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...ET SUR LES CHANGEMENS QU'ELLES ONT PRODUITS
DANS LE RÈGNE ANIMAL
PAR M. LE BARON G. CUVIER
Commandeur de la Légion d'honneur et de l'ordre de la Couronne
de Wurtemberg, conseiller ordinaire au Conseil d'état et
au Conseil royal de l'instruction publique, l'un des quarante de
l'Académie française, secrétaire perpétuel
de celle des sciences, des Académies et Sociétés
royales des sciences de Londres, de Berlin, de Pétersbourg,
de Stockholm, de Turin, de Gtingue, de Copenhague, de Munich,
de la Société géologique de Londres, de la
Société asiatique de Calcutta, etc.
TROISIÈME ÉDITION FRANCAISE.
1825
Avertissement
Des traductions anglaises et allemandes de ce discours ayant paru
séparément, quelques personnes ont désiré
qu'il en fût aussi fait une édition française
distincte du grand ouvrage auquel it sert d'introduction. En cédant
à ce voeu, on a cherché à profiter des observations
des différens éditeurs étrangers, et à
suivre les progrès qu'a faits, depuis la publication de la
dernière édition, une science cultivée aujourd'hui
avec plus d'ardeur que jamais. Enfin on a cru devoir terminer cet
écrit par une énumération sommaire des espèces
d'animaux découvertes par l'auteur, et décrites dans
le grand ourvrage, afin que les personnes qui n'ont pas le loisir
d'approfondir entièrement ces matières difficiles,
puissent en prendre au moins une idée génerale et
apprécier les raisonnemens auxquels ces découvertes
servent de base, et les conséquences importantes qui en résultent
pour l'histoire de la terre et de l'homme.
Discours sur Les Révolutions de La Surface du Globe, et
sur Les Changemens qu'elles ont produits dans Le Règne Animal
Dans mon ouvrage sur les Ossmens fossiles, je me suis proposé
de reconnaître à quels animaux appartiennent les débris
osseux dont les couches superficielles du globe sont remplies. C'était
chercher à parcourir une route où l'on n'avait encore
hasardé que quelques pas. Antiquaire d'une espèce
nouvelle, it me fallut apprendre à la fois à restaurer
ces monumens des révolutions passées et à en
déchiffrer le sens; j'eus à recueillir et à
rapprocher dans leur ordre primitif les fragmens dont ils se composent;
à reconstruire les êtres antiques auxquelles ces fragmens
appartenaient; à les reproduire avec leurs proportions et
leurs caractères; à les comparer enfin à ceux
qui vivent aujourd'hui à la surface du globe: art presque
inconnu, et qui supposait une science à peine effleurée
auparavant, celle des lois qui président aux coexistences
des formes des diverses parties dans les êtres organisés.
Je dus donc me préparer à ces recherches par des recherches
bien plus longues sur les animaux existans; une revue presque générale
de la création actuelle pouvail seule donner un caractère
de démonstration à mes résultats sur cette
création ancienne; mais elle devait en même temps me
donner un grand ensemble de règles et de rapports non moins
démontrés, et le règne entier des animaux ne
pouvait manquer de se trouver en quelque sorte soumis à des
lois nouvelles, à l'occasion de cet essai sur une petite
partie de la théorie de la terre.
Ainsi, j'étais soutenu dans ce double travail par l'intérêt
égal qu'il promettait d'avoir, et pour la science générale
de l'anatomie, base essentielle de toutes celles qui traitent des
corps organisés, et pour l'histoire physique du globe, ce
fondement de la minéralogie, de la géographie, et
même, on peut le dire, de l'histoire des hommes, et de tout
ce qu'il leur importe le plus de savoir relativement à eux-mêmes.
Si l'on met de l'intérêt à suivre dans l'enfance
de notre espèce les traces presque effacées de tant
de nations éteintes, comment n'en mettrait-on pas aussi à
rechercher dans les ténèbres de l'enfance de la terre
les traces de révolutions antérieures à l'existence
de toutes les nations? Nous admirons la force par laquelle l'esprit
humain a mesuré les mouvemens de globes que la nature semblait
avoir soustraits pour jamais à notre vue; le génie
et la science ont franchi les limites de l'espace; quelques observations
développées par le raisonnement ont dévoilé
le mécanisme du monde. N'y aurait-il pas aussi quelque gloire
pour l'homme à savoir franchir les limites du temps, et à
retrouver, au moyen de quelques observations, l'histoire de ce monde
et une succession d'évenmens qui ont précédé
la naissance du genre humain? Sans doute les astronomes ont marché
plus vite que les naturalistes, et l'époque où se
trouve aujourd'hui la théorie de la terre resemble un peu
à celle où quelques philosophes croyaient le ciel
de pierres de taille et la lune grande comme le Péloponèse;
mais, après les Anaxagoras, il est venu des Copernic et des
Kepler qui on frayé la route à Newton; et pourquoi
l'histoire naturelle n'aurait-elle pas aussi un jour son Newton?
Exposition
C'est le plan et le résultat de mes travaux sur les os
fossiles que je me propose surtout de présenter dans ce discours.
J'essaierai aussi d'y tracer un tableau rapide des efforts tentés
jusqu'à ce jour pour retrouver l'histoire des révolutions
du globe. Les faits qu'il m'a été donné de
découvrir ne forment sans doute qu'une bien petite partie
de ceux dont cette antique histoire devra se composer; mais plusieurs
d'entre eux conduisent à des conséquences décisives,
et la manière rigoureuse dont j'ai procédé
à leur détermination me donne lieu de croire qu'on
les regardera comme des points définitivement fixés
et qui constitueront une époque dans la science. J'espère
enfin que leur nouveauté m'excusera si je réclame
pour eux l'attention principale de mes lecteurs.
Mon object sera d'abord de montrer par quels rapports l'historie
des os fossiles d'animaux terrestres se lie à la théorie
de la terre, et quels motifs lui donnent à cet égard
une importance particulière. Je développerai ensuite
les principes sur lesquels repose l'art de déterminer ces
os, ou, en d'autres termes, de connaître un genre et de distinguer
une espèce par un seul fragment d'os, art de la certitude
duquel dépend celle de tout mon travail. Je donnerai une
indication rapide des espèces nouvelles, des genres auparavant
inconnus que l'application de ces principles m'a fait découvrir,
ainsi que des diverses sortes de terrains qui les recèlent;
et, comme la difference entre ces espèces et celles d'aujourd'hui
ne va pas au-delà de certaines limites, je montrerai que
ces limites dépassent de beaucoup celles qui distinguent
aujourd'hui les variétés d'une même espèce:
je ferai donc connaître jusqu'où ces variétés
peuvent aller, soit par l'influence du temps, soit par celle du
climat, soit enfin par celle de la domesticité.
Je me mettrai par là en état de conclure, et d'engager
mes lecteurs à conclure avec moi, qu'il fallu de grands événemens
pour amener les différences bien plus considérables
que j'ai reconnues: je développerai donc les modification
particulières que mes recherches doivent introduire dans
les opinions reçues jusqu'à ce jour sur les révolutions
du globe; enfin j'examinerai jusqu'à quel point l'histoire
civile et religieuse des peuples s'accorde avec les résultats
de l'observation sur l'histoire physique de la terre, et avec les
probabilités que ces observations donnent touchant l'époque
où les sociétés humaines ont pu trouver des
demeures fixes et des champs susceptible de culture, et où
par conséquent elles ont pu prendre une forme durable.
Première apparence de la terre
Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fécondes où
des eaux tranquilles entretiennent par leur cours régulier
une végétation abondante, et dont le sol, foulé
par un peuple nombreux, orné de villages florissans, de riches
cités, de monumens superbes, n'est jamais troubleé
que par les ravages de la guerre ou par l'oppression des hommes
en pouvoir, il n'est pas tenté de croire que la nature ait
eu aussi ses guerres intestines, et que la surface du globe ait
été bouleversée par des révolutions
et des catastrophes; mais ses idées changent dès qu'il
cherche à creuser ce sol aujourd'hui si paisible, ou qu'il
s'élève aux collines qui bordent la plaine; elles
se développent pour ainsi dire avec sa vue, elles commencent
à embrasser l'étendue et la grandeur de ces événemens
antiques dès qu'il gravit les chaînes plus élevées
dont ces collines couvrent le pied, ou qu'en suivant les lits des
torrens qui descendent de ces chaînes il pénètre
dans leur intérieur.
Premières preuves de révolutions
Les terrains les plus bas, les plus unis, ne nous montrent, même
lorsque nous y creusons à de très-grandes profondeurs,
que des couches horizontales de matières plus ou moins variées,
qui enveloppent presque toutes d'innombrables produits de la mer.
Des couches pareilles, des produits semblables, composent les collines
jusqu'à d'assez grandes hauteurs. Quelquefois les coquilles
sont si nombreuses, qu'elles forment à elles seules toute
la masse du sol: elles s'élèvent à des hauteurs
supérieures au niveau de toutes les mers, et où nulle
mer ne pourrait être portée aujourd'hui par des causes
existantes: elles ne sont pas seulement enveloppées dans
des sables mobiles, mais les pierres les plus dures les incrustent
souvent et en sont pénétrées de toute part.
Toutes les parties du monde, tous les hémisphères,
tous les continens, toutes les îles un peu considérables
présentent le même phénomène. Le temps
n'est plus où l'ignorance pouvait soutenir que ces restes
de corps organisés étaient de simples jeux de la nature,
des produits conçus dans le sein de la terre par ses forces
créatrices; et les efforts que renouvellent quelques métaphysiciens
ne suffiront probablement pas pour rendre de la faveur à
ces vieilles opinions. Une comparison scrupuleuse des formes de
ces dépouilles, de leur tissu, souvent même de leur
composition chimique, ne montre pas la moindre différence
entre les coquilles fossiles et celles que la mer nourrit: leur
conservation n'est pas moins parfaite; l'on n'y observe le plus
souvent ni détrition ni ruptures, rien qui annonce un transport
violent; les plus petites d'entre elles gardent leurs parties les
plus délicates, leurs crêtes les plus subtiles, leurs
pointes les plus déliées; ainsi non-seulement elles
on vécu dans la mer, elles ont été déposées
par la mer; c'est la mer qui les a laissées dans les lieux
où on les trouve: mais cette mer a séjourné
dans ces lieux; elle y a séjourné assez long-temps
et assez paisiblement pour y former les dépôts si réguliers,
si épais, si vastes, et en partie si solides, que remplissent
ces dépouilles d'animaux aquatiques. Le bassin des mers a
donc éprouvé au moins un changement, soit en étendue,
soit en situation. Voilà ce qui résulte déjà
des premières fouilles et de l'observation la plus superficielle.
Les traces de révolutions deviennent plus imposantes quand
on s'élève un peu plus haut, quand on se rapproche
davantage du pied des grandes chaînes.
Il y a bien encore des bancs coquilliers; on en aperçoit
même de plus épais; de plus solides: les coquilles
y sont tout aussi nombreuses, tout aussi bien conserveées;
mais ce ne sont plus les mêmes espèces; les couches
qui les contiennent ne sont plus aussi généralement
horizontales: elles se redresent obliquement, quelquefois presque
verticalement: au lieu que, dans les plaines et les collines plates,
il fallait creuser profondément pour connaître la succession
des bancs, on les voit ici par leur flanc, en suivant les vallées
produites par leurs déchiremens: d'immenses amas de leurs
débris forment au pied de leurs escarpemens des buttes arrondies,
dont chaque dégel et chaque orage augmentent la hauteur.
Et ces bancs redressés qui forment les crêtes des
montagnes secondaires ne sont pas posés sur les bancs horizontaux
des collines qui leur servent de premiers échelons; ils s'enfoncent
au contraire sous eux. Ces collines sont appuyées sur leurs
pentes. Quand on perce les couches horizontales dans le voisinage
des montagnes à couches obliques, on retrouve ces couches
obliques dans la profondeur: quelquefois même, quand les couches
obliques ne sont pas trop élevées, leur sommet est
couronné par des couches horizontales. Les couches obliques
sont donc plus anciennes que les couches horizontales; et comme
il est impossible, du moins pour le plus grand nombre, qu'elles
n'aient pas été formées horizontalement, il
est évident qu'elles ont été relevées;
qu'elle l'ont été avant que les autres s'appuyassent
sur elles. (1)
Ainsi la mer, avant de former les couches horizontales, en avait
formé d'autres, que des causes quelconques avaient brisées,
redressées, bouleversées de mille manières;
et, comme plusieurs de ces bancs obliques qu'elle avait formés
plus anciennement s'élèvent plus haut que ces couches
horizontales qui leur ont succédé, et qui les entourent,
les causes, qui ont donné à ces bancs leur obliquité,
les avaient aussi fait saillir au-dessus du niveau de la mer, et
en avaient fait des îles, ou au moins des écueils et
des inégalités, soit qu'ils eussent été
relevés par une extrémité, ou que l'affaissement
de l'extrémité opposée eût fait baisser
les eaux; second résultat non moins clair, non moins démontré
que le premier, pour quiconque se donnera la peine d'étudier
les monumens qui l'appuient.
Preuves que ces révolutions ont été nombreuses
Mais ce n'est point à ce bouleversement des couches anciennes,
à ce retrait de la mer après la formation des couches
nouvelles, que se bornent les révolutions et les changemens
auxquels est dû l'état actuel de la terre.
Quand on compare entre elles, avec plus de détail, les
diverses couches, et les produits de la vie qu'elles recèlent,
on reconnait bientôt que cette ancienne mer n'a pas déposé
constamment des pierres semblables entre elles, ni des restes d'animaux
de mêmes espèces, et que chacun de ses dépôts
ne s'est pas étendu sur toute la surface qu'elle recouvrait.
Il s'y est établi des variations successives, dont les premières
seules ont été à peu près générales,
et dont les autres paraissent l'avoir été beaucoup
moins. Plus les couches sont anciennes, plus chacune d'elles est
uniforme dans une grande étendue; plus elles sont nouvelles,
plus elles sont limitées, plus elles sont sujettes à
varier à de petites distances. Ainsi les déplacemens
des couches étaient accompagnés et suivis de changemens
dans la nature du liquide et des matières qu'il tenait en
dissolution; et lorsque certaines couches, en se montrant au-dessus
des eaux, eurent divisé la surface des mers par des îles,
par des chaînes saillantes, il put y avoir des changemens
différens dans plusieurs des bassins particuliers.
On comprend qu'au milieu de telles variations dans la nature du
liquide, les animaux qu'il nourrissait ne pouvaient demeurer les
mêmes. Leurs espèces, leurs genres même, changeaient
avec les couches; et, quoiqu'il ait quelques retours d'espèces
à de petites distances, il est vrai de dire, en général,
que les coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur
sont propres; qu'elles disparaissent graduellement, pour ne plus
se montrer dans les couches récentes, encore moins dans les
mers actuelles, où l'on ne découvre jamais leurs analogues
d'espèces, où plusieurs de leurs genres eux-mêmes
ne se retrouvent pas; que les coquilles des couches récentes
au contraire ressemblent, pour le genre, à celles qui vivent
dans nos mers, et que dans les dernières et les plus meubles
de ces couches, et dans certains dépôts récens
et limités il y a quelques espèces que l'oeil le plus
exercé ne pourrait distinguer de celles que nourissent les
côtes voisines.
Il y a donc eu dans la nature animale une succession de variations
qui ont été occasionées par celles du liquide
dans lequel les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu;
et ces variations ont conduit par degrés les classes des
animaux aquatiques à leur état actuel; enfin, lorsque
la mer a quitté nos continens pour la dernière fois,
ses habitans ne différaient pas beaucoup de ceux qu'elle
alimente encore aujourd'hui.
Nous disons, pour la dernière fois, parce que, si
l'on examine avec encore plus de soin ces débris des êtres
organiques, on parvient à découvrir au milieu des
couches marines, même les plus anciennes, des couches remplies
de productions animales ou végétales de la terre et
de l'eau douce; et, parmi les couches les plus récentes,
c'est-à-dire, les plus superficielles, il en est où
des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de productions
de la mer. Ainsi les diverses catastrophes qui on remué les
couches n'ont pas seulement fait sortir par degrés du sein
de l'onde les diverses parties de nos continens et diminué
le bassin des mers; mais ce bassin s'est déplacé en
plusieurs sens. Il est arrivé plusieurs fois que des terrains
mis à sec ont été recouverts par les eaux,
soit qu'ils aient été abimés, ou que les eaux
aient été seulement portées au-dessus d'eux;
et pour ce qui regard particulièrement le sol que la mer
a laissé libre dans sa dernière retraite, celui que
l'homme et les animaux terrestres habitent maintenant, il avait
déjà été desséché une
fois, et avait nourri alors des quadrupèdes, des oiseaux,
des plantes et des productions terrestres de tous les genres; la
mer qui l'a quitté l'avait donc auparavant envahi. Les changemens
dans la hauteur des eaux n'ont donc pas consisté seulement
dans une retraite plus ou moins graduelle, plus ou moins générale;
il s'est fait diverses irruptions et retraites successives, dont
le résultat définitif a été cependant
une diminution universelle de niveau.
Preuves que ces révolutions ont été subites
Mais, ce qu'il est aussi bien important de remarquer, ces irruptions,
ces retraites répétées, n'ont point toutes
été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés;
au contraire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées
ont été subites; et cela est surtout facile à
prouver pour la dernière de ces catastrophes; pour celle
qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à
sec nos continens actuels, ou du moins une grande partie du sol
qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore, dans les
pays du Nord, des cadavres de grands quadrupèdes que la glace
a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours
avec leur peau, leur poil, et leur chair. S'ils n'eussent été
gelés aussitôt que tués, la putréfaction
les aurait décomposés. Et d'un autre côté,
cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les
lieux où ils ont été saisis; car ils n'auraient
pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le
même instant qui a fait périr les animaux, et qui a
rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement
a été subit, instantané, sans aucune gradation,
et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière
catastrophe ne l'est guère moins pour celles qui l'ont précedée.
