
par celui où elles ont commencé de dévenir
sensibles. On ne considére point que le repos, la petitesse
et la transparence de quelques-unes de ces parties, peuvent nous
les rendre invisibles, quoi qu' elles éxistent réellement.
" le poulet et la grenouille se réünissent
donc pour décider la fameuse question, si le germe
appartient au mâle ou à la femelle
ou à tous les deux ensemble . On sçait, qu'
on avoit disputé pendant bien des siécles sur cette
question, et l' on connoît les diverses hypothèses
auxquelles elle avoit donné naissance. On n' avoit garde
de soupçonner, que pour pénétrer le secret
de la nature, il ne fallut qu' éxaminer un oeuf
de poule ou le fray des grenouilles. On avoit donc discouru
pendant des siécles sur un point de physiologie, que quelques
jours d' observation auroient pu décider: mais; les hommes
auront toujours plus de disposition à discourir, qu' à
observer et à expérimenter. Le célébre
inventeur de la méthode de philosopher, le grand
Descartes, s' il est besoin de le nommer, avoit-il soupçonné,
que pour anatomiser la lumière, il ne fallut qu'
en faire tomber un rayon sur un prisme ou observer une
bulle de savon ? Il connoîssoit le prisme et la bulle
de savon; mais, il lui manquoit les yeux du père de l'
optique .
J' ai suivi aussi loin qu' il m' a été possible,
les divers traits d' analogie que nous offrent les végétaux
et les animaux: j' ai comparé entr' eux plusieurs de ces
traits, et j' ai cru pouvoir en tirer cette conséquence que
le germe du végétal prééxiste
à la fécondation , comme celui de l' animal.
J' ai montré la grande ressemblance qui est entre la
graîne et l' oeuf . L' anatomie d' une féve
ou d' un pois démontre, que la plantule
qui y est logée en entier, fait corps avec ses enveloppes
. Les vaisseaux très déliés qui
se ramifient dans la substance farineuse partent du germe
ou de la plantule . Je suis parvenu à injecter
ces vaisseaux par une sorte d' injection naturelle, qui les
rendoit très sensibles. Or, si la graine est à
la plante, ce que l' oeuf est à l' animal, ne s'
ensuit-il pas, que si la graîne prééxiste à
la fécondation , la plantule y prééxiste
aussi ? Il semble donc, qu' il ne s' agisse plus, que de s'
assurer de cette prééxistence de la graîne
pour être certain que le germe y prééxiste
pareillement. J' invite mes lecteurs à s' en assurer eux-mêmes
par une observation la plus simple et la plus facile, et que je
ne sçache pas néanmoins qui eut encore été
faite. Je la dois à un excellent observateur, dont les yeux
ont sçu découvrir des vérités plus cachées.
Il a très bien vu, et m' a fait voir très distinctement
les siliques du pois , avant l' épanouissement
de la fleur, ou ce qui revient au même, avant que les
poussières fécondantes eussent pu agir. Une loupe
médiocre suffisoit pour faire découvrir dans ces
siliques les grains , qui y étoient rangés
à la file: je parvenois sans peine à les démêler
et même à les compter.
Si, pour infirmer ces belles preuves que les nouvelles découvertes,
et en particulier celles sur le poulet , nous fournissent
de la prééxistence du germe à la
fécondation ; on recouroit à la supposition qu'
une partie du germe est fourni par le coq, l' autre partie par la
poule, et que les deux parties ou les deux corps de l'
embryon se greffent l' un à l' autre dans l' acte
de la génération; si, dis-je, on recouroit à
une pareille supposition, l' on diroit la chose du monde la plus
improbable. Mais; pour sentir fortement l' excès de cette
improbabilité, il faut prendre la peine de descendre dans
le détail et dans le plus grand détail. Il faut se
représenter, si on le peut, ce qu' est un systême
vasculeux , ce qu' est un systême nerveux :
il faut réfléchir un peu profondément sur la
prodigieuse composition de l' un et de l' autre. Il faut,
sur-tout, n' oublier point, que parmi les milliers et peut-être
les millions de vaisseaux de différens ordres qui composent
le systême vasculeux , il n' en est pas un seul qui
ne soit accompagné d' un nerf , et que la distribution
des nerfs, comme celle des vaisseaux, offre des variétés
presqu' infinies. Qu' on se demande après cela, si cette
greffe , qu' on suppose si gratuitement ici, est tant soit
peu probable.
Je pourrois objecter encore... mais, en vérité,
ne seroit-ce pas me défier trop de la pénétration
et du discernement de mon lecteur, que d' argumenter davantage contre
une supposition, qui n' a pas même en sa faveur, le plus petit
air de vraisemblance. D' ailleurs je ne dois pas oublier que je
ne fais point actuellement un traité de la génération
, et je ne l' ai déja que trop oublié. Je prie
donc ceux de mes lecteurs qui souhaiteront de pousser plus loin
cet éxamen intéressant, de consulter principalement
les chapitres ix et x du tome i de mes considérations
, et les chapitres viii, ix, x, xi, xii de la partie vii de
ma contemplation .
à Genthod près de Genève, le 21 de septembre
1768.
Ce qu' est un animal aux yeux de l' auteur.
Imperfection et bornes naturelles de nos connoissances.
Conséquence; que ce monde n' a pas été fait
principalement pour l' homme.