Les déchiremens, les redressemens, les renversemens des couches
plus anciennnes ne laissent pas douter que des causes subites et
violentes ne les aient mises en l'état où nous les
voyons; et même la force des mouvemens qu'éprove la
masse des eaux est encore attestée par les amas de débris
et de cailloux roulés qui s'interposent en beaucoup d'endroits
entre les couches solides. La vie a donc souvent été
troublée sur cette terre par des événemens
effroyables. Des êtres vivans sans nombre ont été
victimes de ces catastrophes; les uns habitans de la terre sèche
se sont vus engloutis par des déluges; les autres, qui peuplaient
le sein des eaux, ont été mis à sec avec le
fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes
ont fini pour jamais, et ne laissent dans le monde que quelques
débris à peine reconnaissables pour le naturaliste.
Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement
les objets que nous rencontrons à chaque pas, que nous pouvons
vérifier à chaque instant dans presque tous les pays.
Ces grands et terribles événemens sont clairement
empreints partout pour l'oeil qui sait en lire l'histoire dans leurs
monumens.
Mais ce qui étonne davantage encore et ce qui n'est pas
moins certain, c'est que la vie n'a pas toujours existé sur
le globe, et qu'il est facile à l'observateur de reconnaître
le point où elle a commencé à déposer
ses produits.
Preuves qu'il y a eu des révolutions antérieures
à l'existence des êtres vivans
Élevons-nous encore; avançons vers les grandes crêtes,
vers les sommets escarpés des grandes chaînes: bientôt
ces débris d'animaux marins, ces innombrables coquilles,
deviendront plus rares, et disparaîtront tout-à-fait;
nous arriverons à des couches d'une autre nature, qui ne
contiendront point de vestiges d'êtres vivans. Cependant elles
montreront par leur cristallisation, et par leur stratification
même, qu'elles étaient aussi dans un état liquide
quand elles se sont formées; par leur situation oblique,
par leurs escarpemens, qu'elles ont aussi été bouleversées;
par la manière dont elles s'enfoncent obliquement sous les
couches coquillières, qu'elles ont été formées
avant elles; enfin, par la hauteur dont leur pics hérissés
et nus s'élèvent au-dessus de toutes ces couches coquillières,
que ces sommets étaient déjà sortis des eaux
quand les couches coquillières se sont formées.
Telles sont ces fameuses montagnes primitives ou primordiales
qui traversent nos continens en différentes directions, s'élèvent
au-dessus des nuages, séparent les bassins des fleuves, tiennent
dans leurs neiges perpétuelles les réservoirs qui
en alimentent les sources, et forment en quelque sorte le squelette,
et comme la grosse charpente de la terre.
D'une grande distance l'oeil aperçoit dans les dentelures
dont leur crête est déchirée, dans les pics
aigus qui la hérissent, des signes de la manière violente
dont elles ont été élevées: bien différentes
de ces montagnes arrondies, de ces collines à longues surfaces
plates, dont la masse récente est toujours demeurée
dans la situation où elle avoit été tranquillement
déposée par les dernières mers.
Ces signes deviennent plus manifestes à mesure que l'on
approche.
Les vallées n'ont plus ces flancs en pente douce, ces angles
saillans, et rentrant vis-à-vis l'un de l'autre, qui semblent
indiquer les lits de quelques anciens courans: elles s'élargissent
et se rétrécissent sans aucune règle; leurs
eaux tantôt s'étendent en lacs, tantôt se précipitent
en torrens; quelquefois leur rochers, se rapprochant subitement,
forment des digues transversales, d'où ces mêmes eaux
tombent en cataractes. Les couches déchirées, en montrant
d'un côte leur tranchant à pic, présentent de
l'autre obliquement de grandes portions de leur surface: elles ne
correspondent point pour leur hauteur; mais celles qui, d'un côte,
forment le sommet de l'escarpement, s'enfoncent de l'autre, et ne
reparaissent plus.
Cependant, au milieu de tout ce désordre, de grands naturalistes
sont parvenus à démontrer qu'il règne encore
un certain ordre, et que ces bancs immenses, tout brisés
et renversés qu'ils sont, observent entre eux une succession
qui est à peu près la même dans toutes les grandes
chaînes. Le granit, disent-ils, dont les crêtes centrales
de la plupart de ces chaînes sont composées, le granit
qui dépasse tout, est aussi la pierre qui s'enfonce sous
toutes les autres, c'est la plus ancienne de celles qu'il nous ait
été donné de voir dans la place que lui assigna
la nature, soit qu'elle doive son origine à un liquide générale
qui, auparavant, aurait tout tenu en dissolution, soit qu'elle ait
été la première fixée par le refroidissement
d'une grande masse en fusion ou même en évaporation
(2). Des roches feuilletées s'appuient sur ces flancs, et
forment les crêtes latérales de ces grandes chaînes;
des schistes, des porphyres, des grès, des roches talqueuses
se mêlent à leurs couches; enfin des marbres à
grains salins, et d'autres calcaires sans coquilles, s'appuyant
sur les schistes, forment les crêtes extérieures, les
échelons inférieurs, les contreforts de ces chaînes,
et sont le dernier ouvrage par lequel ce liquid inconnu, cette mer
sans habitans semblait préparer des matériaux aux
mollusques et aux zoophytes, qui bientôt devaient déposer
sur ce fonds d'immenses amas de leurs coquilles ou de leurs coraux.
On voit même les premiers produits de ces mollusques, de ces
zoophytes, se montrant en petit nombre et de distance en distance,
parmi les dernières couches de ces terrains primitifs ou
dans cette portion de l'écorce du globe que les géologistes
ont nommée les terrains de transition. On y rencontre par-ci
par-là des couches coquillières interposées
entre quelques granits plus récens que les autres, parmi
divers schistes et entre quelque derniers lits de marbres salins;
la vie qui voulait s'emparer de ce globe, semble dans ces premiers
temps avoir lutté avec la nature inerte qui dominait auparavant;
ce n'est qu'après un temps assez long qu'elle a pris entièrement
le dessus, qu'à elle seule a appartenu le droit de continuer
et d'élever l'enveloppe de la terre.
Ainsi, on ne peut le nier: les masses qui forment aujourd'hui
nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans
un état liquide; long-temps elles ont été recouvertes
par des eaux qui n'alimentaient point de corps vivans; ce n'est
pas seulement après l'apparition de la vie qu'il s'est fait
des changemens dans la nature des matières qui se déposaient:
les masses formées auparavant ont varié, aussi-bien
que celles qui se sont formées depuis; elles ont éprouvé
de même des changemens violens dans leur position, et une
partie de ces changemens avait eu lieu dès le temps où
ces masses existaient seules, et n'étaient point recouvertes
par les masses coquillières: on en a la preuve par les renversemens,
par les déchiremens, par les fissures qui s'observent dans
leurs couches, aussi-bien que dans celles des terrains postérieurs,
qui même y sont en plus grand nombre, et plus marqués.
Mais ces masses primitives ont encore éprouvé d'autres
révolutions depuis la formation des terrains secondaires,
et ont peut-être occasioné ou du moins partagé
quelques-unes de celles que ces terrains eux-mêmes ont éprouvées.
Il y a en effet des portions considérables de terrains primitifs
à nu, quoique dans une situation plus basse que beaucoup
de terrains secondaires; comment ceux-ci ne les auraient-ils pas
recouvertes, si elles ne se fussent montrées depuis qu'ils
se sont formés? On trouve des blocs nombreux et volumineux
de substances primitives, répandus en certains pays à
la surface de terrains secondaires, séparés par des
vallées profondes ou mêmes par des bras de mer, des
pics ou des crêtes d'où ces blocs peuvent être
venus: il faut ou que des éruptions les y aient lancés,
ou que les profondeurs qui eussent arrêté leurs cours
n'existassent pas à l'époque de leur transport, ou
bien enfin que les mouvemens des eaux qui les on transportés
passassent en violence tout ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui
(3).
Voilà donc un ensemble de faits, une suite d'époques
antérieures au temps présent, dont la succession peut
se vérifier sans incertitude, quoique la durée de
leurs intervalles ne puisse se définir avec précision;
ce sont autant de points qui servent de règle et de direction
à cette antique chronologie.
Examen des causes qui agissent encore aujourd'hui à la
surface du globe
Examinons maintenant ce qui se passe aujoud'hui sur le globe;
analysons les causes qui agissent encore à sa surface, et
déterminons l'étendue possible de leurs effets. C'est
une partie de l'histoire de la terre d'autant plus importante, que
l'on a cru long-temps pouvoir expliquer, par ces causes actuelles,
les révolutions antérieures, comme on explique aisément
dans l'histoire politique les événemens passés,
quand on connaît bien les passions et les intrigues de nos
jours. Mais nous allons voir que malheureusement il n'en est pas
ainsi dans l'histoire physique: le fil des opérations est
rompu; la marche de la nature est changée; et aucun des agens
qu'elle emploie aujourd'hui ne lui aurait suffi pour produire ses
anciens ouvrages.
Il existe maintenant quatre causes actives qui contribuent à
altérer la surface de nos continens: les pluies et les dégels
qui dégradent les montagnes escarpées, et en jettant
les débris à leurs pieds; les eaux courantes qui entraînent
ces débris, et vont les déposer dans les lieux où
elles ralentissent leur cours; la mer qui sape le pied des côtes
élevées, pour y former des falaises, et qui rejette
sur les côtes basses des monticules de sables; enfin les volcans
qui percent les couches solides, et élèvent ou répandent
à la surface les amas de leurs déjections (4).
Éboulemens
Partout où les couches brisées offrent leurs tranchans
sur des faces abruptes, il tombe à leur pied, à chaque
printemps, et même à chaque orage, des fragmens de
leurs matériaux, qui s'arrondissent en roulant les uns sur
les autres, et dont l'amas prend une inclinaison déterminée
par les lois de la cohésion, pour former ainsi au pied de
l'escarpement une croupe plus ou moins élévée,
selon que les chutes de débris sont plus ou moins abondantes;
ces croupes forment les flancs des vallées dans toutes les
hautes montagnes, et se couvrent d'une riche végétation
quand les éboulemens supérieurs commencent à
devenir moins fréquens; mais leur défaut de solidité
les rend sujettes à s'ébouler elles-même quand
elles sont minées par les ruisseaux; et c'est alors que des
villes, que des cantons riches et peuplés se trouvent ensevelis
sous la chute d'une montagne; que le cours des rivières est
intercepté; qu'il se forme des lacs dans des lieux auparavant
fertiles et rians. Mais ces grandes chutes heureusement sont rares,
et la principale influence de ces collines de débris, c'est
de fournir des matériaux pour les ravages des torrens.
Alluvions
Les eaux qui tombent sur les crêtes et les sommets des montagnes,
ou les vapeurs qui s'y condensent, ou les neiges qui s'y liquéfient,
descendent par une infinité de filets le long de leurs pentes;
elles en enlèvent quelques parcelles, et y tracent par leur
passage des sillons légers. Bientôt ces filets se réunissent
dans les creux plus marqués dont la surface des montagnes
est labourée; ils s'écoulent par les vallées
profondes qui en entament le pied, et vont former ainsi les rivières
et les fleuves qui reportent à la mer les eaux que la mer
avait données à l'atmosphère. A la fonte des
neiges, ou lorsqu'il survient un orage, le volume de ces eaux des
montagnes subitement augmenté, se précipite avec une
vitesse proportionée aux pentes; elles vont heurter avec
violence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les
flancs de toutes les hautes vallées; elles entraînent
avec elles les fragmens déjà arrondis qui les composent;
elles les émoussent, les polissent encore par le frottement;
mais, à mesure qu'elles arrivent à des vallées
plus unies où leur chute diminue, ou dans des bassins plus
larges où il leur est permis de s'épandre, elles jettent
sur la plage les plus grosses de ces pierres qu'elles roulaient;
les débris plus petits sont déposés plus bas;
et il n'arrive guère au grand canal de la rivière
que les parcelles les plus menues, ou le limon le plus imperceptible.
Souvent même le cours de ces eaux, avant de former le grand
fleuve inférieur, est obligé de traverser un lac vaste
et profond, où leur limon se dépose, et d'où
elles ressortent limpides. Mais les fleuves inférieurs, et
tous les ruisseaux qui naissent des montagnes plus basses, ou des
collines, produisent aussi, dans les terrains qu'ils parcourent,
des effets plus ou moins analogues à ceux des torrens des
hautes montagnes. Lorsqu'ils sont gonflés par de grandes
pluies, ils attaquent le pied des collines terreuses ou sableuses
qu'ils rencontrent dans leur cours, et en portent les débris
sur les terrains bas qu'ils inondent, et que chaque inondation élève
d'une quantité quelconque: enfin, lorsque les fleuves arrivent
aux grands lacs ou à la mer, et que cette rapidité
qui entraînait les parcelles de limon vient à cesser
tout-à-fait, ces parcelles se déposent aux côtés
de l'embouchure; elles finissent par y former des terrains qui prolongent
la côte; et, si cette côte est telle que la mer y jette
de son côté du sable, et contribue à cet accroissement,
il se crée ainsi des provinces, des royaumes entiers, ordinairement
les plus fertiles, et bientôt les plus riches du monde, si
les gouvernemens laissent l'industrie s'y exercer en paix.
Dunes
Les effets que la mer produit sans le concours des fleuves sont
beaucoup moins heureux. Lorsque la côte est basse et le fond
sablonneux, les vagues poussent ce sable vers le bord; à
chaque reflux il s'en dessèche un peu, et le vent qui souffle
presque toujours de la mer en jette sur la plage. Ainsi se forment
les dunes, ces monticules sablonneux qui, si l'industrie de l'homme
ne parvient à les fixer par des végétaux convenables,
marchent lentement, mais invariablement, vers l'intérieur
des terres, et y couvrent les champs et les habitations, parce que
le même vent qui élève le sable du rivage sur
la dune jette celui du sommet de la dune à son revers opposé
à la mer: que si la nature du sable et celle de l'eau qui
s'élève avec lui sont telles qu'il puisse s'en former
un ciment durable, les coquilles, les os jetés sur le rivage
en seront incrustés; les bois, les troncs d'arbres, les plantes
qui croissent près de la mer seront saisis dans ces agrégats;
et ainsi naîtront ce que l'on pourra appeler des dunes durcies,
comme on en voit sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. On
peut en prendre une idée nette dans la description qu'en
a laissée feu Péron (5).
Falaises
Quand, au contraire, la côte est élevée, la
mer, qui n'y peut rien rejeter, y exerce une action destructive:
ses vagues en rongent le pied et en escarpent toute la hauteur en
falaise, parce que les parties plus hautes se trouvant sans appui
tombent sans cesse dans l'eau: elles y sont agitées dans
les flots jusqu'à ce que les parcelles les plus molles et
les plus déliées disparaissent. Les portions plus
dures, à force d'être roulées en sens contraires
par les vagues, forment ces galets arrondis, ou cette grêve
qui finit par s'accumuler assez pour servir de rempart au pied de
la falaise.
Telle est l'action des eaux sur la terre ferme; et l'on voit qu'elle
ne consiste presque qu'en nivellemens, et en nivellemens qui ne
sont pas indéfinis. Les débris des grandes crêtes
charriés dans les vallons; leurs particules, celles des collines
et des plaines, portées jusqu'à la mer; des alluvions
étandant les côtes aux dépens des hauteurs,
sont des effets bornés auxquels la végétation
met en général un terme, qui supposent d'ailleurs
la préexistence des montagnes, celle des vallées,
celle des plaines, en un mot toutes les inégalités
du globe, et qui ne peuvent par conséquent avoir donné
naissance à ces inégalités. Les dunes sont
un phénomène plus limité encore, et pour la
hauteur et pour l'étendue horizontale; elles n'ont point
de rapport avec ces énormes masses dont la géologie
cherche l'origine.
Quant à l'action que les eaux exercent dans leur propre
sein, quoiqu'on ne puisse la connaître aussi bien, il est
possible cependant d'en déterminer jusqu'à un certain
point les limites.
Dépôts sous les eaux
Les lacs, les étangs, les marais, les ports de mer où
il tombe des ruisseaux, surtout quand ceux-ci descendent des coteaux
voisins et escarpés, déposent sur leur fond des amas
de limon qui finiraient par les combler si l'on ne prenait le soin
de les nettoyer. La mer jette également dans les ports, dans
les anses, dans tous les lieux où ses eaux sont plus tranquilles
des vases et des sédimens. Les courans amassent entre eux
ou jettent sur leurs côtés le sable qu'ils arrachent
au fond de la mer, et en composent des bancs et des bas-fonds.
Stalactites
Certains eaux, après avoir dissout des substances calcaires
au moyen de l'acide carbonique surabondant dont elles sont imprégnées,
les laissent cristalliser quand cet acide peut s'évaporer,
et en forment des stalactites et d'autres concrétions. Il
existe des couches cristallisées confusément dans
l'eau douce, assez étendues pour être comparables à
quelques-unes de celles qu'a laissées l'ancienne mer. Tout
le monde connaît les fameuses carrières de travertin
des environs de Rome, et les roches de cette pierre que la rivière
du Teverone accroît et fait sans cesse varier en figure. Ces
deux sortes d'actions peuvent se combiner; les dépôts
accumulés par la mer peuvent être solidifiés
par de la stalactite: lorsque, par hasard, des sources abondantes
en matière calcaire, ou contenant quelque autre substance
en dissolution, viennent à tomber dans les lieux où
ces amas se sont formés, il se montre alors des agrégats
où les produits de la mer et ceux de l'eau douce peuvent
être réunis. Tels sont les bancs de la Guadeloupe,
qui offrent à la fois des coquilles de mer et de terre, et
des squelettes humains. Telle est encore cette carrière d'auprès
de Messine, décrite par de Saussure, et où le grès
se reforme par les sables que la mer y jette, et qui s'y consolident.