Si l' on a bien suivi le fil de mes méditations sur la
perfection organique , on aura conçu de hautes idées
de la structure de l' animal , et l' on se sera, en quelque
sorte, pénétré de la grandeur du sujet. J'
en suis moi-même si fortement pénétré,
que je ne ferai pas difficulté de dire, que si un ange nous
dévoiloit en entier la méchanique d' une simple
fibre et tous les résultats immédiats et médiats
de cette méchanique, nous acquerrions par ce seul trait des
connoissances plus relevées de l' organisation de l' animal,
que par toutes les découvertes de la physiologie
moderne. C' est que l' extrême étonnement que nous
causeroit la sçavante construction de cette fibre si simple,
si peu organisée en apparence, nous feroit aisément
juger de celui où nous jetteroit la vuë distincte et
complette d' un viscère , d' un organe
, et sur-tout celle de l' ensemble de tous les organes
ou du systême entier de l' animal.
Cependant, quand nous connoîtrions à fond tout ce
grand appareil d' organes rélatif à l' état
actuel de notre monde, je me persuade que nous ne connoîtrions
encore que l' écorce ou les enveloppes de l' animal. Prenés
ce mot d' enveloppe dans son sens propre et physiologique
; car, suivant mes idées, tout cela ne seroit point
l' animal . Il ne seroit pas plus l' animal, que la
chenille n' est le papillon .
J' ai assés montré dans les premières parties
de cet écrit, combien il est vraisemblable, que les animaux
sont appellés à revêtir un jour un autre
état , qui perfectionnera et ennoblira toutes leurs
facultés. J' ai assés fait sentir, que les moyens
physiques de ce perfectionnement peuvent éxister
actuellement dans l' animal, et qu' ils ont pu y éxister
dès le commencement des choses. On comprend que je veux parler
de ce germe impérissable auquel, je conçois
que l' ame est unie, et qu' elle ne doit point abandonner. C' est
cette ame unie de tout tems à ce corps invisible, qui constitue,
dans mon hypothèse, la véritable personne
de l' animal. Tout le reste n' en est donc que l' écorce,
l' enveloppe ou le masque .
Ainsi, un chien, un cheval, un cerf, etc.
Ne sont point cette tête, ce corps, ces jambes, ces yeux,
ces oreilles, etc. Que nous voyons, que nous palpons et que nous
disséquons: tout cela n' est, à mes yeux, qu' un fourreau,
un habit, ou comme je viens de le dire, un masque , qui
nous cache la personne , et ne nous laisse appercevoir
que ses actions.
Afin donc que nous pussions acquérir une notion complette
de l' animal, il faudroit que l' ange, dont je parlois il n'
y a qu' un moment, fit tomber le masque, et qu' il nous montrât
à découvert l' être que la nature a si bien
déguisé. Quels ne seroient point alors notre surprise
et notre ravissement ! Combien cette métamorphose nous paroîtroit-elle
plus étonnante que toutes celles de la fable ! Mais; très
probablement notre surprise seroit muette ; non seulement parce
qu' elle seroit extrême; mais, sur-tout, parce que nous manquerions
de termes pour exprimer ce qui s' offriroit à notre vuë.
Nous serions à peu près dans le cas d' un homme qui
seroit transporté dans le monde de Venus: quand cet homme
posséderoit tout le dictionnaire encyclopédique
, il est bien probable qu' il seroit encore dans l' impuissance
de décrire ce qu' il découvriroit dans ce monde-là.
Que seroit-ce enfin, si l' ange nous dévoiloit, en même
tems, tous les rapports secrets du corps auparavant invisible
de l' animal avec son corps grossier, et s' il nous manifestoit
encore tous les rapports du premier avec l' état futur
de notre monde ! La tête d' un moucheron deviendroit
ainsi pour nous une bibliothèque où nous lirions infiniment
plus de choses et de choses incomparablement plus intéressantes
et plus relevées, que tout ce que renferment les plus riches
collections de philosophie et d' histoire naturelle.
Quand je considère, que le lieu que nous occupons n' est
qu' un point dans l' espace; que notre vie n' est qu' un instant
dans la durée ; quand je réfléchis profondément
sur les bornes étroites de nos facultés ; sur l' imperfection
de nos méthodes et de nos instrumens; sur la lenteur de nos
mouvemens et de toutes les opérations soit de notre corps,
soit de notre esprit; sur la petitesse, le lieu ou l' éloignement
d' un nombre presqu' infini d' objets qui sont ainsi hors de la
portée de nos sens et de nos meilleurs instrumens; sur la
nature, la multiplicité et la complication des rapports qui
lient tous ces objets; quand, dis-je, je réfléchis
profondément sur toutes ces choses, et sur une multitude
d' autres choses qui en dépendent; je ne puis m' empêcher
de penser, que ce monde que nous habitons, n' a pas été
fait principalement pour nous. Il me paroît plus philosophique
de présumer, que notre terre est un livre que le grand être
a donné à lire à des intelligences qui nous
sont fort supérieures, et où elles étudient
à fond les traits infiniment multipliés et variés
de son adorable sagesse. Je conçois, qu' il est d' autres
intelligences beaucoup plus élevées, qui possédent
à fond des livres incomparablement plus étendus et
plus difficiles, et dont celui-ci n' est qu' une page ou plutôt
un paragraphe.