Litophytes
Dans la zone torride, où les litophytes sont nombreux en
espèces et se propagent avec une grande force, leurs troncs
pierreux s'entrelacent en rochers, en récifs, et, s'élevant
jusqu'à fleur d'eau, ferment l'entrée des ports, tendent
des piéges terribles aux navigateurs. La mer, jetant des
sables et du limon sur le haut de ces écueils, en élève
quelquefois la surface au-dessus de son propre niveau, et en forme
des îles qu'une riche végétation vient bientôt
vivifier.(6)
Incrustation
Il est possible aussi que dans quelques endroits les animaux à
coquillages laissent en mourant leurs dépouilles pierreuses,
et que, liées par des vases plus ou moins concrètes,
ou par d'autres cimens, elles forment des dépôts étendus
ou des espèces de bancs coquilliers; mais nous n'avons aucune
preuve que la mer puisse aujourd'hui incruster ces coquilles d'une
pâte aussi compacte que les marbres, que les grès,
ni même que le calcaire grossier dont nous voyons les coquilles
de nos couches enveloppées. Encore moins trouvons-nous qu'elle
précipite nulle part de ces couches plus solides, plus siliceuses
qui ont précédé la formation des bancs coquilliers.
Enfin toutes ces causes réunis ne changeraient pas d'une
quantité appréciable le niveau de la mer, ne relèveraient
pas une seule couche au-dessus de ce niveau, et surtout ne produiraient
pas le moindre monticule à la surface de la terre.
On a bien soutenu que la mer éprouve une diminution générale,
et que l'on en a fait l'observation dans quelques lieux des bords
de la Baltique (7). Mais quelles que soient les causes de ces apparences,
il est certain qu'elles n'ont rien de général; que
dans le plus grand nombre des ports où l'on a tant d'intérêt
à observer la hauteur de la mer, et où des ouvrages
fixes et anciens donnent tant de moyens d'en mesurer les variations,
son niveau moyen est constant; il n'y a point d'abaissement universel;
il n'y a point d'empiétement général. En d'autres
endroits, comme l'Écosse et divers points de la Méditerranée,
on croit avoir aperçu, au contraire, que la mer s'élève,
et qu'elle y couvre aujourd'hui des plages autrefois supérieures
à son niveau (8).
Volcans
L'action des volcans est plus bornée, plus locale encore
que toutes celles dont nous venons de parler. Quoique nous n'ayons
aucune idée nette des moyens par lesquels la nature entretient
à de si grandes profondeurs ces violens foyers, nous jugeons
clairement par leurs effets des changemens qu'ils peuvent avoir
produits à la surface du globe. Lorsqu'un volcan se déclare,
après quelques secousses, quelques tremblemens de terre,
il se fait une ouverture. Des pierres, des cendres sont lancées
au loin; des laves sont vomies; leur partie la plus fluide s'écoule
en longues traînées; celle qui l'est moins s'arrête
aux bords de l'ouverture, en élève le contour, y forme
un cône terminé par un cratère. Ainsi les volcans
accumulent sur la surface, après les avoir modifiées,
des matières auparavant ensevelies dans la profondeur; ils
forment des montagnes; ils en ont couvert autrefois quelques parties
de nos continens; ils ont fait naître subitement des îles
au milieu des mers; mais c'était toujours de laves que ces
montagnes, ces îles étaient composées; tous
leurs matériaux avaient subi l'action du feu: ils sont disposés
comme doivent l'être des matières qui ont coulé
d'un point élevé. Les volcans n'élèvent
donc ni ne culbutent les couches que traverse leur soupirail: et
si quelques causes agissant de ces profondeurs ont contribué
dans certains cas à soulever de grandes montagnes, ce ne
sont pas des agens volcaniques tels qu'il en existe de nos jours.
Ainsi, nous le répétons, c'est en vain que l'on
cherche, dans les forces qui agissent maintenant à la surface
de la terre, des causes suffisantes pour produire les révolutions
et les catastrophes dont son enveloppe nous montre les traces; et,
si l'on veut recourir aux forces extérieures constantes connues
jusqu'à présent, l'on n'y trouve pas plus de ressources.
Causes astronomiques constantes
Le pôle de la terre se meut dans un cercle autour du pôle
de l'écliptique; son axe s'incline plus ou moins sur le plan
de cette même écliptique; mais ces deux mouvemens,
dont les causes sont aujourd'hui appréciées, s'exécutent
dans des directions et des limites connues, et qui n'ont nulle proportion
avec des effets tels que ceux dont nous venons de constater la grandeur.
Dans tous les cas, leur lenteur excessive empêcherait qu'ils
ne pussent expliquer des catastrophes que nous venons de prouver
avoir été subites.
Ce dernier raisonnement s'applique à toutes les actions
lentes que l'on a imaginées, sans doute dans l'espoir qu'on
ne pourrait en nier l'existence, parce qu'il serait toujours facile
de soutenir que leur lenteur même les rend imperceptibles.
Vraies ou non, peu importe; elles n'expliquent rien, puisque aucune
cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eût-il
donc une diminution graduelle des eaux, la mer transportât-elle
dans tous les sens des matières solides, la température
du globe diminuât ou augmentât elle, ce n'est rien de
tout cela qui a renversé nos couches, qui a revêtu
de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau,
qui a mis à sec des coquillages aujourd'hui encore aussi
bien conservés que si on les eût pêchés
vivans, qui a détruit enfin des espèces et des genres
entiers.
Ces argumens ont frappé le plus grand nombre des naturalistes;
et, parmi ceux qui ont cherché à expliquer l'état
actuel du globe, il n'en est preque aucun qui l'ait attribué
en entier à des causes lentes, encore moins à des
causes agissant sous nos yeux. Cette nécessité où
ils se sont vus de chercher des causes différentes de celles
que nous voyons agir aujourd'hui, est même ce qui leur a fait
imaginer tant de suppositions extraordinaires, et les a fait errer
et se perdre en tant de sens contraires, que le nom même de
leur science, ainsi que je l'ai dit ailleurs, a été
long-temps un sujet de moquerie pour quelques personnes prévenues
qui ne voyaient que les systèmes qu'elle a fait éclore,
et qui oubliaient la longue et importante série des faits
certains qu'elle a fait connaître (9).
Anciens systèmes des géologistes
Pendent long-temps on n'admit que deux événemens,
que deux époques de mutations sur le globe: la création
et le déluge; et tous les efforts des géologistes
tendirent à expliquer l'état actuel, en imaginant
un certain état primitif, modifié ensuite par le déluge,
dont chacun imaginait aussi à sa manière les causes,
l'action et les effets.
Ainsi, selon l'un (10), la terre avait reçu d'abord une
croûte égale et légère qui recouvrait
l'abîme des mers, et qui se creva pour produire le déluge:
ses débris formèrent les montagnes. Selon l'autre
(11), le déluge fut occasioné par une suspension momentanée
de la cohésion dans les minéraux: toute la masse du
globe fut dissoute, et la pâte en fut pénétrée
par les coquilles. Selon un troisième (12), Dieu souleva
les montagnes pour faire écouler les eaux qui avaient produit
le déluge, et les prit dans les endroits où il y avait
le plus de pierres, parce qu'autrement elles n'auraient pu se soutenir.
Un quatrième (13) créa la terre avec l'atmosphère
d'une comète, et la fit inonder par la queue d'une autre:
la chaleur qui lui restait de sa première origine fut ce
qui excita tous les êtres vivans au péché; aussi
furent-ils tous noyés, excepté les poissons, qui avaient
apparemment les passions moins vives.
On voit que, tout en se retranchant dans les limites fixées
par la Genèse, les naturalistes se donnaient encore une carrière
assez vaste: ils se trouvèrent bientôt à l'étroit;
et, quand ils eurent réussi à faire envisager les
six jours de la création comme autant de périodes
indéfinies, les siècles ne leur coûtant plus
rien, leurs systèmes prirent un essor proportionné
aux espaces dont ils purent disposer.
Le grand Leibnitz lui-même s'amusa à faire, comme
Descartes, de la terre un soleil éteint (14), un globe vitrifié,
sur lequel les vapeurs, étant retombées lors de son
refroidissement, formèrent des mers qui déposèrent
ensuite les terrains calcaires.
Demaillet couvrit le globe entier d'eau pendant des milliers d'années;
il fit retirer les eaux graduellement; tous les animaux terrestres
avaient d'abord été marins; l'homme lui-même
avait comencé par être poisson; et l'auteur assure
qu'il n'est pas rare de rencontrer dans l'Océan des poissons
qui ne sont encore devenus hommes qu'à moitiè, mais
dont la race le deviendra tout-à-fait quelque jour (15).
Le système de Buffon n'est guère qu'un développement
de celui de Leibnitz, avec l'addition seulement d'une comète
qui a fait sortir du soleil, par un choc violent, la masse liquéfiée
de la terre, en même temps que celle de toutes les planètes;
d'où il résulte des dates positives: car, par la témperature
actuelle de la terre, on peut savoir depuis combien de temps elle
se refroidit; et, puisque les autres planètes sont sortis
du soleil en même temps qu'elle, on peut calculer combien
les grandes ont encore de siècles à refroidir, et
jusqu'à quel point les petites sont déjà glacées
(16).
Systèmes plus nouveaux
De nos jours, des esprits plus libres que jamais ont aussi voulu
s'exercer sur ce grand sujet. Quelques écrivains ont reproduit
et prodigieusement étendu les idées de Demaillet:
ils disent que tout fut liquide dans l'origine; que le liquide engendra
des animaux d'abord très-simples, tels que des monades ou
autres espèces infusoires et microscopiques; que, par suite
des temps, et en prenant des habitudes diverses, les races animales
se compliquèrent et se diversifièrent au point où
nous les voyons aujourd'hui. Ce sont toutes ces races d'animaux
qui ont converti par degrés l'eau de la mer en terre calcaire;
les végétaux, sur l'origine et les métamorphoses
desquels on ne nous dit rien, ont converti de leur côté
cette eau en argile; mais ces deux terres, à force d'être
dépouillées des caractères que la vie leur
avait imprimés, se résolvent, en dernière analyse,
en silice; et voilà pour quoi les plus anciennes montagnes
sont plus siliceuses que les autres. Toutes les parties solides
de la terre doivent donc leur naissance à la vie, et sans
la vie le globe serait encore entièrement liquide (17).
D'autres écrivains ont donné la préférance
aux idées de Kepler: comme ce grand astronome, ils accordent
au globe lui-même les facultés vitales; un fluide,
selon eux, y circule; une assimilation s'y fait aussi-bien que dans
les corps animés; chacune de ses parties est vivante; il
n'est pas jusqu'aux molécules les plus élémentaires
qui n'aient un instinct, une volunté; que ne s'attirent et
ne se repoussent d'après des antipathies et des sympathies:
chaque sorte de minéral peut convertir des masses immenses
en sa propre nature, comme nous convertissons nos alimens en chair
et en sang; les montagnes sont les organes de la respiration du
globe, et les schistes ses organes sécrétoires; c'est
par ceux-ci qu'il décompose l'eau de la mer pour engendrer
les déjections volcaniques; les filons enfin sont des caries,
des abcès du règne minéral, et les métaux
un produit de pouriture et de maladie: voilà pourquoi ils
sentent presque tous mauvais (18).
Plus nouvellement encore, une philosophie qui substitue des métaphores
aux raisonnemens, partant du système de l'identité
absolue ou du panthéisme, fait naître tous les phénomènes
ou, ce qui est à ses yeux la même chose, tous les êtres
par polarisation comme les deux électricités, et appelant
polarisation toute opposition, toute différence, soit qu'on
la prenne de la situation, de la nature, ou des fonctions, elle
voit successivement s'opposer Dieu et le monde; dans le monde le
soleil et les planètes; dans chaque planète le solide
et le liquide; et poursuivant cette marche, changeant au besoin
ses figures et ses allégories, elle arrive jusqu'aux derniers
détails des espèces organisées (19).
Il faut convenir cependant que nous avons choisi là des
exemples extrêmes, et que tous les géologistes n'ont
pas porté la hardiesse des conceptions aussi loin que ceux
que nous venons de citer; mais, parmi ceux qui ont procédé
avec plus de réserve, et qui n'ont point cherché leurs
moyens hors de la physique ou de la chimie ordinaire, combien ne
règne-t-il pas encore de diversité et de contradiction!
Divergences de tous les systèmes
Chez l'un tout est précipité successivement par
cristallisation, tout s'est déposé à peu près
comme il est encore; mais la mer, qui couvrait tout, s'est retirée
par degrés (20).
Chex l'autre, les matériaux des montagnes sont sans cesse
dégradés et entraînés par les rivières
pour aller au fond des mers se faire échauffer sous une énorme
pression, et former des couches que la chaleur qui les durcit relèvera
un jour avec violence (21).
Un troisième suppose le liquide divisé en une multitude
de lacs placés en amphithéâtre les uns au-dessus
des autres, qui, après avoir déposé nos couches
coquillières, ont rompu successivement leurs digues pour
aller remplir le bassin de l'Océan (22). Chez un quatrième,
des marées de sept à huit cent toises ont au contraire
emporté de temps en temps le fond des mers, et l'ont jeté
en montagnes et en collines dans les vallées, ou sur les
plaines primitives du continent (23).
Un cinquième fait tomber successivement du ciel, comme
les pierres météoriques, les divers fragmens dont
la terre se compose, et qui portent dans les êtres inconnus
dont ils recèlent les dépouilles l'empreinte de leur
origine étrangère (24).
Un sixième fait le globe creux, et y place un noyau d'aimant
qui se transporte, au gré des comètes, d'un pôle
à l'autre, entraînant avec lui le centre de gravité
et la masse des mers, et noyant ainsi alternativement les deux hémisphères
(25).
Nous pourrions citer encore vingt autres systèmes tout
aussi divergens que ceux-là: et, que l'on ne s'y trompe pas,
notre intention n'est pas d'en critiquer les auteurs: au contraire,
nous reconnaissons que ces idées ont généralement
été conçues par des hommes d'esprit et de savoir,
qui n'ignoraient point les faits, dont plusieurs même avaient
voyagé long-temps dans l'intention de les examiner, et qui
en ont procuré de nombreux et d'importans à la science.
Causes de ces divergences
D'où peut donc venir une pareille opposition dans les solutions
d'hommes qui partent des mêmes principes pour résoudre
le même problème?
Ne serait-ce point que les conditions du problème n'ont
jamais été toutes prises en considération;
ce qui l'a fait rester, jusqu'à ce jour, indéterminé
et susceptible de plusieurs solutions, toutes également bonnes
quand on fait abstraction de telle ou telle condition; toutes également
mauvaises, quand une nouvelle condition vient à se faire
connaître, ou que l'attention se reporte vers quelque condition
connue, mais négligée?
Nature et conditions du problème
Pour quitter ce language mathématique, nous dirons que
presque tous les auteurs de ces systèmes, n'ayant eu égard
qu'à certaines difficultés qui les frappaient plus
que d'autres, se sont attachés à résoudre celles-là
d'une manière plus ou moins plausible, et en ont laissé
de côté d'aussi nombreuses, d'aussi importantes. Tel
n'a vu, par exemple, que la difficulté de faire changer le
niveau des mers; tel autre, que celle de faire dissoudre toutes
les substances terrestres dans un seul et même liquide; tel
autre enfin, que celle de faire vivre sous la zone glaciale des
animaux qu'il croyait de la zone torride. Épuisant sur ces
questions les forces de leur esprit, ils croyaient avoir tout fait
en imaginant un moyen quelconque d'y répondre: il y a plus,
en négligeant ainsi tous les autres phénomènes,
ils ne songeaient pas même toujours à déterminer
avec précision la mesure et les limites de ceux qu'ils cherchaient
à expliquer.
Cela est vrai surtout pour les terrains secondaires, qui forment
cependant la partie la plus important et la plus difficile du problème.
Pendant long-temps on ne s'est occupé que bien faiblement
de fixer les superpositions de leurs couches, et les rapports de
ces couches avec les espèces d'animaux et de plantes dont
elles renferment les restes.
Y a-t-il des animaux, des plantes propres à certaines couches,
et qui ne se trouvent pas dans les autres? Quelles sont les espèces
qui paraissent les premières, ou celles qui viennent après?
Ces deux sortes d'espèces s'accompagnent-elles quelquefois?
Y a-t-il des alternatives dans leur retour; ou, en d'autres termes,
les premières reviennent-elles une seconde fois, et alors
les secondes disparaissent-elles? Ces animaux, ces plantes, ont-ils,
tous vécu dans les lieux où l'on trouve leurs dépouilles,
ou bien y en a-t-il qui ont été transporté
d'ailleurs? Vivent-ils encore tous aujourd'hui quelque part, ou
bien ont-ils été détruits en tout ou en partie?
Y a-t-il un rapport constant entre l'ancienneté des couches
et la ressemblance ou la non ressemblance des fossiles avec les
êtres vivans? Y en a-t-il un de climat entre les fossiles
et ceux des êtres vivans qui leur ressemblent le plus? Peut-on
conclure que les transports de ces êtres, s'il y en a eu,
se soient faits du nord au sud, ou de l'est à l'ouest, ou
par irradiation et mélange, et peut-on distinguer les époques
de ces transports par les couches qui en portent les empreintes?
Que dire sur les causes de l'état actuel du globe, si l'on
ne peut répondre à ces questions, si l'on n'a pas
encore de motifs suffisans pour choisir entre l'affirmative ou la
négative? Or il n'est que trop vrai que pendant long-temps
aucun de ces poins n'a été mis absolument hors de
doute, qu'à peine même semblait-on avoir songé
qu'il fût bon de les éclaircir avant de faire un système.
Raison pour laquelle les conditions ont été négligées
On trouvera la raison de cette singularité, si l'on réfléchit
que les géologistes ont tous été, ou des naturalistes
de cabinet, qui avaient peu examiné par eux-mêmes la
structure des montagnes; ou des minéralogistes qui n'avaient
pas étudié avec assez de détail les innombrables
variétés des animaux, et la complication infinie de
leurs diverses parties. Les premiers n'ont fait que des systèmes;
les derniers ont donné d'excellentes observations; ils ont
véritablement posé les bases de la science: mais ils
n'ont pu en achever l'édifice.