Je n' entreprendrai pas ici de montrer en détail combien
nos connoissances de tout genre sont imparfaites: ce seroit la matière
d' un très grand ouvrage, et d' un ouvrage trop au-dessus
de mes forces. Il suffiroit, ce me semble, pour se convaincre de
l' extrême imperfection de toutes nos sciences et de tous
nos arts de parcourir ces vastes compilations qu' on publie de tems
en tems sous les divers titres de bibliothèques
, de dictionnaires , d' encyclopédie ,
etc. On n' imaginera pas, sans doute, que des ouvrages si volumineux,
ne soient pleins que de vérités ; mais on
pensera, qu' ils contiennent avec le petit nombre de nos connoissances
certaines et de nos connoissances probables ,
le grand nombre des opinions et des rêves de tous
les tems et de tous les lieux.
Si quelque chose peut faire pardonner aux auteurs d' avoir consacré
dans leurs recueils ces sçavantes chimères, c' est
la considération qu' elles peuvent servir à l' histoire
de l' esprit-humain.
Il nous manque un bilan éxact de nos connoissances:
le livre qui le donneroit, seroit le plus précieux de tous
les livres; il seroit aussi le plus difficile à éxécuter.
Il faut une prodigieuse justesse d' esprit pour donner à
chaque chose son juste prix, et sur-tout pour apprécier les
probabilités en tout genre.
Les corps agissent les uns sur les autres par différentes
forces . Ces forces ne nous sont connuës
que par quelques-uns de leurs effets .
Le physicien observe ces effets , et le mathématicien
les calcule; mais, ni l' un ni l' autre ne connoissent le moins
du monde les causes qui opèrent ces effets
.
Le physicien observe une infinité de mouvemens dans la
nature: il connoît les loix générales
du mouvement; il connoît encore les loix particulières
des mouvemens de certains corps: le mathématicien élève
sur ces loix des théories qui embrassent depuis
les molécules de l' air ou de la lumière, jusqu' à
Saturne et ses lunes. Mais, ni le physicien ni le mathématicien
ne sçavent le moins du monde ce que le mouvement
est en soi .
Il n' est pas douteux, que le magnétisme , l'
électricité , la chaleur ne tiennent
à des fluides très subtils: une foule de
faits nous assurent de l' éxistence de ces fluides
, et nous en découvrent les loix : une multitude
d' expériences nous en manifestent les opérations
et les jeux divers: et pourtant que connoissons-nous de la nature
intime de ces fluides ? Rien du tout.
Nous sçavons que les corps sont formés
d' élémens ou de particules primitives
: nous sçavons encore qu' il est différens
ordres d' élémens: nous sçavons enfin,
au moins par le raisonnement, que de la nature, de l' arrangement
ou de la combinaison des élémens , résultent
les divers composés , dont les nomenclatures
nous donnent le fastueux catalogue: mais; que connoissons-nous
de la nature intime des élémens, de leur
arrangement ou de leurs combinaisons ? Rien du tout.
Quelle n' est donc point l' imperfection de nos connoissances
sur les composés , tandis que nous ignorons profondément
le secret de leur formation ! Le chymiste se vanteroit-il
de le connoître ? Il croit décomposer les
mixtes ; il ne fait que les diviser grossiérement:
il démolit un bâtiment, et nous montre un tas de ruines.
A-t-il percé jusques dans l' intérieur ,
dans la substance même de ces matériaux entassés
? Et combien de ces matériaux qui échappent à
ses sens et à ses instrumens ! Combien en est-il qu' il méconnoit
entièrement parce qu' ils sont trop déguisés
! On a disséqué les plantes , les animaux
, et si l' on veut, la lumière : on a analysé
l' air : en connoissons-nous mieux la structure intime
des plantes et des animaux ? En sçavons-nous mieux ce
qu' un globule de lumière, une molécule d' air sont
en eux-mêmes ? En possédons-nous mieux le véritable
secret de la composition d' un rayon solaire ? Le plus
habile physicien pourroit-il nous dire précisément
pourquoi un rayon rouge est moins réfrangible
qu' un rayon violet ? Pourroit-il nous dire encore
comment les sept rayons colorés se réünissent
pour former un rayon principal ? Pourroit-il nous dire
enfin, quel est le principe de cette prodigieuse célérité
de la lumière, qui lui fait parcourir 33 millions de lieuës
en 7 ou 8 minutes ? Et combien de questions particuliéres
, qui sont enveloppées dans ces questions générales
, et que la physique moderne ne résout point ! L' excellent
analyste de l' air connoissoit-il mieux le fond de la méchanique
de ce fluide, que le grand analyste de la lumière ne connoissoit
le secret de la composition d' un rayon coloré ?
Si on avoit demandé à ce profond analyste de l' air,
comment étoient faites les particules intégrantes
de ce fluide; d' où lui venoit ce prodigieux ressort;
comment -il perdoit son élasticité, comment
-il la recouvroit; comment -il transmettoit tous les
tons ? Que pense-t-on qu' il auroit répondu à
toutes ces questions ? Interrogés cet excellent physicien
qui s' est plu à approfondir la formation de la glace
, et à étudier les jeux de la nature dans ce
phénomène si commun et si intéressant: demandés-lui
si ses profondes recherches lui ont découvert le véritable
secret de cette formation , et s' il sçait précisément
pourquoi les filets de la glace tendent à
s' assembler sous un angle de 60 degrés ? Il vous répondra
modestement qu' il n' a là-dessus que de pures conjectures,
et que cette tendance singulière dépend,
sans doute, de la structure intime des particules intégrantes
de l' eau et de la matière éthérée élastique
qui les pénètre . Il finira par vous dire, qu'
il fait profession d' ignorer comment est faite une
molécule d' eau ou une particule d' éther
.