Progrès de la géologie minérale
En effet, la partie purement minérale du grand problème
de la théorie de la terre a été étudiée
avec un soin admirable par de Saussure, et portée depuis
à un développement étonnant par Werner, et
par les nombreux et savans élèves qu'il a formé.
The premier de ces hommes célèbres, parcourant péniblement
pendant vingt années les cantons les plus inaccessibles,
attaquant en quelque sorte les Alpes par toutes leurs faces, par
tous leurs défilés, nous a dévoilé tout
le désordre des terrains primitifs, et a tracé plus
nettement la limite qui les distingue des terrains secondaires.
Le second, profitant des nombreuses excavations faites dans le pays
qui possède les plus anciennes mines, a fixé les lois
de succession des couches; il a montré leur ancienneté
respective, et poursuivi chacune d'elles dans toutes ses métamorphoses.
C'est de lui, et de lui seulement, que datera la géologie
positive, en ce qui concerne la nature minérale des couches;
mais ni Werner ni de Saussure n'ont donné à la détermination
des espèces organisées fossiles, dans chaque genre
de couche, la rigueur devenue nécessaire, depuis que les
animaux connus s'élèvent à un nombre si prodigieux.
D'autres savans étudiaient, à la vérité,
les débris fossiles des corps organisés; ils en recueillaient
et en faisaient représenter par milliers; leurs ouvrages
seront des collections précieuses de matériaux; mais,
plus occupés des animaux ou des plantes, considérés
comme tels, que de la théorie de la terre, ou regardant ces
pétrifications ou ces fossiles comme des curiosités,
plutôt que comme des documens historiques, ou bien enfin,
se contentant d'explications partielles sur le gisement de chaque
morceau, ils ont preque toujours négligé de rechercher
les lois générales de position ou de rapport des fossiles
avec les couches.
Importance des fossiles en géologie
Cependant l'idée de cette recherche était bien naturelle.
Comment ne voyait-on pas que c'est aux fossiles seuls qu'est due
la naissance de la théorie de la terre; que, sans eux, l'on
n'aurait peut-être jamais songé qu'il y ait eu dans
la formation du globe des époques successives, et une série
d'opérations différentes? Eux seuls, en effet, donnent
la certitude que le globe n'a pas toujours eu la même enveloppe,
par la certitude où l'on est qu'ils ont dû vivre à
la surface avant d'être ainsi ensevelis dans la profondeur.
Ce n'est que par analogie que l'on a étendu aux terrains
primitifs la conclusion que les fossiles fournissent directement
pour les terrains secondaires; et, si'il n'y avait que des terrains
sans fossiles, personne ne pourrait soutenir que ces terrains n'ont
pas été formés tous ensemble.
C'est encore par les fossiles, toute légère qu'est
restée leur connaissance, que nous avons reconnu le peu que
nous savons sur la nature des révolutions du globe. Ils nous
ont appris que les couches qui les recèlent ont été
déposées paisiblement dans un liquide; que leurs variations
ont correspondu à celles du liquide; que leur mise à
nu a été occasionée par le transport de ce
liquide; que cette mise à nu a eu lieu plus d'une fois: rien
de tout cela ne serait certain sans les fossiles.
L'étude de la partie minérale de la géologie,
qui n'est pas moins nécessaire, qui même est pour les
arts pratiques d'une utilité beaucoup plus grande, est cependant
beaucoup moins instructive par rapport à l'object dont il
s'agit.
Nous sommes dans l'ignorance la plus absolue sur les causes qui
ont pu faire varier les substances dont les couches se composent;
nous ne connaissons pas même les agens qui ont pu tenir certaines
d'entre elles en dissolution; et l'on dispute encore sur plusieurs,
si elles doivent leur origine à l'eau ou au feu. Au fond
l'on a pu voir ci-devant que l'on n'est d'accord que sur un seul
point; savoir, que la mer a changé de place. Et comment le
sait-on, si ce n'est par les fossiles?
Les fossiles, qui ont donné naissance à la théorie
de la terre, lui ont donc fourni en même temps ses principales
lumières, les seules qui jusqu'ici aient été
généralement reconnues.
Cette idée est ce qui nous a encouragé à
nous en occuper; mais ce champ est immense: un seul homme pourrait
à peine en effleurer une faible partie. Il fallait donc fair
un choix, et nous le fîmes bientôt. La classe de fossiles
qui fait l'objet de cet ourvrage nous attacha dès le premier
abord, parce que nous vîmes qu'elle est à la fois plus
féconde en conséquences précises, et cependant
moins connue, et plus riche en nouveaux sujets de recherches (26).
Importance spéciale des os fossiles de quadrupèdes
Il est sensible en effet, que les ossemens de quadrupèdes
peuvent conduire, par plusieurs raisons, à des résultats
plus rigoureux qu'aucune autre dépouille de corps organisés.
Premièrement, ils caractérisent d'une manière
plus nette les révolutions qui les ont affectés. Des
coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se
sont formées; mais leurs changemens d'espèces pourraient
à la rigueur provenir de changemens légers dans la
nature du liquide, ou seulement dans sa température. Ils
pourraient avoir tenu à des causes encore plus accidentelles.
Rien ne nous assure que, dans le fond de la mer, certaines espèces,
certains genres mêmes, après avoir occupé plus
ou moins long-temps des espaces déterminés, n'aient
pu être chassé par d'autres. Ici, au contraire, tout
est précis; l'apparition des os de quadrupèdes, surtout
celle de leurs cadavres entiers dans les couches, annonce, ou que
la couche même qui les porte était autrefois à
sec, ou qu'il s'était au moins formé une terre sèche
dans le voisinage. Leur disparition rend certain que cette couche
avait été inondée, ou que cette terre sèche
avait cessé d'exister. C'est donc par eux que nous apprenons,
d'une manière assurée, le fait important des irruptions
répétées de la mer, dont les coquilles et les
autres produits marins à eux seuls ne nous auraient pas instruits;
et c'est par leur étude approfondie que nous pouvons espérer
de reconnaître le nombre et les époques de ces irruptions.
Secondement, la nature des révolutions qui ont altéré
la surface du globe a dû exercer sur les quadrupèdes
terrestres une action plus complète que sur les animaux marins.
Comme ces révolutions ont, en grande partie, consisté
en déplacemens du lit de la mer, et que les eaux devaient
détruire tous les quadrupèdes qu'elles atteignaient,
si leur irruption a été générale, elle
a pu faire périr la classe entière, ou, si elle n'a
porté à la fois que sur certains continens, elle a
pu anéantir au moins les espèces propres à
ces continens, sans avoir la même influence sur les animaux
marins. Au contraire, des millions d'individus aquatiques ont pu
être laissés à sec, ou ensevelis sous des couches
nouvelles, ou jetés avec violence à la côte,
et leur race être cependant conservée dans quelques
lieux plus paisibles, d'où elle se sera de nouveau propagée
après que l'agitation des mers aura cessé.
Troisièmement, cette action plus complète, est aussi
plus facile à saisir; il est plus aisé d'en démontrer
les effets, parce que le nombre des quadrupèdes étant
borné, la plupart de leurs espèces, au moins les grandes,
étant connues, on a plus de moyens de s'assurer si des os
fossiles appartiennent à une d'elles, ou s'ils viennent d'une
espèce perdue. Comme nous sommes, au contraire, fort loin
de connaître tous les coquillages et tous les poissons de
la mer; comme nous ignorons probablement encore la plus grande partie
de ceux qui vivent dans la profondeur, il est impossible de savoir
avec certitude si une espèce qui l'on trouve fossile n'existe
pas quelque part vivante. Aussi voyons-nous des savans s'opiniâtrer
à donner le nom de coquilles pélagiennes, c'est-à-dire,
de coquilles de la haute mer, aux bélemnites, aux cornes
d'ammon, et aux autres dépouilles testacées qui n'ont
encore été vues que dans les couches anciennes, voulant
dire par-là, si on ne les a point encore découvertes
dans l'état de vie, c'est qu'elles habitent à des
profondeurs inaccessibles pour nos filets.
Sans doute les naturalistes n'ont pas encore traversé tous
les continens, et ne connaissent pas même tous les quadrupèdes
qui habitent les pays qu'ils ont traversés. On découvre
de temps en temps des espèces nouvelles de cette classe;
et ceux qui n'ont pas examiné avec attention toutes les circonstances
de ces découvertes pourraient croire aussi que les quadrupèdes
inconnus dont on trouve les os dans nos couches sont restés
jusqu'à présent cachés dans quelques îles
qui n'ont pas été recontrées par des navigateurs,
ou dans quelques-uns des vastes déserts qui occupent le milieu
de l'Asie, de l'Afrique, des deux Amériques et de la Nouvelle-Hollande.
Il y a peu d'espérance de découvrir de nouvelle
espèces de grands quadrupèdes
Cependant, que l'on examine bien quelles sortes de quadrupèdes
l'on a découvertes récemment, et dans quelles circonstances
on les a découvertes, et l'on verra qu'il reste peu d'espoir
de trouver un jour celles que nous n'avons encore vues que fossiles.
Les îles d'étendu médiocre, et placées
loin des grandes terres, ont très-peu de quadrupèdes,
la plupart fort petits: quand elles en possèdent de grands,
c'est qu'ils y ont été apportés d'ailleurs.
Bougainville et Cook n'ont trouvé que des cochons et des
chiens dans les îles de la mer du Sud. Les plus grands quadrupèdes
des Antilles étaient les agoutis.
A la vérité les grandes terres, comme l'Asie, l'Afrique,
les deux Amériques et la Nouvelle-Hollande ont de grands
quadrupèdes, et généralement des espèces
propres à chacune d'elles; en sorte que toutes les fois que
l'on a découvert de ces terres que leur situation avait tenues
isolées du reste du monde, on y a trouvé la classe
des quadrupèdes entièrement différente de ce
qui existait ailleurs. Ainsi, quand les Espagnols parcoururent pour
la premiére fois l'Amérique méridionale, ils
n'y trouvèrent pas un seul des quadrupèdes de l'Europe,
de l'Asie, ni de l'Afrique. Le puma, le jaguar, le tapir, le cabiai,
le lama, la vigogne, les paresseux, les tatous, les sarigues, tous
les sapajous, furent pour eux des êtres entièrement
nouveaux, et dont ils n'avaient nulle idée. Le même
phénomène s'est renouvelé de nos jours quand
on a commencé à examiner les côtes de la Nouvelle-Hollande
et les îles adjacentes. Les divers kanguroos, les phascolomes,
les dasyures, les péramèles, les phalangers volans,
les ornithorinques, les échidnés sont venus étonner
les naturalistes par des conformations étranges qui rompaient
toutes les règles, et échappaient à tous les
systèmes.
Si donc il restait quelque grand continent à découvrir,
on pourrait encore espérer de connaître de nouvelles
espèces, parmi lesquelles il pourrait s'en trouver de plus
ou moins semblables à celles dont les entrailles de la terre
nous ont montré les dépouilles; mais il suffit de
jeter un coup d'oeil sur la mappemonde, de voir les innombrables
directions selon lesquelles les navigateurs ont sillonné
l'Océan, pour juger qu'il ne doit plus y avoir de grande
terre, à moins qu'elle ne soit vers le pôle austral,
où les glaces n'y laisseraient subsister aucun reste de vie.
Ainsi ce n'est que de l'intérieur des grandes parties du
monde que l'on peut encore attendre des quadrupèdes inconnus.
Or, avec un peu de réflexion, on verra bientôt que
l'attente n'est guère plus fondée de ce côté
que de celui des îles.
Sans doute le voyageur européen ne parcourt pas aisément
de vastes étendues de pays, désertes, ou nourrissant
seulement des peuplades féroces; et cela est surtout vrai
à l'égard de l'Afrique: mais rien n'empêche
les animaux de parcourir ces contrées en tous sens, et de
se rendre vers les côtes. Quand il y aurait entre les côtes
et les déserts de l'intérieur de grandes chaînes
de montagnes, elles seraient toujours interrompues à quelques
endroits pour laisser passer les fleuves; et, dans ces déserts
brûlans, les quadrupèdes suivent de préférence
les bords des rivières. Les peuplades des côtes remontent
aussi ces rivières, et prennent promptement connaissance,
soit par elles-mêmes, soit par le commerce et la tradition
des peuplades supérieures, de toutes les espèces remarquables
qui vivent jusque vers les sources.
Il n'a donc fallu à aucune époque un temps bien
long pour que les nations civilisées qui ont fréquenté
les côtes d'un grand pays en connussent assez bien les animaux
considérables, ou frappans par leur configuration.
Les faits connus répondent à ce raisonnement. Quoique
les anciens n'aient point passé l'Imaüs et le Gange,
en Asie, et qu'ils n'aient pas été fort loin, en Afrique,
au midi de l'Atlas, ils ont réellement connu tous les grands
animaux de ces deux parties du monde; et, s'ils n'en ont pas distingué
toutes les espèces, ce n'est point parce qu'ils n'avaient
pu les voir, ou en entendre parler, mais parce que la ressemblance
de ces espèces n'avait pas permis d'en reconnaître
les caractères. La seule grande exception que l'on puisse
m'opposer est le tapir de Malacca, récemment envoyé
des Indes par deux jeunes naturalistes de mes élèves,
MM. Duvaucel et Diard, et qui forme en effet l'une des plus belles
découvertes dont l'histoire naturelle se soit enrichie dans
ces derniers temps.
Les anciens connaissaient très-bien l'éléphant,
et l'histoire de ce quadrupède est plus exacte dans Aristote
que dans Buffon.
Ils n'ignoraient même pas une partie des différences
qui distinguent les éléphans d'Afrique de ceux d'Asie
(27).
Ils connaissaient les rhinocéros à deux cornes que
l'Europe moderne n'a point vus vivans. Domitien en montra à
Rome, et en fit graver sur des médailles. Pausanias les décrit
fort bien.
Le rhinocéros unicorne, tout éloignée qu'est
sa patrie, leur était également connu. Pompée
en fit voir un à Rome. Strabon en décrivit exactement
un autre à Alexandrie (28).
Le rhinocéros de Sumatra décrit par M. Bell, et
celui de Java découvert et envoyé par MM. Duvaucel
et Diard, ne paraissent point habiter le continent. Ainsi il n'est
point étonnant que les anciens les ignorassent: d'ailleurs
ils ne les auraient peut-être pas distingués.
L'hippopotame n'a pas été si bien décrit
que les espèces précédentes; mais on en trouve
des figures très-exactes sur les monumens laissés
par les Romains, et représentant des choses relative à
l'Égypte, telles que la statue du Nil, la mosaïque de
Palestrine, et un grand nombre de médailles. En effect, les
Romains en ont vu plusieurs fois; Scaurus, Auguste, Antonin, Commode,
Héliogabale, Philippe et Carin (29) leur en montrèrent.
Les deux espèces de chameaux, celle de Bactriane et celle
d'Arabie, sont déjà fort bien décrites et caractérisées
par Aristote (30).
Les anciens on connu la girafe, ou chameau-léopard; on
en a même vu une vivante à Rome, dans le cirque, sous
la dictature de Jules César, l'an de Rome 708; il y en avait
eu dix de rassemblées par Gordien III, qui furent tuées
aux jeux séculaires de Philippe (31), ce qui doit étonner
nos modernes qui n'en ont vu qu'une seule dans le quinzième
siècle (32).
Si on lit avec attention les descriptions de l'hippopotame, données
par Hérodote et par Aristote, et que l'on croit empruntées
d'Hécatée de Milet, on trouvera qu'elles doivent avoir
été composées avec celles de deux animaux différens,
dont l'un était peut-être le véritable hippopotame,
et dont l'autre était certainement le gnou (Antilope gnu,
Gmel.), ce quadrupède dont nos naturalistes n'ont entendu
parler qu'à la fin du dix-huitième siècle.
C'était le même animal dont on avait des relations
fabuleuses sous le nom de catoblepas ou de catablepon
(33).
Le sanglier d'Éthiopie d'Agatharchides, qui avait des cornes,
était bien notre sanglier d'Éthiopie d'aujourd'hui,
dont les énormes défenses méritent presque
autant le nom de cornes que les défenses de l'éléphant
(34).
Le bubale, le nagor sont décrits par Pline (35); la gazelle,
par Élien (36); l'oryx, par Oppien (37); l'axis l'était
dès le temps de Ctésias (38); l'algazel et la corine
sont parfaitement représentés sur les monumens Égyptiens
(39).
Élien décrit bien le yak, ou bos grunniens,
sous le nom de boeuf dont la queue sert à faire des chasse-mouches
(40).
Le buffle n'a pas été domestique chez les anciens;
mais le boeuf des Indes, dont parle Élien (41), et qui avait
des cornes assez grandes pour tenir trois amphores, était
bien la variété du buffle, appelée arni.
Et même ce boeuf sauvage à cornes déprimées,
qu'Aristote place dans l'Arachosie (42), ne peut être que
le buffle ordinaire.
Les anciens ont connu les boeufs sans cornes (43); les boeufs
d'Afrique, dont les cornes attachées seulement à la
peau se remuaient avec elle (44); les boeufs des Indes, aussi rapides
à la course que des chevaux (45); ceux qui ne surpassent
pas un bouc en grandeur (46); les moutons à large queue (47);
ceux des Indes, grands comme des ânes (48).
Toutes mêlées de fables que sont les indications
données par les anciens sur l'aurochs, sur le renne, et sur
l'élan, elles prouvent toujours qu'ils en avaient quelque
connaissance; mais que cette connaissance, fondée sur le
rapport de peuples grossiers, n'avait point été soumise
à une critique judicieuse (49).
Ces animaux habitent toujours les pays que les anciens leur assignent,
et n'ont disparu que dans les contrées trop cultivées
pour leurs habitudes; l'aurochs, l'élan, vivent encore dans
les forêts de la Lithuanie qui se continuaient autrefois avec
le forêt Hercynienne. Il y a des aurochs au nord de la Grèce
comme du temps de Pausanias. Le renne vit dans le nord, dans les
pays glacés où il a toujours vécu; il y change
de couleur, non pas à la volonté mais suivant les
saisons. C'est par suite de méprises à peine excusables
qu'on a supposé qu'il s'en trouvait au quatorzième
siècle dans les Pyrénées (50).