La physique moderne, cette physique qui nous paroît si perfectionnée,
ne peut donc pas même nous apprendre comment se forme
un simple filet de glace ni comment deux de ces filets
se réünissent sous un certain angle. Nous apprend-elle
mieux comment se forme un sel , un cristal
? Les Malpighi, les Grew, les Swammerdam, les Morgagni, les
Haller ne nous ont montré que la première superficie
des plantes et des animaux; et cette superficie éxigeoit
pourtant tous les talens et toute la sagacité de ces grands
maîtres pour être bien vuës: quelle intelligence,
quelle capacité, quels moyens seroient donc nécessaires
pour atteindre à la seconde superficie ! Et ce ne seroit
encore qu' une superficie ! Nous autres anatomistes, disoit
avec autant d' esprit que de vérité un des meilleurs
scrutateurs de la nature; nous sommes comme les crocheteurs
de Paris, qui en connoissent toutes les ruës jusqu' aux plus
petites et aux plus écartées; mais qui ne sçavent
pas ce qui se passe dans les maisons. cet habile homme avoit
raison: l' anatomiste voit des vaisseaux , des
nerfs , des glandes , des muscles , des
viscères , etc. Et il ne sçait pas seulement
comment est faite une simple fibre . à
force de recherches et d' expériences il parvient à
s' assurer de l' éxistence d' une puissance invisible qui
anime tout le systême musculaire ; il nomme cette
puissance l' irritabilité ; il sçait que
c' est par elle que la fibre musculaire se contracte, et
c' est là tout ce qu' il en connoit de certain. Il ignore
donc aussi profondément ce que cette puissance est en
soi , que l' astronome ignore ce que l' attraction
est en elle-même .
Demandés au plus sçavant des anatomistes, s' il
sçait précisément comment s' opérent
les sécrétions ? comment sont faits les
organes qui les éxécutent ? comment
se forme un globule de sang, une goutte de bile
, de lait ou de lymphe ? Si cet anatomiste est
aussi modeste que sçavant, il répondra par un
je n' en sçais rien .
Lui demanderés-vous après-cela, s' il sçait
ce que sont proprement les esprits-animaux ? Quel est la
structure intime des organes qui les préparent
ou qui les filtrent ? comment ils sont préparés
ou filtrés ? comment ils agissent ? comment
sont construits les canaux infiniment déliés
qui les conduisent aux différentes parties du corps ?
comment ils y sont conduits avec tant de célérité,
de justesse et de force ? à toutes ces questions, et à
mille autres semblables, le sage anatomiste répondroit encore
par un je n' en sçais rien .
Qu' on y prenne garde néanmoins: un corps organisé
quelconque est un systême dont toutes les pièces
sont si étroitement enchaînées entr' elles,
que l' ignorance absoluë sur la plus petite pièce, doit
nécessairement répandre de l' obscurité sur
tout le systême. Par une conséquence naturelle de ce
principe; si nous connoissions à fond comment est
faite une simple fibre; comment cette fibre se nourrit;
comment elle s' assimile ou s' incorpore les molécules
alimentaires; comment elle croît par cette
incorporation; si, dis-je, nous possédions à fond
cela, nous connoitrions, comment le corps entier se nourrit,
croît ou végète, et nous résoudrions facilement
une foule de problêmes anatomiques.
C' est ainsi, que l' obscurité impénétrable,
qui enveloppe les élémens des corps, se répand
sur toute la nature, et ne nous la laisse voir que comme une grande
énigme , dont les philosophes cherchent vainement
le mot depuis trois mille ans.
Et que dirai-je du plus profond de tous les mystères
que renferme la création terrestre, l' union de
l' ame et du corps ! Que sçavons-nous de certain sur
cette union si étonnante ? i 17 deux petits faits,
dont, à la vérité, nous déduisons bien
des conséquences, mais, qui ne nous éclairent point
du tout sur le comment de la chose. Nous sçavons,
à n' en pouvoir douter, qu' à l' occasion du mouvement
d' un certain nerf, l' ame a une certaine sensation. Nous sçavons
encore très certainement, qu' à l' occasion d' une
certaine sensation, l' ame a une certaine volition, qui est accompagnée
d' un certain mouvement dans une ou plusieurs parties de son corps.
Mais; sçavons-nous tant soit peu comment l' ébranlement
d' un certain nerf fait naître ou occasionne dans l' ame une
certaine sensation, et comment à l' occasion d'
une certaine volition il s' excite un certain mouvement dans une
ou plusieurs parties du corps ? L' ame, toujours présente
à son corps, ne sçait pas le moins du monde, comment
elle lui est présente . Elle a un sentiment
très clair de son éxistence ou de son
moi ; elle sçait très bien ce qu' elle n' est
pas, et ignore profondément ce qu' elle est. Elle voit, entend,
goûte, palpe, meut, et n' a pas la plus légère
connoissance du secret de toutes ces opérations. Elle ne
connoit pas mieux ce cerveau sur lequel elle opère ou paroît
opérer, qu' elle ne connoit le fond de son être.
Tout ce qu' elle voit, entend, goûte, palpe lui paroît
hors d' elle , et un raisonnement très simple la
convainc que tout cela se passe en elle . Les génies
puissans qui ont tenté, dans ces derniers tems, de pénétrer
ce mystère, nous ont étonnés par la singularité
ou la hardiesse de leurs inventions, et ne nous ont point du tout
instruits.
Voila déjà bien des traits frappans de notre ignorance:
combien d' autres traits pourrois-je en rassembler, qui ne paroîtroient
pas moins frappans ! Ce globe que nous habitons, sur lequel nous
voyageons ou plutôt nous rampons; ce globe dont nous décrivons
si pompeusement la superficie, et dans lequel nous pratiquons avec
le doigt de petits trous, qu' il nous plait d' appeller de profondes
mines ; ce globe sur lequel s' élèvent çà
et là de petites excroissances que nous nommons des montagnes
, dont à force de trigonométrie nous
avons la gloire de mesurer l' élévation, et dont après
bien des travaux, nous parvenons à détacher quelques
petits grains , ou fragmens, que nous nommons d' énormes
blocs de pierre ; ce globe dont nous déterminons
avec tant de précision la figure, les dimensions, le lieu,
les mouvemens, et sur lequel nous faisons tant et de si belles recherches;
ce globe, dis-je, dont nous modifions la surface de mille et mille
manières, et que nous croyons bonnement être fait tout
exprès pour nous, le connoissons-nous mieux que ses principales
productions ? Avons-nous percé jusques dans ses entrailles
? Nous sommes-nous promenés autour de son centre ? Avons-nous
pénétré dans ce centre même ? Pouvons-nous
dire ce qu' il renferme ? Sçavons-nous où réside
ce fond permanent de chaleur, inhérent à la terre,
indépendant de l' action du soleil, et qui prévient
l' engourdissement général ? Nous sommes-nous introduits
dans les laboratoires de la nature ? L' avons-nous surprise dans
le travail ? Avons-nous découvert comment elle forme
les métaux, les minéraux, les pierres précieuses
? Sçavons-nous comment elle prépare ces matières
inflammables, dont l' embrasement plus ou moins subit, ébranle
presque en un instant de si grands continens ? Toutes ces choses
et une infinité d' autres qui en sont des dépendances
naturelles, demeurent ensevelies pour nous dans une nuit impénétrable,
et à peine connoissons-nous l' épiderme de
notre globe.
Nous voyons très bien, que cet épiderme est composé
de couches à peu près parallèles,
de différens grains, tantôt horizontales, et tantôt
plus ou moins inclinées à l' horizon. Nous parvenons
assés facilement à dénombrer celles de ces
couches qui sont à notre portée, à
les caractériser, à les mesurer, à décrire,
au moins de gros en gros, les diverses productions qu' elles renferment,
à assigner l' origine de quelques-unes: mais; est-ce là
connoître l' épiderme de notre globe ? Découvrons-nous
tout cet épiderme ? Ce que nous en découvrons n' est
au plus que la première pellicule, qui est formée
de ces couches que nous décrivons et que nous dénombrons
avec tant de complaisance et de détail.
Sçavons-nous néanmoins, comment ces diverses
couches ont été formées ? Sommes-nous en état
d' assigner précisément les tems, la manière,
les progrès et toutes les circonstances de leur formation
? Sommes-nous parvenus à nous démontrer à nous-mêmes
la véritable origine de ces grands amas de coquillages
et d' autres corps marins , qu' on rencontre si fréquemment
dans ces couches ? Avons-nous sur ces objets intéressans
plus que des conjectures ? Ces conjectures ne se contredisent-elles
point les unes les autres ? Ne contredisent-elles point les faits
? Mais; pourquoi m' arrêterois-je plus longtems à montrer
combien nos connoissances sur la structure de notre globe,
sont imparfaites: à quoi bon insister davantage sur ces menus
détails et sur cent autres de même genre ? Avons-nous
la moindre connoissance de ce qu' étoit notre globe avant
cette révolution , qui lui a fait revêtir
la forme que nous lui voyons aujourd' hui ? Sçavons-nous
ce qu' étoit ce cahos qui a précédé
la naîssance ou plutôt la renaîssance
des choses ? Que dirai-je enfin ?... connoissons-nous les rapports
secrets qui lient l' ordonnance de notre globe à
ce grand systême astronomique , dont il fait partie
? Je le disois ailleurs: il est un monde des invisibles
; je n' entens pas par ce mot, le monde des esprits : j'
entens cet assemblage d' êtres organisés ,
que leur effroyable petitesse met hors de la portée de nos
sens et de nos instrumens les plus parfaits. Si on supposoit, que
l' animalcule 27 millions de fois plus petit qu' un
ciron , est le dernier terme de notre vuë microscopique
, je dirois, qu' ici seroient les limites du monde visible
. Mais; où est le philosophe qui ne conçoive
très-bien, que cet animalcule peut être une
baleine pour beaucoup de ces êtres qui habitent le
monde des invisibles ? Je ne veux pas néanmoins
écraser l' imagination sous le poids immense de cette sorte
d' infini : je ne veux que persuader à la raison,
des choses qui sont faites uniquement pour elle. Pouvons-nous dire
que nous connoissions l' animalcule dont il s' agit ? Nous
sçavons qu' il éxiste; nous avons apperçu quelques-uns
de ses mouvemens; ils nous ont paru spontanés ,
et c' est à quoi se réduit toute notre connoissance.