L'ours blanc a été vu même en Égypte
sous les Ptolomées (51).
Les lions, les panthères, étaient communs à
Rome dans les jeux: on les y voyait par centaines; on y a vu même
quelques tigres; l'hyène rayée, le crocodile du Nil
y ont paru. Il y a dans les mosaïques antiques, conservées
à Rome, d'excellens portraits des plus rares de ces espèces;
on voit entre autres l'hyène rayée, parfaitement représentée
dans un morceau conservé au Muséum du Vatican; et,
pendant que j'étais à Rome (en 1809), on découvrit,
dans un jardin du côté de l'arc de Galien, un pavé
en mosaïque de pierres naturelles assorties à la manière
de Florence, représentant quatre tigres de Bengale supérieurement
rendus.
Le Muséum du Vatican possède un crocodile en basalte,
d'une exactitude presque parfaite (52). On ne peut guère
douter que l'hippotigre ne fût le zèbre, qui
ne vient cependant que des parties méridionales de l'Afrique
(53).
Il serait facile de montrer que presque toutes les espèces
un peu remarquables de singes ont été assez distinctement
indiquées par les anciens, sous les noms de pithèques,
de sphinx, de satyres, de cébus, de cynocéphales,
de cercopithèques (54).
Ils ont connu et décrit jusqu'à d'assez petites
espèces de rongeurs, quand elles avaient quelque conformation
ou quelque propriété notable (55). Mais les petites
espèces ne nous importent point relativement à notre
objet, et il nous suffit d'avoir montré que toutes les grandes
espèces remarquables par quelque caractère frappant,
que nous connaissons aujourd'hui en Europe, en Asie et en Afrique,
étaient déjà connues des anciens, d'où
nous pouvons aisément conclure que s'ils ne font pas mention
des petites, ou s'ils ne distinguent point celles qui se ressemblent
trop, comme les diverses gazelles et autres, ils en ont été
empêchés par le défaut d'attention et de méthode,
plutôt que par les obstacles du climat. Nous conclurons également
que si dix-huit ou vingt siècles, et la circumnavigation
de l'Afrique et des Indes, n'ont rien ajouté en ce genre
à ce que les anciens nous on appris, il n'y a pas d'apparence
que les siècles qui suivront apprennent beaucoup à
nos neveux.
Mais peut-être quelqu'un fera-t-il un argument inverse,
et dira que non-seulement les anciens, comme nous venons de le prouver,
ont connu autant de grands animaux que nous, mais qu'ils en ont
décrit plusieurs que nous n'avons pas; que nous nous hâtons
trop de regarder ces animaux comme fabuleux; que nous devons les
chercher encore avant de croire avoir épuisé l'histoire
de la création existant; enfin que parmi ces animaux prétendus
fabuleux se trouveront peut-être, lorsqu'on les connaîtra
mieux, les originaux de nos ossemens d'espèces inconnues.
Quelques-uns penseront même que ces monstres divers, ornemens
essentiels de l'histoire héroïque de presque tous les
peuples, sont précisément ces espèces qu'il
a fallu détruire pour permettre à la civilisation
de s'établir. Ainsi les Thésée et les Bellérophon
auraient été plus heureux que tous nos peuples d'aujourd'hui,
qui ont bien repoussé les animaux nuisibles, mais qui ne
sont encore parvenus à en exterminer aucun.
Il est facile de répondre à cette objection en examinant
les descriptions de ces êtres inconnus, et en remontant à
leur origine.
Les plus nombreux ont une source purement mythologique, et leurs
descriptions en portent l'empreinte irrécusable; car on ne
voit dans preque toutes que des parties d'animaux connus, réunies
par une imagination sans frein, et contre toutes les lois de la
nature.
Ceux qu'ont inventés ou arrangés les Grecs ont au
moins de la grâce dans leur composition; semblables à
ces arabesques qui décorent quelques restes d'édifices
antiques, et qu'a multipliés le pinceau fécond de
Raphaël, les formes qui s'y marient, tout en répugnant
à la raison, offrent à l'oeil des contours agréables;
ce sont des produits légers d'heureux songes; peut-être
des emblèmes dans le goût oriental, où l'on
prétendait voiler sous des images mystiques quelques propositions
de métaphysique ou de morale. Pardonnons à ceux qui
emploient leur temps à découvrir la sagesse cachée
dans le sphinx de Thébes, ou dans le pégase de Thessalie,
ou dans le minotaure de Crète, ou dans la chimère
de l'Épire; mais espérons que personne ne les cherchera
sérieusement dans la nature: autant vaudrait y chercher les
animaux de Daniel, ou la bête de l'Apocalypse.
N'y cherchons pas davantage les animaux mythologiques des Perses,
enfans d'une imagination encore plus exaltée; cette martichore
ou destructeur d'hommes, qui porte une tête humaine
sur un corps de lion, terminé par une queue de scorpion (56);
ce griffon ou gardeur de trésors, à
moitié aigle, à moitié lion (57); ce cartazonon
(58) ou âne sauvage, dont le front est armé d'une longue
corne.
Ctésias, qui a donné ses animaux pour existans,
a passé, chez beaucoup d'auteurs, pour un inventeur de fables,
tandis qu'il n'avait fait qu'attribuer de la réalité
à des figures emblématiques. On a retrouvé
ces compositions fantastiques sculptées dans les ruines de
Persépolis (59); que signifiaient-elles? Nous ne le saurons
probablement jamais; mais à coup sûr elles ne représentent
pas des êtres réels.
Agatharchides, cet autre fabricateur d'animaux, avait probablement
puisé à une source analogue: les monumens de l'Égypte
nous montrent encore des combinaisons nombreuses de parties d'espèces
diverses: les dieux y sont souvent représentés avec
un corps humain et une tête d'animal; on y voit des animaux
avec des têtes d'homme, qui ont produit les cynocéphales,
les sphinx et les satyres des anciens naturalistes. L'habitude d'y
représenter dans un même tableau des hommes de tailles
très-différentes, le roi ou le vainqueur gigantesque,
les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits, aura
donné naissance à la fable des pygmées. C'est
dans quelque recoin d'un de ces monumens qu'Agatharchides
aura vu son taureau carnivore, dont la gueule, fendue jusqu'aux
oreilles, n'épargnait aucun autre animal (60), mais qu'assurément
les naturalistes n'avoureront pas, car la nature ne combine ni des
pieds fourchus, ni des cornes, avec des dents tranchantes.
Il y aura peut-être eu bien d'autres figures tout aussi
étranges, ou dans ceux de ces monumens qui n'ont pu résister
au temps, ou dans les temples de l'Éthiopie et de l'Arabie,
que les Mahométans et les Abyssins ont détruits par
zèle religieux. Ceux de l'Inde en fourmillent; mais les combinaisons
en sont trop extravagantes pour avoir trompé quelqu'un; des
monstres à cent bras, à vingt têtes toutes différentes,
sont aussi par trop monstrueux.
Il n'est pas jusqu'aux Japonais et aux Chinois qui n'aient des
animaux imaginaires qu'ils donnent comme réels, qu'ils représentent
même dans leurs livres de religion. Les Mexicains en avaient.
C'est l'habitude de tous les peuples, soit aux époques où
leur idolâtrie n'est point encore raffinée, soit lorsque
le sense de ces combinaisons emblématiques a été
perdu. Mais qui oserait prétendre trouver dans la nature
ces enfans de l'ignorance ou de la superstition?
Il sera arrivé cependant que des voyageurs, pour se faire
valoir, auront dit avoir observé ces êtres fantastiques,
ou que, faute d'attention, et trompés par une ressemblance
légère, ils auront pris pour eux des êtres réels.
Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales, de vrais
sphinx, de vrais hommes à queue; c'est ainsi que saint Augustin
aura cru avoir vu un satyre.
Quelques animaux véritables mal observés et mal
décrits, auront aussi donné naissance à des
idées monstrueuses, bien que fondées sur quelque réalité;
ainsi l'on ne peut douter de l'existence de l'hyène, quoique
cet animal n'ait pas le cou soutenu par un seul os (61), et qu'il
ne change pas chaque année de sexe, comme le dit Pline (62);
ainsi le taureau carnivore n'est peut-être qu'un rhinocéros
à deux cornes dénaturé. M. de Weltheim prétend
bien que les fourmis aurifères d'Hérodote, sont des
corsacs.
L'un des plus fameux, parmi ces animaux des anciens, c'est la
licorne. On s'est obstiné jusqu'à nos jours
à la chercher, ou du moins à chercher des argumens
pour en soutenir l'existence. Trois animaux sont fréquemment
mentionnés chez les anciens comme n'ayant qu'une corne au
milieu du front. L'oryx d'Afrique, qui a en même temps
le pied fourchu, le poil à contre-sens (63), une grande taille,
comparable à celle du boeuf (64) ou même du rhinocéros
(65), et que l'on s'accorde à rapprocher des cerfs et des
chèvres pour la forme (66); l'âne des Indes,
qui est solipède, et le monocéros proprement
dit, dont les pieds sont tantôt comparés à ceux
du lion (67), tantôt à ceux de l'élephant (68),
qui est par conséquent censé fissipède. Le
cheval (69) et le boeuf unicornes se rapportent l'un et l'autre,
sans doute, à l'âne des Indes, car le boeuf même
est donné comme solipède (70). Je me demande; si ces
animaux existaient comme espèces distinctes, n'en aurions-nous
pas au moins les cornes dans nos cabinets? Et quelles cornes impaires
y possédons-nous, si ce n'est celles du rhinocéros
et du narval?
Comment, après cela, s'en rapporter à des figures
grossières tracées par des sauvages sur des rochers
(71)? Ne sachant pas la perspective, et voulant représenter
une antilope à cornes droites de profil, ils n'auront pu
lui donner qu'une corne, et voilà sur-le-champ un oryx. Les
oryx des monumens égyptiens ne sont probablement aussi que
des produits du style raide, imposé aux artistes de ce pays
par la religion. Beaucoup de leurs profils de quadrupèdes
n'offrent qu'une jambe devant et une derrière; pourquoi auraient-ils
montré deux cornes? Peut-être est-il arrivé
de prendre à la chasse des individus qu'un accident avait
privés d'une corne, comme il arrive assez souvent aux chamois
et aux saïgas, et cela aura suffi pour confirmer l'erreur produite
par ces images. C'est probablement ainsi que l'on a trouvé
nouvellement la licorne dans les montagnes du Thibet.
Tous les anciens, au reste, n'ont pas non plus réduit l'oryx
à une seule corne; Oppien lui en donne expressément
plusieurs (72), et Élien cite des oryx qui en avaient quatre
(73); enfin si cet animal était ruminant et à pied
forchu, il avait à coup sûr l'os du front divisé
en deux, et n'aurait pu, suivant la remarque très-juste de
Camper, porter une corne sur la suture.
Mais, dira-t-on, quel animal à deux cornes a pu donner
l'idée de l'oryx, et présente les traits que l'on
rapporte de sa conformation, même en faisant abstraction de
l'unité de corne? Je réponds, avec Pallas, que c'est
l'antilope à cornes droites, mal à propos nommé
pasan par Buffon. (Antilope oryx, Gmel.) Elle habite
les deserts de l'Afrique, et doit venir jusqu'aux confins de l'Égypte;
c'est elle que les hiéroglyphes paraissent représenter;
sa forme est assez celle du cerf; sa taille égale celle du
boeuf; son poil du dos est dirigé vers la tête; ses
cornes forment des armes terribles, aiguës comme des dards,
dures comme du fer; son poil est blanchâtre; sa face porte
des traits et des bandes noires: voilà tout ce qu'en ont
dit les naturalistes; et, pour les fables des prêtres d'Égypte
qui ont motivé l'adoption de son image parmi les signes hiéroglyphiques,
il n'est pas nécessaire qu'elles soient fondées en
nature. Qu'on ait donc vu un oryx privé d'une corne; qu'on
l'ait pris pour un être régulier, type de toute l'espèce;
que cette erreur adoptée par Aristote ait été
copiée par ses successeurs, tout cela est possible, naturel
même, et ne prouvera cependant rien pour l'existence d'une
espèce unicorne.
Quant à l'âne des Indes, qu'on lise les propriétés
anti-vénéneuses attribuées à sa corne
par les anciens, et l'on verra qu'elles sont absolument les mêmes
que les Orientaux attribuent aujourd'hui à la corne du rhinocéros.
Dans les premiers temps où cette corne aura été
apportée chez les Grecs, ils n'auront pas encore connu l'animal
qui la portait. En effet, Aristote ne fait point mention du rhinocéros,
et Agatharchides est le premier qui l'ait décrit. C'est ainsi
que les anciens ont eu de l'ivoire long-temps avant de connaître
l'éléphant. Peut-être même quelques-uns
de leurs voyageurs auront-ils nommé le rhinocéros
âne des Indes, avec autant de justesse que les Romains
avaient nommé l'éléphant boeuf de Lucanie.
Tout ce qu'on dit de la force, de la grandeur et de la férocité
de cet âne sauvage, convient d'ailleurs très-bien au
rhinocéros. Par la suite ceux qui connaissaient mieux le
rhinocéros, trouvant dans des auteurs antérieurs cette
dénomination d'âne des Indes, l'auront prise,
faute de critique, pour celle d'un animal particulier; enfin de
ce nom l'on aura conclu que l'animal devait être solipède.
Il y a bien une description plus détaillée de l'âne
des Indes par Ctésias (74), mais nous avons vu plus haut
qu'elle a été faite d'après les bas-reliefs
de Persépolis; elle ne doit donc entrer pour rien dans l'histoire
positive de l'animal.
Quand enfin il sera venu des description un peu plus exactes qui
parlaient d'un animal à une seule corne, mais à plurieurs
doigts, l'on en aura fait encore une troisième espèce,
sous le nom de moncéros. Ces sortes de doubles emplois
sont d'autant plus fréquens dans les naturalistes anciens,
que presque tous ceux dont les ouvrages nous restent étaient
de simples compilateurs; qu'Aristote lui-même a fréquemment
mêlé des faits empruntés ailleurs avec ceux
qu'il a observé lui-même; qu'enfin l'art de la critique
était aussi peu connu alors des naturalistes que des historiens,
ce qui est beaucoup dire.
De tous ces raisonnemens, de toutes ces digressions, il résulte
que les grands animaux que nous connaissons dans l'ancient contient
étaient connus des anciens; et que les animaux décrits
par les anciens, et inconnu de nos jours, étaient fabuleux;
il en résulte donc aussi qu'il n'a pas fallu beaucoup de
temps pour que les grands animaux des trois premières parties
du monde fussent connus des peuples qui en fréquentaient
les côtes.
On peut en conclure que nous n'avons de même aucune grande
espèce à découvrir en Amérique. S'il
y en existait, il n'y aurait aucune raison pour que nous ne les
connussions pas; et en effet, depuis cent cinquante ans, on n'y
en a découvert aucune. Le tapir, le jaguar, le puma, le cabiai,
le lama, la vigogue, le loup rouge, le buffalo ou bison d'Amérique,
les fourmiliers, les paresseux, les tatous, sont déjà
dans Margrave et dans Hernandès comme dans Buffon; on peut
même dire qu'ils y sont mieux, car Buffon a embrouillé
l'histoire des fourmilliers, méconu le jaguar et le loup
rouge, et confondu le bison d'Amérique avec l'aurochs de
Pologne. A la vérité Pennant est le premier naturaliste
qui ait bien distingué le petit boeuf musqué; mais
il était depuis long-temps indiqué par les voyageurs.
Le cheval à pied fourchus, de Molina, n'est point décrit
par les premiers voyageurs espagnols; mais il est plus que douteux
qu'il existe, et l'autorité de Molina est trop suspecte pour
le faire adopter. Il serait possible de mieux caractériser,
qu'ils ne le sont, les cerfs de l'Amérique et des Indes;
mais il en est à leur égard, comme chez les anciens
à l'égard des diverses antilopes; c'est faute d'une
bonne méthode pour les distinguer, et non pas d'occasions
pour les voir, qu'on ne les a pas mieux fait connaître. Nous
pouvons donc dire que le mouflon des montagnes Bleues est jusqu'à
présent le seul quadrupède d'Amérique un peu
considérable, dont la découverte soit tout-à-fait
moderne; et peut-être n'est-ce qu'un argali venu de la Sibérie
sur la glace.
Comment croire, après cela, que les immenses mastodontes,
les gigantesques mégathériums, dont on a trouvé
les os sous la terre dans les deux Amériques, vivent encore
sur ce continent? Comment auraient-ils échappé à
ces peuplades errantes qui parcourent sans cesse le pays dans tous
les sens, et qui reconnaissent elles-mêmes qu'ils n'y existent
plus, puisqu'elles ont imaginé une fable sur leur destruction,
disant qu'ils furent tués par le Grand Esprit, pour les empêcher
d'anéantir la race humaine. Mais on voit que cette fable
a été occasionée par la découverte des
os, comme celle des habitans de la Sibérie sur leur mammoth,
qu'ils prétendent vivre sous terre à la manière
des taupes; et comme toutes celles des anciens sur les tombeaux
de géans qu'ils plaçaient partout où l'on trouvait
des os d'éléphans.
Ainsi l'on peut bien croire que si, comme nous le dirons tout
à l'heure, aucune des grandes espèces de quadrupèdes
aujourd'hui enfouies dans des couches pierreuses régulières,
ne s'est trouvée semblable aux espèces vivantes que
l'on connaît, ce n'est pas l'effet d'un simple hasard, ni
parce que précisément ces espèces, dont on
n'a que les os fossiles, sont cachées dans les déserts,
et ont échappé jusqu'ici à tous les voyageurs:
l'on doit au contraire regarder ce phénomène comme
tenant à des causes générales, et son étude
comme l'une des plus propres à nous faire remonter à
la nature de ces causes.