Mais ; nous a-t-il été donné de découvrir
les divers ressorts qui font mouvoir cet atome vivant ? Pouvons-nous
percer dans les abîmes de son organisation; contempler à
nud le systême entier de ses vaisseaux , de ses
nerfs , de ses viscères , etc. ? Cet animalcule
se propage: pouvons-nous assigner au juste le rapport de sa
grandeur à celle de ses petits ? Que dis-je ! Connoissons-nous
les proportions sous lesquelles ces petits éxistoient, lors
que l' animalcule lui-même ne faisoit que de naître
? Et que sera-ce encore que cette petitesse déjà si
prodigieuse, quand nous voudrons remonter plus haut dans l' origine
de cette espèce d' animalcules ! N' oublions point
sur-tout qu' elle tient encore au monde visible , puisque
nous pouvons au moins l' appercevoir à l' aide de nos meilleurs
microscopes: que penserons-nous donc de ces espèces, incomparablement
plus dégradées, et à l' égard desquelles,
celle-ci est une baleine ? Ces réfléxions
me rappellent fortement à ces germes , dont tous
les êtres organisés tirent leur origine, et qui composent
la partie la plus considérable de ce monde d' infiniment
petits , qui ne peut être apperçu que par les
yeux de la raison. Si les faits les mieux constatés; si les
raisonnemens les plus logiques, concourent à établir
une préformation organique ; il faut que les êtres
vivans ayent éxisté dès le commencement
des choses; ou il faudroit dire, qu' il y a eu un tems dans lequel
rien d' organisé n' étoit, et qu' il est
venu un tems où quelque chose d' organisé
a commencé d' être, par la vertu d' une certaine
méchanique à nous inconnuë.
Je ne reviendrai plus à combattre ces hypothèses
purement méchaniques qu' on a imaginées pour
essayer de rendre raison de la première origine des êtres
vivans: le lecteur judicieux conviendra sans peine, que les décisions
les plus claires et les plus multipliées de la nature ne
leur sont point favorables.
Mais; ces germes que nous préférons d'
admettre; ces germes qui doivent être aussi anciens que l'
univers; ces germes où l' organique va s' abîmer
dans une si épouvantable petitesse; ces germes, dis-je, les
connoissons-nous tant soit peu ? Pouvons-nous décider s'
ils ont été emboîtés originairement
les uns dans les autres, ou s' ils ont été disséminés
, à la naissance du monde, dans toutes les parties de
la nature ? S' il est des raisons qui rendent l' emboîtement
plus probable que la dissémination ; si l'
emboîtement est la loi de la nature; pouvons-nous
dire que nous soyons faits pour contempler à découvert
ces divers ordres d' infinis , toujours décroissans,
abîmés les uns dans les autres, et qu' un développement,
plus ou moins lent, tend continuellement à rapprocher des
frontières du monde visible ? Sçavons-nous
comment s' opèrent les premiers accroîssemens
de ces points vivans , et quelle est la progression que
suivent ces accroîssemens dans les différens ordres
de ces points organiques ? Je m' arrête: j'
en ai dit assés pour le but que je m' étois proposé:
maintenant, je prie mon lecteur de peser toutes ces réfléxions,
d' analyser toutes ces questions autant qu' il en sera capable,
et de me dire après cela, s' il est probable que ce monde
ait été fait principalement pour nous ? Je
veux néanmoins supposer pour quelques momens, que nous sommes
les principaux objets de la création terrestre .
Dans cette supposition, retranchons l' homme de dessus
la terre : il n' y a plus de contemplateur des oeuvres du tout-puissant:
c' est en vain que les trois règnes étalent ces trésors
de sagesse et de bonté que notre contemplateur admiroit,
et qui élevoient son ame à la source éternelle
de toute perfection.
Les animaux dans lesquels le sentiment est le plus développé,
jouissent, il est vrai, du bienfait de la création; mais,
ils ne peuvent réfléchir sur ce bienfait
et remonter à l' auteur du bienfait. Toute la nature est
un temple, et il n' y a plus d' adorateur dans ce temple: les animaux,
comme les plantes, n' en sont que de purs ornemens; la divinité
y est sans cesse présente, et il n' y a plus de sacrificateur
qui lui porte les hommages de toutes les créatures.
Rétablissons l' harmonie terrestre ; restituons
à la chaîne son maître chaînon; rendons
l' homme à notre monde, et il s' y trouvera des
yeux pour en contempler les beautés, un coeur pour les sentir,
et une bouche pour les célébrer.
Mais; ces beautés que l' homme peut contempler,
et qu' il contemple dans les sentimens profonds d' admiration, de
respect et de gratitude qu' elles lui inspirent, ne sont que la
plus petite partie de celles que notre monde renferme.
L' homme n' habite que dans les parvis les plus extérieurs
de ce temple où il adore le grand-être.
Il ne lui est point permis de pénétrer dans le
sanctuaire , bien moins encore dans le saint des saints
. Que sont néanmoins les beautés que renferment
les parvis , en comparaison de celles qui éclatent
de toutes parts dans le sanctuaire et sur-tout dans le
saint des saints ! Je puis dire, avec vérité,
que l' homme est à l' égard de ces parties
si cachées de la création terrestre , ce
que les animaux sont à l' égard des parties qu' il
lui est permis de contempler.
Quoi donc ! Il n' y auroit point de spectateur pour contempler
les plus belles parties de la création terrestre
, pour en admirer la magnifique ordonnance, pour en étudier
les rapports divers, en saisir l' ensemble, la progression, la convergence,
et s' élever par cette échelle de merveilles jusqu'
au thrône de celui qui est ? Assurément notre monde
a été fait principalement pour des intelligences,
d' un ordre très élevé, et dont les facultés
sublimes peuvent en embrasser l' oeconomie entière, et les
faire jouïr de la présence auguste de l' éternel.