Les os fossiles de quadrupèdes sont difficiles à
déterminer
Mais si cette étude est plus satisfaisante par ses résultats
que celle des autres restes d'animaux fossiles, elle est aussi hérissée
de difficultés beaucoup plus nombreuses. Les coquilles fossiles
se présentent pour l'ordinaire dans leur entier, et avec
tous les caractères qui peuvent les fair rapprocher de leurs
analogues dans les collections ou dans les ouvrages des naturalistes;
les poissons même offrent leur squelette plus ou moins entier;
on y distingue presque toujours la form générale de
leur corps, et le plus souvent leurs caractères génériques
et spécifiques qui se tirent de leurs parties solides. Dans
les quadrupèdes au contraire, quand on recontrerait le squelette
entier, on aurait de la peine à y appliquer des caractères
tirés, pour la plupart, des poils, des couleurs et d'autres
marques qui s'évanouissent avant l'incrustation; et même
il est infiniment rare de trouver un squelette fossile un peu complet;
des os isolés, et jetés pêle-mêle, presque
toujours brisés et réduits à des fragmens,
voilà tout ce que nos couches nous fournissent dans cette
classe, et la seule ressource du naturaliste. Aussi peut-on dire
que la plupart des observateurs, effrayés de ces difficultés,
ont passé légèrement sur les os fossiles de
quadrupèdes; les ont classés d'une manière
vague, d'après des ressemblances superficielles, ou n'ont
pas même hasardé de leur donner un nom, en sorte que
cette partie de l'histoire des fossiles, la plus importante et la
plus instructive de toutes, est aussi de toutes la moins cultivée
(75).
Principe de cette détermination
Heureusement l'anatomie comparée possédait un principe
qui, bien développé, était capable de faire
évanouir tous les embarras: c'était celui de la corrélation
des formes dans les êtres organisés, au moyen duquel
chaque sorte d'être pourrait, à la rigueur, être
reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties.
Tout être organisé forme un ensemble, un système
unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement,
et concourent à la même action définitive par
une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne
peut changer sans que les autres changent aussi; et par conséquent
chacune d'elles, prise séparément, indique et donne
toutes les autres.
Ainsi, comme je l'ai dit ailleurs, si les intestins d'un animal
sont organisés de manière à ne digérer
que de la chair et de la chair récente, il faut aussi que
ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie;
ses griffes pour la saisir et la déchirer; ses dents pour
la couper et la diviser; le système entier de ses organes
du mouvement pour la poursuivre et pour l'atteindre; ses organes
des sens pour l'apercevoir de loin; il faut même que la nature
ait placé dans son cerveau l'instinct nécessaire pour
savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes.
Telles seront les conditions générales du régime
carnivore; tout animal destiné pour ce régime les
réunira infailliblement, car sa race n'aurait pu subsister
sans elles; mais sous ces conditions générales il
en existe de particulières, relatives à la grandeur,
à l'espèce, au séjour de la proie, pour laquelle
l'animal est disposé; et de chacune de ces conditions particulières
résultent des modifications de détail dans les formes
qui dérivent des conditions générales: ainsi,
non-seulement la classe, mais l'order, mais le genre, et jusqu'à
l'espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque
partie.
En effet, pour que la mâchoire puisse saisir, il lui faut
une certaine forme de condyle, un certain rapport entre la position
de la résistance et celle de la puissance avec le point d'appui,
un certain volume dans le muscle crotaphite qui exige une certaine
étendue dans la fosse qui le reçoit, et une certaine
convexité de l'arcade zygomatique sous laquelle il passe;
cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour
donner appui au muscle masséter.
Pour que l'animal puisse emporter sa proie, il lui faut une certaine
vigeur dans les muscles qui soulève sa tête, d'où
résulte une forme déterminée dans les vertèbres
où ces muscles ont leurs attaches, et dans l'occiput où
ils s'insèrent.
Pour que les dents puissent couper la chair, il faut qu'elle soient
tranchantes, et qu'elles le soient plus ou moins, selon qu'elles
auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper.
Leur base devra être d'autant plus solide, qu'elle auront
plus d'os, et de plus gros os à briser. Toutes ces circonstances
influeront aussi sur le développement de toutes les parties
qui servent à mouvoir la mâchoire.
Pour que les griffes puissent saisir cette proie, il faudra une
certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans
les ongles, d'où résulteront des formes détermineées
dans toutes les phalanges, et des distributions nécessaires
de muscles et de tendons; il faudra que l'avant-bras ait une certaine
facilité à se tourner, d'où résulteront
encore des formes déterminées dans les os qui le composent;
mais les os de l'avant-bras s'articulant sur l'humérus, ne
peuvent changer de formes sans entraîner des changemens dans
celui-ci. Les os de l'épaule devront avoir un certain degré
de fermeté dans les animaux qui emploient leurs bras pour
saisir, et il en résultera encore pour eux des formes particulères.
Le jeu de toutes ces parties exigera dans tous leurs muscles de
certaines proportions, et les impression de ces muscles ainsi proportionnés,
détermineront encore plus particulièrement les formes
des os.
Il est aisé de voir que l'on peut tirer des conclusions
semblables pour les extrémités postérieures
qui contribuent à la rapidité des mouvemens généraux;
pour la composition du tronc et les formes des vertèbres,
qui influent sur la facilité, la flexibilité de ces
mouvemens, pour les formes des os du nez, de l'orbite, de l'oreille,
dont les rapports avec la perfection des sens de l'odorat, de la
vue, de l'ouïe sont évidens. En un mot, la forme de
la dent entraîne la forme du condyle, celle de l'omoplate,
celle des ongles, tout comme l'équation d'une courbe entraîne
toutes ses propriétés; et de même qu'en prenant
chaque propriété séparément pour base
d'une équation particulière, on retrouverait, et l'équation
ordinaire, et toutes les autres propriétés quelconques,
de même l'ongle, l'omoplate, le condyle, le fémur,
et tous les autres os pris chacun séparément, donnent
la dent ou se donnent réciproquement; et en commençant
par chacun d'eux, celui qui posséderait rationnellement les
lois de l'économie organique, pourrait refaire tout l'animal.
Ce principe est assez évident en lui-même, dans cette
acception générale, pour n'avoir pas besoin d'une
plus ample démonstration; mais quand il s'agit de l'appliquer,
il est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique
des rapports des formes ne suffirait point, si elle n'était
appuyée sur l'observation.
Nous voyone bien, par exemple, que les animaux à sabots
doivent tous êtres herbivores, puisqu'ils n'ont aucun moyen
de saisir une proie; nous voyons bien encore que, n'ayant d'autre
usage à faire de leurs pieds de devant que de soutenir leur
corps, ils n'ont pas besoin d'une épaule aussi vigoureusement
organisée: d'ou résulte l'absence de clavicule et
d'acromion, l'étroitesse de l'omoplate; n'ayant pas non plus
besoin de tourner leur avant-bras, leur radius sera soudé
au cubitus, ou du moins articulé par gynglyme, et non par
arthrodie avec l'humérus; leur régime herbivore exigera
des dents à couronne plate pour broyer les semences et les
herbages; il faudra que cette couronne soit inégale, et,
pour cet effet, que les parties d'émail y alternent avec
les parties osseuses; cette sorte de couronne nécessitant
des mouvemens horizontaux pour la trituration, le condyle de la
mâchoire ne pourra être un gond aussi serré que
dans les carnassiers: il devra être aplati, et répondre
aussi à une facette de l'os des tempes plus ou moins aplatie;
la fosse temporale, qui n'aura qu'un petit muscle à loger,
sera peu large et peu profonde, etc. Toutes ces choses se déduisent
l'une de l'autre, selon leur plus ou moins de généralité,
et de manière que les unes sont essentielles et exclusivement
propres aux animaux à sabot, et que les autres, quoique également
nécessaires dans ces animaux, ne leur seront pas exclusives,
mais pourront se retrouver dans d'autres animaux, où le reste
des conditions permittra encore celles-là.
Si l'on descend ensuite aux ordres ou subdivisions de la classe
des animaux à sabots, et que l'on examine quelles modifications
subissent les conditions générales, ou plutôt
quelles conditions particulières il s'y joint, d'après
le caractère propre à chacun de ces ordres, les raisons
de ces conditions subordonnées commencent à paraître
moins claires. On conçoit bien encore en gros la nécessité
d'un système digestif plus compliqué dans les espèces
où le système dentaire est plus imparfait; ainsi l'on
peut se dire que ceux-là devaient être plutôt
des animaux ruminans, où il manque tel ou tel ordre de dents;
on peut en déduire une certaine forme d'oesophage et des
formes correspondantes des vertèbres du cou, etc. Mais je
doute qu'on eût deviné, si l'observation ne l'avait
appris, que les ruminans auraient tous le pied fourchu, et qu'ils
seraient les seuls qui l'auraient: je doute qu'on eût deviné
qu'il n'y aurait des cornes au front que dans cette seule classe;
que ceux d'entre eux qui auraient des canines aiguës, manqueraient,
pour la plupart, de cornes, etc.
Cependant, puisque ces rapports sont constans, il faut bien qu'ils
aient une cause suffisante; mais comme nous ne la connaissons pas,
nous devons suppléer au défaut de la théorie
par le moyen de l'observation; elle nous sert à établir
des lois empiriques qui deviennent presque aussi certaines que les
lois rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez
répétées; en sorte qu'aujourd'hui, quelqu'un
qui voit seulement la piste d'un pied fourchu, peut en conclure
que l'animal qui a laissé cette empreinte ruminait; et cette
conclusion est tout aussi certaine qu'aucune autre en physique ou
en morale. Cette seule piste donne donc à celui qui l'observe,
et la forme des dents, et la forme des mâchoires, et la forme
des vertèbres, et la forme de tous les os des jambes, des
cuisses, des épaules et du bassin de l'animal qui vient de
passer. C'est une marque plus sûre que toutes celles de Zadig.
Qu'il y ait cependant des raisons secrètes de tous ces
rapports, c'est ce que l'observation même fait entrevoir indépendamment
de la philosophie générale.
En effet, quand on forme un tableau de ces rapports, on y remarque
non-seulement une constance spécifique, si l'on peut s'exprimer
ainsi, entre telle forme de tel organe et telle autre forme d'un
organe différent; mais l'on aperçoit aussi une constance
classique et une gradation correspondante dans le développement
de ces deux organes, qui montrent, presque aussi bien qu'un raisonnement
effectif, leur influence mutuelle.
Par exemple, le système dentaire des animaux à sabots,
non ruminans, est en général plus parfait que celui
des animaux à pieds fourchus ou ruminans, parce que les premiers
ont des incisives ou des canines, et presque toujours des unes et
des autres aux deux mâchoires; et la structure de leur pied
est en général plus compliquée, parce qu'ils
ont plus de doigts, ou des ongles qui enveloppent moins les phalanges,
ou plus d'os distincts au métacarpe et au métatarse,
ou des os du tarse plus nombreux, ou un péroné plus
distinct du tibia, ou bien enfin parce qu'ils réunissent
souvent toutes ces circonstances. Il est impossible de donner des
raisons de ces rapports; mais ce qui prouve qu'ils ne sont point
l'effect du hasard, c'est que toutes les fois qu'un animal à
pied fourchu montre dans l'arrangement de ses dents quelque tendance
à se rapprocher des animaux dont nous parlons, il montre
aussi une tendance semblable dans l'arrangement de ses pieds. Ainsi,
les chameaux qui ont des canines, et même deux ou quatre incisives
à la mâchoire supérieure, ont un os de plus
au tarse, parce que leur scaphoïde n'est pas soudé au
cuboïde, et des ongles très-petits avec des phalanges
onguéales correspondantes. Les chevrotains, dont les canines
sont très-développées, ont un péroné
distinct tout le long de leur tibia, tandis que les autres pied
fourchus n'ont pour tout péroné qu'un petit os articulé
au bas du tibia. Il y a donc une harmonie constante entre deux organes
en apparence fort étrangers l'un à l'autre; et les
gradations de leurs formes se correspondent sans interruption, même
dans les cas où nous ne pouvons rendre raison de leurs rapports.
Or, en adoptant ainsi la méthode de l'observation comme
un moyen supplémentaire quand la théorie nous abandonne,
on arrive à des détails faits pour étonner.
La moindre facette d'os, la moindre apophyse ont un caractère
déterminé, relatif à la classe, à l'ordre,
au genre et à l'espèce auxquels elles appartiennent,
au point que toutes les fois que l'on a seulement une extrémité
d'os bien conservée, on peut, avec de l'application, et en
s'aidant avec un peu d'adresse de l'analogie et de la comparaison
effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement
que si l'on possédait l'animal entier. J'ai fait bien des
fois l'expérience de cette méthode sur des portions
d'animaux connus, avant d'y mettre entièrement ma confiance
pour les fossiles; mais elle a toujours eu des succès si
infaillibles, que je n'ai plus aucun doute sur la certitude des
résultats qu'elle m'a donnés.
Il est vrai que j'ai joui de tous les secours qui pouvaient m'être
nécessaires, et que ma position heureuse et une recherche
assidue pendant près de trente ans m'ont procuré des
squelettes de tous les genres et sous-genres de quadrupèdes,
et même de beaucoup d'espèces dans certains genres,
et de plusieurs individus dans quelques espèces. Avec de
tels moyens il m'a été aisé de multiplier mes
comparaisons, et de vérifier dans tous leurs détails
les applications que je faisais de me lois.
Nous ne pouvons traiter plus au long de cette méthode,
et nous sommes obligés de renvoyer à la grande anatomie
comparée que nous ferons bientôt paraître, et
où l'on en trouvera toutes les règles. Cependant un
lecteur intelligent pourra déjà en abstraire un grand
nombre de l'ouvrage sur les os fossiles, s'il prend la peine de
suivre toutes les applications que nous y en avons faites. Il verra
que c'est par cette méthode seule que nous nous sommes dirigés,
et qu'elle nous a presque toujours suffi pour rapporter chaque os
à son espèce, quand il était d'une espèce
vivante; à son genre, quant il était d'une espèce
inconnue; à son ordre, quand il était d'un genre nouveau;
à sa classe enfin, quand il appartenait à un ordre
non encore établi, et pour lui assigner, dans ces trois derniers
cas, les caractères propres à le distinguer des ordres,
des genres, ou des espèces les plus semblables. Les naturalistes
n'en faisaient pas davantage, avant nous, pour des animaux entiers.
C'est ainsi que nous avons déterminé et classé
les restes de plus de cent cinquante mammifères ou quadrupèdes
ovipares.
Tableaux des résultats généraux de ces recherches
Considérés par rapport aux espèces, plus
de quatre-vingt-dix de ces animaux sont bien certainement inconnus
jusqu'à ce jour des naturalistes; onze ou douze ont une ressemblance
si absolue avec des espèces connues, que l'on ne peut guère
conserver de doute sur leur identité; les autres présentent,
avec des espèces connues, beaucoup de traits de ressemblance;
mais la comparaison n'a pu encore en être faite d'une manière
assez scrupuleuse pour lever tous les doutes.
Considérés par rapport aux genres, sur les quatre-vingt-dix
espèces inconnues, il y en a près de soixante qui
appartiennent à des genres nouveaux: les autres espèces
se rapportent à des genres ou sous-genres connus.
Il n'est pas inutile de considérer aussi ces animaux par
rapport aux classes et aux ordres auxquels ils appartiennent.
Sur les cent cinquante espèces, un quart environ sont des
quadrupèdes ovipares, et toutes les autres des mammifères.
Parmi celles-ci, plus de la moitié appartiennent aux animaux
à sabot non ruminans.
Toutefois il serait encore prématuré d'établir
sur ces nombres aucune conclusion relative à la théorie
de la terre, parce qu'ils ne sont point en rapport nécessaire
avec les nombres des genres ou des espèces qui peuvent être
enfouis dans nos couches. Ainsi l'on a beaucoup plus recueilli d'os
de grandes espèces, qui frappent davantage les ouvriers,
tandis que ceux des petites sont ordinairement négligés,
à moins que le hasard ne les fasse tomber dans les mains
d'un naturaliste, ou que quelque circonstance particulière,
comme leur abondance extrème en certains lieux, n'attire
l'attention du vulgaire.
Rapports des espèces avec les couches
Ce qui est plus important, ce qui fait même l'object le
plus essentiel de tout mon travail, et établit sa véritable
relation avec la théorie de la terre, c'est de savoir dans
quelle couches on trouve chaque espèce, et s'il y a quelques
lois générales relatives, soit aux subdivisions zoologiques,
soit au plus ou moins de ressemblance des expèces avec celles
d'aujourd'hui.
Les lois reconnue à cet égard sont très-belles
et très claires.
Premièrement, il est certain que les quadrupèdes
ovipares paraissent beaucoup plus tôt que les vivipares; qu'ils
sont même plus abondans, plus forts, plus variés dans
les anciennes couches qu'à la surface actuelle du globe.
Les ichtyosaurus, les plesiosaurus, plusieurs tortues, plusieurs
crocodiles sont au-dessous de la craie dans les terrains dits communément
du Jura. Les monitors de Thuringe seraient plus ancient encore si,
comme le pense l'Ecole de Werner, les schistes cuivreux qui les
recèlent au milieu de tant de sortes de poissons que l'on
croit d'eau douce, sont au nombre des plus anciens lits du terrain
secondaire. Les immenses sauriens et les grandes tortues de Maëstricht
sont dans la formation crayeuse même; mais ce sont des animaux
marins.
Cette première apparition d'ossemens fossiles semble donc
déjà annoncer qu'il existait des terres sèches
et des eaux douces avant la formation de la craie; mais, ni à
cette époque, ni pendant que la craie s'est formée,
ni même long-temps depuis, il ne s'est point incrusté
d'ossemens de mammifères terrestres, ou du moins le petit
nombre de ceux que l'on allègue ne forme qu'une exception
presque sans conséquence.
Nous commençons à trouver des os de mammifères
marins, c'est-à-dire de lamantins et de phoques, dans le
calcaire coquillier grossier qui recouvre la craie dans nos environs;
mais il n'y a encore aucun os de mammifère terrestre.