C' est à de telles intelligences qu' il a été
donné de contempler les révolutions de notre globe,
beaucoup mieux que nous ne contemplons dans l' histoire les révolutions
des empires. Ce sont ces intelligences qui parcourrent, sans s'
égarer, les ténébreux dédales de la
nature, et qui s' enfonçant dans ses abîmes les plus
profonds, y puisent sans-cesse de nouvelles vérités
et de nouveaux motifs d' éxalter les perfections adorables
de l' être des êtres. Tandis qu' un Leibnitz tente de
déviner l' harmonie universelle ou qu' un Haller
essaye de pénétrer les mystères de l' organisation,
ces intelligences sourient, et ne voyent dans ces grands philosophes
que des hottentots à talens, qui tentent de découvrir
le secret d' une montre.
Suite du même sujet.
Autres éxemples.
Ce que seroit la science parfaite.
Véritable destination de l' homme ici-bas.
à toutes les réfléxions que j' ai présentées
dans la partie précédente, on m' objectera, sans doute,
qu' il n' est pas impossible, que l' intelligence humaine, se perfectionne
assés dans la suite des âges, pour percer enfin ces
mystères, qui nous paroîssent aujourd' hui impénétrables.
On me renvoyera à ce que j' ai dit moi-même dans mes
considérations , lorsque méditant sur les
progrès de l' esprit humain, je m' énonçois
ainsi. " voyés les progrès de la physique et de l'
histoire naturelle depuis la renaîssance des lettres: combien
de vérités inconnues aux anciens, et de conséquences
sûres à déduire de ces vérités
! On ne sçauroit dire quelles sont les bornes de l' intelligence
humaine en matière d' expérience et d' observation;
parce qu' on ne sçauroit dire ce que l' esprit d' invention
peut ou ne peut pas. L' antiquité pouvoit-elle deviner l'
anneau de Saturne, les merveilles de l' électricité,
celles de la lumière, les animalcules des infusions, etc.
? L' invention de quelques instrumens nous a valu toutes ces vérités:
et ne pourra-t-on pas un jour les perfectionner, ces instrumens,
et en inventer de nouveaux, qui porteront nos connoissances fort
au-delà du terme où nous les voyons aujourd' hui ?
" je répète encore à présent ce que
je disois alors: je suis même persuadé, que nous touchons
à des découvertes, dont nous ne sçaurions nous
faire aucune idée, et qui reculeront beaucoup les limites
de nos connoissances actuelles. Que ne pouvons-nous pas nous promettre
de ces lunettes acromatiques , qui éxercent depuis
quelque tems les plus sçavans physiciens, et les plus habiles
artistes ! Combien d' autres instrumens ne pourra-t-on point perfectionner
! Combien de nouvelles machines, de nouveaux procédés,
de nouvelles combinaisons ne pourra-t-on point inventer, qui laisseront
nos plus grands physiciens bien loin derrière ceux qui auront
le bonheur de découvrir ces moyens nouveaux que
nous ne soupçonnons pas même ! L' antiquité
pouvoit-elle mieux déviner nos verres de toute espèce
que les merveilles de tout genre qu' ils nous ont découvert
? Pouvoit-elle soupçonner ces instrumens de méchanique
et de chymie auxquels nous avons dû tant de
vérités, qui lui étoient inconnues ? Pouvoit-elle
déviner ce grand nombre de procédés
et de combinaisons, qui ont si fort accru de nos jours la somme
de ces vérités ? Le tems n' étoit pas venu
où l' art d' observer et d' expérimenter devoit éclairer
le monde et prendre la place de cette vaine scholastique
, qui dominoit trop dans ces siécles de ténèbres.
Mais; combien de mystères, qu' il est très-évident
que nous ne parviendrons jamais ici-bas à pénétrer,
parce qu' ils n' ont aucune proportion avec l' état
présent de nos facultés ! Je dois développer
ma pensée par quelques éxemples.
Un corps quelconque est un composé de
parties. Ces parties sont elles-mêmes des composés
de parties plus petites: celles-ci sont formées de parties
plus petites encore, et nous ignorons où cela se termine.
Il est néanmoins très certain qu' il y a un
terme à cette dégradation. Nos microscopes ont
prodigieusement multiplié ici les termes ou les
degrés; et nous concevons à merveille la possibilité
d' une beaucoup plus grande perfection de ces instrumens, et par
là un accroîssement très considérable
dans le nombre des termes ou des degrés dont nous
parlons.
Supposons maintenant que nos microscopes ayent acquis toute la
perfection qu' ils peuvent recevoir: en verrions-nous mieux ces
derniers élémens dans lesquels tous les
corps vont enfin se résoudre ? N' est-il pas aussi clair
que le jour en plein midi, que ces élémens
doivent être des substances absolument simples ,
et des substances absolument simples peuvent-elles jamais
devenir l' objet de notre connoissance intuitive
? Quand on dit, que les corps sont formés d' atomes
insécables , on ne dit que des mots: c' est que
lors qu' il s' agit de rendre raison de l' étenduë
matérielle , il n' est point permis en bonne philosophie,
de se borner à des atomes ; car ces atomes sont
eux-mêmes de l' étenduë matérielle
, et la raison de cette étenduë
seroit ainsi dans l' étenduë; ce qui n' expliqueroit
rien du tout.