Malgré les recherches les plus suivies, il m'a été
impossible de découvrir aucune trace distincte de cette classe
avant les terrains déposés sur le calcaire grossier;
des lignites et des molasses en recèlent à la vérité;
mais je doute beaucoup que ces terrains soient tous, comme on le
croit, antérieurs à ce calcaire; les lieux où
ils ont fourni des os sont trop limités, trop peu nombreux
pour que l'on ne soit pas obligé de supposer quelque irrégularité
ou quelque retour dans leur formation. Au contraire, aussitôt
qu'on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire
grossier, les os d'animaux terrestres se montrent en grand nombre.
Ainsi, comme il est raisonnable de croire que les coquilles et
les poissons n'existaient pas à l'époque de la formation
des terrains primordiaux, l'on doit croire aussi que les quadrupèdes
ovipare ont commencé avec les poissons, et dès les
premiers temps qui ont produit les terrains secondaires; mais que
les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins en nombre
considérable, que long-temps après, et lorsque les
calcaires grossiers qui contiennent déjà la plupart
de nos genres de coquilles, quoique en espèces différentes
des nôtres, eurent été déposés.
Il est à remarquer que ces calcaires grossiers, ceux dont
on se sert à Paris pour bâtir, sont les derniers bancs
qui annoncent un séjour long et tranquille de la mer sur
nos continens. Après eux l'on trouve bien encore des terrains
remplis de coquilles et d'autres produits de la mer; mais ce sont
des terrains meubles, des sables, des marnes, des grès, des
argile, qui indiquent plutôt des transports plus ou moins
tumultueux qu'une précipitation tranquille; et, s'il y a
quelques bancs pierreux et réguliers un peu considérables
au-dessous ou au-dessus de ces terrains de transport, ils donnent
généralement des marques d'avoir été
déposés dans l'eau douce.
Presque tous les os connus de quadrupèdes vivipares sont
donc, ou dans ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de
transport, et par conséquent il y a tout lieu de croire que
ces quadrupèdes n'ont commencé à exister, ou
du moins à laisser de leurs dépouilles dans les couches
que nous pouvons sonder, que depuis l'avant-dernière retraite
de la mer, et pendant l'état de choses qui a précédé
sa derniére irruption.
Mais il y a aussi un ordre dans la disposition de ces os entre
eux, et cet ordre annonce encore une succession très remarquable
entre leurs espèces.
D'abord tous les genres inconnus aujourd'hui, les palæothériums,
les anoplothériums, etc., sur le gisement desquels on a des
notions certaines, appartiennent aux plus anciens des terrains dont
il est question ici, à ceux qui reposent immédiatement
sur le calcaire grossier. Ce sont eux principalement qui remplissent
les bancs réguliers déposés par les eaux douces
ou certains lits de transport, très-anciennement formés,
composés en général de sables et de cailloux
roulés, et qui étaient peut-être les premières
alluvions de cet ancien monde. On trouve aussi avec eux quelque
espèces perdues de genres connus, mais en petit nombre, et
quelques quadrupèdes ovipares et poissons qui paraissent
tous d'eau douce. Les lits qui les recèlent sont toujours
plus ou moins recouverts par des lits de transport remplis de coquilles
et d'autres produits de la mer.
Les plus célèbres des espèces inconnues,
qui appartiennent à des genres connus ou à des genres
très-voisins de ceux qui l'on connait, comme les éléphans,
les rhinocéros, les hippopotames, les mastodontes fossiles,
ne se trouvent point avec ces genres plus anciens. C'est dans les
seuls terrains de transport qu'on les découvre, tantôt
avec des coquilles de mer, tantôt avec des coquilles d'eau
douce, mais jamais dans des bancs pierreux réguliers. Tout
ce qui se trouve avec ces espèces est ou inconnu comme elles,
ou au moins douteux.
Enfin les os d'espèces qui paraissent les mêmes que
les nôtres ne se déterrent que dans les derniers dépôts
d'alluvions formés sur les bords des rivières, ou
sur les fonds d'anciens étangs ou marais desséchés,
ou dans l'épaisseur des couches de tourbes, ou dans les fentes
et cavernes de quelques rochers, ou enfin à peu de distance
de la superficie dans des endroits où ils peuvent avoir été
enfouis par des éboulemens ou par la main des hommes; et
leur position superficielle fait que ces os, le plus récens
de tous, sont aussi, presque toujours, les moins bien conservés.
Il ne faut pas croire cependant que cette classification des divers
gisemens soit aussi nette que celle des espèces, ni qu'elle
porte un caractère de démonstration comparable: il
y a des raisons nombreuses pour qu'il n'en soit pas ainsi.
D'abord toutes mes déterminations d'espèces ont
été faites sur les os eux-mêmes, ou sur de bonnes
figures; il s'en faut au contraire beaucoup que j'aie observé
par moi-même tous les lieux où ces os ont été
découverts. Très-souvent j'ai été obligé
de m'en rapporter à des relations vagues, ambiguës,
faites par des personnes qui ne savaient pas bien elles-mêmes
ce qu'il fallait observer: plus souvent encore je n'ai point trouvé
de renseignemens du tout.
Secondement, il peut y avoir à cet égard infiniment
plus d'équivoque qu'à l'égard des os eux-mêmes.
Le même terrain peut paraître récent dans les
endroits où il est superficiel, et ancient dans ceux où
il est recouvert par les bancs qui lui ont succédé.
Des terrains anciens peuvent avoir été transportés
par des inondations partielles, et avoir couvert des os récens;
ils peuvent s'être éboulés sur eux et les avoir
enveloppés et mêlés avec les productions de
l'ancienne mer qu'ils recélaient auparavant; des os anciens
peuvent avoir été lavés par les eaux et ensuite
repris par des alluvions récentes; enfin des os récens
peuvent être tombés dans les fentes ou les cavernes
d'anciens rochers, et y avoir été enveloppés
par des stalactites ou d'autre incrustations. Il faudrait dans chaque
cas analyser et apprécier toutes ces circonstances, qui peuvent
masquer aux yeux la véritable origine des fossiles; et rarement
les personnes qui ont recueilli des os se sont-elles douté
de cette nécessité, d'où résulte que
les véritables caractères de leur gisement ont presque
toujours été négligés ou méconnus.
En troisième lieu, il y a quelques espèces douteuses
qui altéreront plus ou moins la certitude des résultats
aussi long-temps qu'on ne sera pas arrivé à des distinctions
nettes à leur égard; ainsi les chevaux, les buffles,
qu'on trouve avec les éléphans, n'ont point encore
de caractères spécifiques particuliers; et les géologistes
qui ne voudront pas adoptes mes différentes époques
pour les os fossiles, pourront en tirer encore pendant bien des
années un argument d'autant plus commode, que c'est dans
mon livre qu'ils le prendront.
Mais tout en convenant que ces époques sont susceptibles
de quelques objections pour les personnes qui considéreront
avec légèreté quelque cas particulier, je n'en
suis pas moins persuadé que celles qui embrasseront l'ensemble
des phéonmènes ne seront point arrêtées
par ces petites difficultés partielles, et reconnaîtront
avec moi qu'il y a eu au moins une et très-probablement deux
successions dans la classe des quadrupèdes avant celle qui
peuple aujourd'hui la surface de nos contrées.
Ici je m'attends encore à une autre objection, et même
on me l'a déjà faite.
Les espèces perdues ne sont pas des variétés
des espèces vivantes
Pourquoi les races actuelle, me dira-t-on, ne seraient-elles pas
des modifications de ces races anciennes que l'on trouve parmi les
fossiles, modifications qui auraient été produites
par les circonstances locales et le changement de climat, et portées
à cette extrême différence par la longue succession
des années?
Cette objection doit surtout paraître forte à ceux
qui croient à la possibilité indéfinie de l'altération
des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec
des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient
se changer les unes dans les autres, ou résulter d'une seule
d'entre elles.
Cependant on peut leur répondre, dans leur propre système,
que si les espèces ont changé par degrés, on
devrait trouver des traces de ces modifications graduelles; qu'entre
le palæothérium et les espèces d'aujourd'hui
l'on devrait découvrir quelques formes intermédiares,
et que jusqu'à présent cela n'est point arrivé.
Pourquoi les entrailles de la terre n'ont-elles point conservé
les monumens d'une généalogie si curieuse, si ce n'est
parce que les espèces d'autrefois étaient aussi constantes
que les nôtres, ou du moins parce que la catastrophe qui les
a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer
à leurs variations?
Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés
sont restreintes dans certaines limites fixées par la nature,
il faut, pour leur répondre, examiner jusqu'où s'étendent
ces limites, recherche curieuse, fort intéressante en elle-même
sous une infinité de rapports, et dont on s'est cependant
bien peu occupé jusqu'ici.
Cette recherche suppose la définition de l'espèce
qui sert de base à l'usage que l'on fait de ce mot, savoir
que l'espèce comprend les individus qui descendent les
uns des autres ou de parens communs, et ceux qui leur ressemblent
autant qu'ils se ressemblent entre eux. Ainsi nous n'appelons
variétés d'une espèce que les races plus ou
moins différentes qui peuvent en être sorties par la
génération. Nos observations sur les différences
entre les ancêtres et les descendans sont donc pour nous la
seule règle raisonnable; car toute autre rentrerait dans
des hypothèses sans preuves.
Or, en prenant ainsi la variété, nous observons
que les différences qui la constituent dépendent de
circonstances déterminées, et que leur étendue
augmente avec l'intensité de ces circonstances.
Ainsi les caractères les plus superficiels sont les plus
variables; la couleur tient beaucoup à la lumière;
l'épaisseur du poil à la chaleur; la grandeur à
l'abondance de la nourriture: mais, dans un animal sauvage, ces
variétés mêmes sont fort limitées par
le naturel de cet animal, qui ne s'écarte pas volontiers
des lieux où il trouve, au degré convenable, tout
ce qui est nécessaire au maintien de son espèce, et
qui ne s'étend au loin qu'autant qu'il y trouve aussi la
réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard
habitent depuis la zone torride jusqu'à la zone glaciale,
à peine éprouvent-ils, dans cent immense intervalle,
d'autre variété qu'un peu plus ou un peu moins de
beauté dans leur fourrure. J'ai comparé des crânes
de renards du Nord et de renards d'Égypte avec ceux des renards
de France, et je n'y ai trouvé que de différences
individuelles.
Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus
limités varient bien moins encore, surtout les carnassiers.
Une crinière plus fournie fait la seule différence
entre l'hyène de Perse et celle de Maroc.
Les animaux sauvages herbivores éprovent un peu plus profondément
l'influence du climat, parce qu'il s'y joint celle de la nourriture,
qui vient à différer quant à l'abondance et
quant à la qualité. Ainsi les éléphans
seront plus grands dans telle forêt que dans telle autre;
ils auront des défenses un peu plus longues dans les lieux
où la nourriture sera plus favorables à la formation
de la matière de l'ivorie; il en sera de même des rennes,
des cerfs, par rapport à leurs bois: mais que l'on prenne
les deux éléphans les plus dissemblables, et que l'on
voie s'il y a la moindre différence dans le nombre ou les
articulations des os, dans la structure de leurs dents, etc.
D'ailleurs les espèces herbivores à l'état
sauvage paraissent plus restreintes que les carnassières
dans leur disperson, parce que l'espèce de la nourriture
se joint à la température pour les arrêter.
La nature a soin aussi d'empêcher l'altération des
espèces, qui pourrait résulter de leur mélange,
par l'aversion mutuelle qu'elle leur a donnée. Il faut toutes
les ruses, toute la puissance de l'homme pour faire contracter ces
unions, même aux espèces qui se ressemblent le plus;
et quand les produits sont féconds, ce qui est très-rare,
leur fécondité ne va point au-delà de quelques
générations, et n'aurait probablement pas lieu sans
la continuation des soins qui l'ont excitée. Aussi, ne voyons-nous
pas dans nos bois d'individus intermédiaires entre le lièvre
et le lapin, entre le cerf et le daim, entre la marte et la fouine.
Mais l'empire de l'homme altère cet ordre; il développe
toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible,
et en tire des produits que les espèces, livrées à
elles-mêmes, n'auraient jamais donnés.
Ici le degré des variations est encore proportionné
à l'intensité de leur cause, qui est l'esclavage.
Il n'est pas très-élevé dans les espèces
demi-domestiques, comme le chat. Des poils plus doux, des couleurs
plus vives, une taille plus ou moins forte, voilà tout ce
qu'il éprouve; mais le squelette d'un chat d'Angora ne diffère
en rien de constant de celui d'un chat sauvage.
Dans les herbivores domestiques, que nous transportons en toutes
sortes de climats, que nous assujétissons à toutes
sortes de régimes, auxquels nous mesurons diversement le
travail et la nourriture, nous obtenons des variations plus grandes,
mais encore toutes superficielles: plus ou moins de taille, des
cornes plus ou moins longues qui manquent quelquefois entièrement;
une loupe de graisse plus ou moins forte sur les épaules,
forment les différences des boeufs; et ces différences
se conservent long-temps, même dans les races transportées
hors du pays où elles se sont formées, quand on a
soin d'en empêcher le croisement.
De cette nature sont aussi les innombrables variétés
des moutons qui portent principalement sur la laine, parce que c'est
l'object auquel l'homm a donné le plus d'attention: elles
sont un peu moindres, quoique encore très sensibles dans
les chevaux.
En général les formes des os varient peu; leurs
connexions, leurs articulations, la forme des grandes dents molaires
ne varient jamais.
Le peu de développement des défenses dans le cochon
domestique, la soudure de ses ongles dans quelques-unes de ses races,
sont l'extrême des différences que nous avons produites
dans les herbivores domestiques.
Les effeets les plus marqués de l'influence de l'homme
se montrent sur l'animal dont il a fait le plus complétement
la conquête, sur le chien, cette espèce tellement dévouée
à la nôtre, que les individus mêmes semblent
nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt,
leur sentiment propre. Transportés par les hommes dans tout
l'univers, soumis à toutes les causes capable d'influer sur
leur développement, assortis dans leurs unions au gré
de leurs maîtres, les chiens varient pour la couleur, pour
l'abondance du poil, qu'ils perdent même quelquefois entièrement;
pour sa nature; pour la taille qui peut différer comme un
à cinq dans les dimensions linéaires, ce qui fait
plus du centuple de la masse; pour la forme des oreilles, du nez,
de la queue; pour la hauteur relative des jambes; pour le développement
progressif du cerveau dans les variétés domestiques,
d'où résulte la forme même de leur tête,
tantot grèle, à museau effilé, à front
plat, tantôt à museau court, à front bombé;
au point que les différences apparentes d'un mâtin
et d'un barbet, d'un lévrier et d'un doguin, sont plus fortes
que celles d'aucunes espèces sauvages d'un même genre
naturel; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu'à
ce jour dans le règne animal, il y a des races de chiens
qui ont un doigt de plus au pied de derrière avec les os
du tarse correspondans, comme il y a, dans l'espèce humaine,
quelques familles sexdigitaires.
Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les
mêmes, et jamais la forme des dents ne change d'une manière
appréciable; tout au plus y a-t-il quelques individus où
il se développe une fausse molaire de plus, soit d'un côté,
soit de l'autre (76).
Il y a donc, dans les animaux, des caractères qui résistent
à toutes les influences, soit naturelles, soit humaines,
et rien n'annonce que le temps ait, à leur égard,
plus d'effet que le climat et la domesticité.
Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers
de siècles qu'ils accumulent d'un trait de plume; mais dans
de semblables matières nous ne pouvons guère juger
de ce qu'un long temps produirait, qu'en multipliant par la pensée
ce que produit un temps moindre. J'ai donc cherché à
recueillir les plus anciens documens sur les formes des animaux,
et il n'en existe point qui égalent, pour l'antiquité
et pour l'abondance, ceux que nous fournit l'Égypte. Elle
nous offre, non-seulement des images, mais les corps des animaux
eux-mêmes embaumés dans ses catacombes.
J'ai examiné avec le plus grand soin les figures d'animaux
et d'oiseaux gravés sur les nombreux obélisques venus
d'Égypte dans l'ancienne Rome. Toutes ces figures sont, pour
l'ensemble, qui seul a pu être l'object de l'attention des
artistes, d'une ressemblance parfaite avec les espèces telles
que nous les voyons aujourd'hui.
Chacun peut examiner les copies qu'en donnent Kirker et Zoega:
sans conserver la pureté de trait des originaux, elles offrent
encore des figures très-reconnaissables. On y distingue aisément
l'ibis, le vautour, la chouette, le faucon, l'oie d'Égypte,
le vanneau, le râle de terre, la vipère haje ou l'aspic,
le céraste, le lièvre d'Égypte avec ses longues
oreilles, l'hippopotame même; et dans ces nombreux monumens
gravés dans le grand ouvrage sur l'Égypte, on voit
quelquefois les animaux les plus rares, l'algazel, par exemple,
qui n'a été vu en Europe que depuis quelques années
(77).
Mon savant collègue, M. Geoffroy Saint-Hilaire, pénétré
de l'importance de cette recherche, a eu soin de recueillir dans
les tombeaux et dans les temples de la Haute et de la Basse-Égypte
le plus qu'il a pu de momies d'animaux. Il a rapporté des
chats, des ibis, des oiseaux de proie, des chiens, des singes, des
crocodiles, une tête de boeuf, embaumeés; et l'on n'aperçoit
certainement pas plus de différence entre ces êtres
et ceux que nous voyons, qu'entre les momies humaines et les squelettes
d'hommes d'aujoud'hui. On pouvait en trouver entre les momies d'ibis
et l'ibis, tel que le décrivaient jusqu'à ce jour
les naturalistes; mais j'ai levé tous les doutes dans un
mémoire sur cet oiseau, que l'on trouvera à la suite
de ce discours, et où j'ai montré qu'il est encore
maintenant le même que du temps des Pharaons. Je sais bien
que je ne cite là que des individus de deux ou trois mille
ans; mais c'est toujours remonter aussi haut que possible.