Et ce ne seroit pas choquer moins la bonne philosophie, que de
soûtenir, que dieu a créé des atomes insécables
, dont il a formé les corps : c' est que Dieu
n' a pu actualiser que ce qui étoit possible
, et il faudroit toujours rendre raison pourquoi l' étenduë
matérielle étoit possible .
Si on prend la peine d' approfondir ces principes généraux,
on reconnoîtra avec l' inventeur des fameuses monades
, que l' étenduë matérielle n'
est qu' un pur phénomène , une simple apparence,
rélative à notre manière d' appercevoir.
On comprendra mieux cette doctrine abstraite, quand on aura lu
et médité cette esquisse du leibnitzianisme
que j' ai insérée dans ces opuscules .
Il s' ensuit donc de ces principes, que nous ne sommes point faits
pour appercevoir les corps tels qu' ils sont en eux-mêmes
ou dans leur réalité .
Si nous pouvions pousser l' analyse jusqu' aux élémens
premiers , le phénomène de l' étenduë
disparoîtroit entièrement pour nous, et nous n' appercevrions
plus que des êtres simples , si des êtres
simples peuvent être apperçus .
Ainsi toute la nature n' est pour nous qu' un grand et magnifique
phénomène, un jeu admirable d' optique, un systême
régulier d' apparences; car ces apparences sont déterminées
par les loix les plus sages, et ce sont uniquement ces loix qu'
il nous est donné de connoître, et sur lesquelles nous
formons ces belles théories , qui constituent le
fond le plus précieux de nos connoissances naturelles
.
Il est donc de la plus grande évidence, que nous n' appercevons
que les derniers résultats des premiers
principes. Tout ce qui est au-delà de ces résultats
est couvert des plus épaisses ténébres.
Il nous est permis de contempler les décorations; mais,
la vuë des machines nous est interdite.
Sans remonter néanmoins aux principes premiers
des corps, à ces principes qu' on peut nommer métaphysiques
; je me bornerai à demander, si nous pouvons espérer
de découvrir jamais à l' aide de nos meilleurs verres,
les particules primitives ou les élémens
physiques de ces composés , que nous jugeons
les plus simples ou les plus homogènes. Verrons-nous jamais
au microscope les particules élémentaires
d' une molécule de terre , d' un grain de sel
, d' une lamelle d' or , d' une goutte d' eau
, etc. ? Parviendrons-nous jamais à observer aussi distinctement
la forme, les proportions, l' arrangement et les combinaisons diverses
de ces particules élémentaires , que nous
observons les composés qui en sont les derniers
résultats .
Je le demande encore; parviendrons-nous jamais à contempler
les particules constituantes de ces fluides ,
qui sont les principaux agens de la nature ? Nos instrumens seront-ils
un jour assés perfectionnés pour nous dévoiler
le secret de la composition du fluide magnétique
, du fluide électrique , de l' air , du
feu élémentaire ? La lumière
, qui joue un si grand rôle dans notre monde, et sans laquelle
il éxisteroit à peine pour nous; la lumière,
qui pénètre intimément tous les corps, et qui
s' unit probablement à leurs particules intégrantes;
la lumière qui met notre ame en commerce avec toute la nature;
cette lumière, dis-je, qui nous éclaire sans cesse,
la verrons-nous jamais elle-même ? Nous sera-t-il jamais accordé
ici-bas de découvrir les particules intégrantes
d' un rayon rouge , et d' appercevoir ce qui les distingue
de celles d' un rayon violet ? Contemplerons-nous jamais
ici-bas les jeux variés de la lumière, comme nous
contemplons ceux d' une gerbe d' eau ou d' une cascade ? Qui ne
sent point, que pour voir la lumière elle-même,
il faudroit qu' il éxistât un fluide qui fit à
son égard ce qu' elle fait à l' égard des corps
grossiers, quand elle nous les rend visibles ? Il ne suffiroit pas
même qu' il éxistât un tel fluide, il faudroit
encore que nous eussions des organes qui lui fussent appropriés,
et qui fussent assés sensibles pour nous en transmettre les
impressions; car les fibres les plus délicates de notre oeil
seroient à l' égard de ce fluide d' énormes
cables qui n' en sentiroient pas le moins du monde l' action.
Pour que nous appercevions les objets, il ne suffit point qu'
ils nous réfléchissent la lumière; il faut
encore qu' ils nous la réfléchissent en assés
grande quantité pour faire sur nos yeux une impression sensible.
Nos verres en rassemblant un plus grand nombre de rayons et en les
rassemblant sous un certain angle, suppléent jusqu' à
un certain point à la foiblesse de notre vuë. Mais,
s' il éxiste des corps d' une si effroyable petitesse, qu'
ils ne puissent réfléchir à la fois qu' un
seul rayon, comment les microscopes les plus parfaits pourroient-ils
nous les faire découvrir ? Telle est apparemment la raison
pourquoi les particules primitives ou élémentaires
des composés nous demeureront toujours inconnuës
ici-bas.
Telles sont les bornes naturelles , qui ont été
prescrites dans ce monde à notre connoissance intuitive
, et au-delà desquelles le raisonnement tenteroit vainement
de percer.
" ô ! Que le spectacle seroit intéressant; ô
! Que notre curiosité seroit agréablement flattée,
s' il nous étoit permis de péné |