Il n'y a donc, dans les faits connus, rien qui puisse appuyer
le moins du monde l'opinion que les genres nouveaux que j'ai découverts
ou établis parmi les fossiles, non plus que ceux qui l'ont
été par d'autres naturalistes, les palaeothériums,
les anoplothériums, les mégalonyx, les
mastodontes, les ptérodactyles, les ichtyosaurus,
etc., aient pu être les souches de quelques-uns des animaux
d'aujourd'hui, lesquels n'en différeraient que par l'influence
du temps ou du climat; et quand il serait vrai (ce que je suis loin
encore de croire) que les éléphans, les rhinocéros,
les élans, les ours fossiles ne diffèrent pas plus
de ceux d'à présent que les races des chiens ne diffèrent
entre elles, on ne pourrait pas conclure de là l'identité
d'espèces, parce que les races des chiens ont été
soumises à l'influence de la domesticité que ces autres
animaux n'ont ni subie, ni pu subir.
Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent
les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs
espèces qui n'existent plus, je ne prétends pas qu'il
ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces
aujourd'hui existantes; je dis seulement qu'elles n'existaient pas
dans les lieux où on les voit à présent, et
qu'elles ont dû y venir d'ailleurs.
Supposons, par example, qu'une grande irruption de la mer couvre
d'un amas de sables ou d'autres débris le continent de la
Nouvelle-Hollande, elle y enfouira les cadavres des kanguroos, des
phascolomes, des dasyures, des péramèles, des phalangers
volans, des échidnés, et des ornithorinques, et elle
détruira entièrement les espèces de tous ces
genres, puisqu'aucun d'eux n'existe maintenant en d'autres pays.
Que cette même révolution mette à sec les
petits détroits multipliés qui séparent la
Nouvelle-Hollande du continent de l'Asie, elle ouvrira un chemin
aux éléphans, aux rhinocéros, aux buffles,
aux chevaux, aux chameaux, aux tigres, et à tous les autres
quadrupèdes asiatiques qui viendront peupler une terre où
ils auront été auparavant inconnus.
Qu'ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié
toute cette nature vivante, s'avise de fouiller le sol sur lequel
elle vit, il y trouvera des restes d'êtres tout différens.
Ce que la Nouvelle-Hollande serait, dans la supposition que nous
venons de faire, l'Europe, la Sibérie, une grande partie
de l'Amérique, le sont effectivement; et peut-être
trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées
et la Nouvelle-Hollande elle-même, qu'elles ont toutes éprouvé
des révolutions semblables, je dirais presque des échanges
mutuels de productions; car, poussons la supposition plus loin,
après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle-Hollande,
admettons une seconde révolution qui détruise l'Asie,
leur patrie primitive, ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande,
leur seconde patrie, seraient tout aussi embarrassés de savoir
d'où ils seraient venus, qu'on peut l'être maintenant
pour trouver l'origine des nôtres.
J'applique cette manière de voir à l'espèce
humaine.
Il n'y a point d'os humains fossiles
Il est certain qu'on n'a pas encore trouvé d'os humains
parmi les fossiles; et c'est une preuve de plus que les races fossiles
n'étaient point des variétés, puisqu'elles
n'avaient pu subir l'influence de l'homme.
Je dis que l'on n'a jamais trouvé d'os humains parmi les
fossiles, bien entendu parmi les fossiles proprement dits, ou, en
d'autres termes, dans les couches régulières de la
surface du globe; car dans les tourbières, dans les alluvions,
comme dans les cimetières, on pourrait aussi bien déterrer
des os humains que des os de chevaux ou d'autres espèces
vulgaires; il pourrait s'en trouver également dans des fentes
de rocher, dans des grottes où la stalactite se serait amoncelée
sur eux; mais dans let lits qui recèlent les anciennes races,
parmi les palæothériums, et même parmi les éléphans
et les rhinocéros, on n'a jamais découvert le moindre
ossement humain. Il n'est guère, autour de Paris, d'ouvriers
qui ne croient que les os dont nos plâtrières fourmillent
sont en grande partie des os d'hommes; mais comme j'ai vu plusieurs
milliers de ces os, il m'est bien permis d'affirmer qu'il n'y en
a jamais eu un seul de notre espèce. J'ai examiné
à Pavie les groupes d'ossemens rapportés par Spallanzani,
de l'île de Cérigo; et, malgré l'assertion de
cet observateur célèbre, j'affirme également
qu'il n'y en a aucun dont on puisse soutentir qu'il est humain.
L'homo diluvii testis de Scheuchzer a été replacé,
dès ma première édition, à son véritable
genre, qui est celui des salamandres; et dans un examen que j'en
ai fait depuis à Harlem, par la complaisance de M. Van Marun,
qui m'a permis de découvrir les parties cachées dans
la pierre, j'ai obtenu la preuve complète de ce que j'avais
annoncé. On voit, parmi les os trouvés à Canstadt,
un fragment de mâchoire et quelques ouvrages humains; mais
on sait que le terrain fut remué sans précaution,
et que l'on ne tint point note des diverses hauteurs où chaque
chose fut découverte. Partout ailleurs les morceaux donnés
pour humains se sont trouvés, à l'examen, de quelque
animal, soit qu'on les ait examinés en nature ou simplement
en figures. Tout nouvellement encore on a prétendu en avoir
découvert à Marseille dans une pierre long-temps négligé
(78): c'étaient des empreintes de tuyaux marins (79). Les
véritables os d'hommes étaient des cadavres tombés
dans des fentes ou restés en d'anciennes galeries de mines,
ou enduits d'incrustation; et j'étends cette assertion jusqu'aux
squelettes humains découverts à la Guadeloupe dans
une roche formée de parcelles de madrépores rejetés
par la mer et unies par un suc calcaire (80). Les os humains trouveés
près de Kstriz, et indiqués par M. de Schlotheim,
avaient été annoncés comme tirés de
bancs très-anciens; mais ce savant respectable s'est empressé
de faire connaître combien cette assertion est encore sujette
au doute (81). Il en est de même des objects de fabrication
humaine. Les morceaux de fer trouvés à Montmartre
sont des broches que les ouvriers emploient pour mettre la poudre,
et qui cassent quelquefois dans la pierre (82).
Cependant les os humains se conservent aussi bien que ceux des
animaux, quand ils sont dans les mêmes circonstances. On ne
remarque en Égypte nulle différence entre les momies
humaines et celles de quadrupèdes. J'ai recueilli, dans des
fouilles faites il y a quelques années dans l'ancienne église
de Sainte-Geneviève, des os humains enterrés sous
la première race, qui pouvaient même appartenir à
quelques princes de la famille de Clovis, et qui ont encore très-bien
conservé leurs formes (83). On ne voit pas dans les champs
de bataille que les squelettes des hommes soient plus altérés
que ceux des chevaux, si l'on défalque l'influence de la
grandeur; et nous trouvons, parmi les fossiles, des animaux aussi
petits que le rat encore parfaitement conservés.
Tout porte donc à croire que l'espèce humaine n'existait
point dans les pays où se découvrent les os fossiles,
à l'époque des révolutions qui ont enfoui ces
os; car il n'y aurait eu aucune raison pour qu'elle échappât
toute entière à des catastrophes aussi générales,
et pour que ses restes ne se retrouvassent pas aujourd'hui comme
ceux des autres animaux: mais je n'en veux pas conclure que l'homme
n'existait point du tout avant cette époque. Il pouvait habiter
quelques contrées peu étendues, d'où il a repeuplé
la terre après ces événemens terribles; peut-être
aussi les lieux où il se tenait ont-ils été
entièrement abîmés et ses os ensevelis au fond
des mers actuelles, à l'exception du petit nombre d'individus
qui ont continué son espèce. Quoi qu'il en soit, l'établissement
de l'homme dans les pays où nous avons dit que se trouvent
les fossiles d'animaux terrestres, c'est-à-dire dans la plus
grande partie de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique, est
nécessairement postérieur non-seulement aux révolutions
qui ont enfoui ces os, mais encore à celles qui ont remis
à découvert les couches qui les enveloppent, et qui
sont les dernières que le globe ait subies: d'où il
est clair que l'on ne peut tirer ni des ces os eux-mêmes,
ni des amas plus ou moins considérables de pierres ou de
terre qui les recouvrent, aucun argument en faveur de l'ancienneté
de l'espèce humaine dans ces divers pays.
Preuves physiques de la nouveauté de l'état actuel
des continens
Au contraire, en examinant bien ce qui s'est passé à
la surface du globe, depuis qu'elle a été mise à
sec pour la dernière fois, et que les continens ont pris
leur forme actuelle au moins dans leurs parties un peu élevées,
l'on voit clairement que cette dernière révolution,
et par conséquent l'établissement de nos sociétés
actuelles ne peuvent pas être très-anciens. C'est un
des résultats à la fois les mieux prouvés et
les moins attendus de la saine géologie; résultat
d'autant plus précieux, qu'il lie d'une chaîne non
interrompue l'histoire naturelle et l'histoire civile.
En mesurant les effets produits dans un temps donné par
les causes aujourd'hui agissantes, et en les comparant avec ceux
qu'elles ont produits depuis qu'elles ont commencé d'agir,
l'on parvient à déterminer à peu près
l'instant où leur action a commencé, lequel est nécessairement
le même que celui où nos continens ont pris leur forme
actuelle, ou que celui de la dernière retraite subite des
eaux.
C'est en effet à compter de cette retraite que nos escarpemens
actuels ont commencé à s'ébouler, et à
former à leur pied des collines de débris; que nos
fleuves actuels ont commencé à couler et à
déposer leurs alluvions; que notre végétation
actuelle a commencé à s'étendre et à
produire du terreau; que nos falaises actuelles ont commencé
à être rongées par la mer; que nos dunes actuelles
ont commencé à être rejetées par le vent;
tout comme c'est de cette même époque que des colonies
humaines ont commencé ou recommencé à se répandre,
et à faire des établissmens dans les lieux dont la
nature l'a permis. Je ne parle point de nos volcans, non-seulement
à cause de l'irrégularité de leurs éruptions,
mais parce que rien ne prouve qu'ils n'aient pu exister sous la
mer, et qu'ainsi ils ne peuvent servir à la mesure du temps
qui s'est écoulé depuis sa dernière retraite.
Atterrissemens
MM. Deluc et Dolomieu sont ceux qui ont le plus soigneusement
examiné la marche des atterrissemens; et, quoique fort opposés
sur un grand nombre de points de la théorie de la terre,
ils s'accordent sur celui-là: les atterrissemens augmentent
très vite; ils devaient augmenter bien plus vite encore dans
les commencemens, lorsque les montagnes fournissaient davantage
de matériaux aux fleuves, et cependant leur étendue
est encore assez bornée.
Le Mémoire de Dolomieu, sur l'Égypte (84), tend
à prouver que, du temps d'Homère, la langue de terre
sur laquelle Alexandre fit bâtir sa ville n'existait pas encore;
que l'on pouvait naviguer immédiatement de l'île du
Phare dans le golfe appelé depuis lac Maréotis,
et que ce golfe avait alors la longueur indiquée par Ménélas,
d'environ quinze à vingt lieues. Il n'aurait donc fallu que
les neuf cent ans écoulés entre Homère et Strabon
pour mettre les choses dans l'état où ce dernier les
décrit, et pour réduire ce golfe à la forme
d'un lac de six lieues de longueur. Ce qui est plus certain, c'est
que, depuis lors, les choses ont encore bien changé. Les
sables que la mer et le vent ont rejetés ont formé,
entre l'île du Phare et l'ancienne ville, une langue de terre
de deux cents toises de largeur, sur laquelle la nouvelle ville
a été bâtie. Ils ont obstrué la bouche
du Nil la plus voisine, et réduit à peu près
à rien le lac Maréotis. Pendant ce temps les alluvions
du Nil ont été déposées le long du reste
du rivage, et l'ont immensément étendu.
Les anciens n'ignoraient pas ces changemens. Hérodote dit
que les prêtres d'Égypte regardaient leur pays comme
un présent du Nil. Ce n'est pour ainsi dire, ajoute-t-il,
que depuis peu de temps que le Delta a paru (85). Aristote fait
déjà observer qu'Homère parle de Thèbes
comme si elle eût seule en Égypte, et ne parle aucunement
de Memphis (86). Les bouches canopique et pelusiaque étaient
autrefois les principales, et la côte s'étendait en
ligne droite de l'une à l'autre; elle paraît encore
ainsi dans les cartes de Ptolomée; depuis lors l'eau s'est
jetée dans les bouches bolbitine et phatnitique; c'est à
leurs issues que se sont formés les plus grands atterrissemens
qui ont donné à la côte un contour demi-circulaire.
Les villes de Rosette et de Damiette, bâties au bord de la
mer sur ces bouches, il y a moins de mille ans, en sont aujourd'hui
à deux lieues. Selon Demaillet, il n'aurait fallu que vingt-six
ans pour prolonger d'une demi-lieue un cap en avant de Rosette (87).
L'élévation du sol de l'Égypte s'opère
en même temps que cette extension de sa surface, et le fond
du lit du flueve s'élève dans la même proportion
que les plaines adjacentes, ce qui fait que chaque siècle
l'inondation dépasse de beaucoup les marques qu'elle a laissées
dans les siècles précédens. Selon Hérodote,
un espace de neuf cents ans avait suffi pour établir une
différence de niveau de sept à huit coudées
(88). A Éléphantine, l'inondation surmonte aujourd'hui
de sept pieds les plus grandes hauteurs qu'elle atteignait sous
Septime-Sévère, au commencement du troisième
siècle. Au Caire, pour qu'elle soit jugée suffisante
aux arrosemens, elle doit dépasser de trois pieds et demi
la hauteur qui était nécessaire au neuvième
siècle. Les monumens antiques de cette terre célèbre
sont tous plus ou moins enfouis par leur base. Le limon amené
par le fleuve couvre même de plusieurs pieds les monticules
factices sur lesquels reposent les anciennes villes (89).
Le delta du Rhône n'est pas moins remarquable par ses accroissemens.
Astruc en donne le détail dans son Histoire naturelle du
Languedoc; et, par une comparaison soignée des descriptions
de Méla, de Strabon et de Pline, avec l'état des lieux
au commencement du dix-huitième siècle, il prouve,
en s'appuyant de plusieurs écrivains du moyen âge,
que les bras du Rhône se sont allongés de trois lieues
depuis dix-huit cent ans; que des atterrissemens semblables se sont
faits à l'ouest du Rhône, et que nombre d'endroits,
situés encore il y a six et huit cents ans au bord de la
mer ou des étangs, sont aujourd'hui à plusieurs milles
dans la terre ferme.
Chacun peut apprendre, en Hollande et en Italie, avec quelle rapidité
le Rhin, le Pô, l'Arno, aujourd'hui qu'ils sont ceints par
des digues, élèvent leur fond; combien leur embouchure
avance dans la mer en formant de longs promontoires à ses
côtés, et juger par ces faits du peu de siècles
que ces fleuves ont employés pour déposer les plaines
basses qu'ils traversent maintenant.
Beaucoup de villes qui, à des époques bien connnues
de l'histoire, étaient des ports de mer florissans, sont
aujourd'hui à quelques lieues dans les terres; plusieurs
même ont été ruinées par suite de ce
changement de position. Venise a peine à maintenir les lagunes
qui la séparent du continent; et, malgré tous ses
efforts, elle sera inévitablement un jour liée à
la terre ferme (90).
On sait, par le témoignage de Strabon, que, du temps d'Auguste,
Ravenne était dans les lagunes comme y est aujourd'hui Venise;
et à présent Ravenne est à une lieue du rivage.
Spina avait été fondée au bord de la mer par
les Grecs, et, dès le temps de Strabon, elle en était
à quatre-vingt-dix stades: aujourd'hui elle est détruite.
Adria en Lombardie, qui avait donné son nom à la mer,
dont elle était, il y a vingt et quelques siècles,
le port principal, en est maintenant à six lieues. Fortis
a même rendu vraisemblable qu'à une époque plus
ancienne les monts Euganéens pourraient avoir été
des îles.
Mon savant confrère à l'Institut, M. de Prony, inspecteur
général des ponts et chaussées, m'a communiqué
des renseignemens bien précieux pour l'explication de ces
changemens du littoral de l'Adriatique (91). Ayant été
chargé par le gouvernement d'examiner les remèdes
que l'on pourrait appliquer aux dévastations qu'occassionent
les crues du Pô, il a constaté que cette rivière,
depuis l'époque où on l'a enfermée de digues,
a tellement élevé son fond, que la surface de ses
eaux est maintenant plus haute que les toits des maisons de Ferrare;
en même temps ses atterrissemens ont avancé dans la
mer avec tant de rapidité, qu'en comparant d'anciennes cartes
avec l'état actuel, on voit que le rivage a gagné
de six mille toises depuis 1604; ce qui fait cent cinquante ou cent
quatre-vingts pieds, et en quelques endroits deux cents pieds par
an. L'Adige et le Pô sont aujourd'hui plus élevés
que tout le terrain qui leur est intermédiaire; et ce n'est
qu'en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu'ils
ont déposées autrefois, que l'on pourra prévenir
les désastres dont ils les menacent maintenant.
Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long
des branches du Rhin et de la Meuse; et c'est ainsi que les cantons
les plus riches de la Hollande ont continuellement le spectacle
effrayant de fleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus
de leur sol.
M. Wiebeking, directeur des ponts et chaussées du royaume
de Bavière, a écrit un Mémoire sur cette marche
des choses, si importante à bien connaître pour les
peuples et pour les gouvernemens, où il montre que cette
propriété d'élever leur fond appartient plus
ou moins à tous les fleuves.
Les atterrissemens le long des côtes de la mer du Nord n'ont
pas une marche moins rapide qu'en Italie. On peut les suivre aisément
en Frise et dans le pays de Groningue, où l'on connaît
l'époque des premières digues construites par le gouverneur
espagnol Gaspar Roblès, en 1570. Cent ans après l'on
avait déjà gagné, en quelques endroits, trois
quarts de lieue de terrain en dehors de ces digues; et la ville
même de Groningue, bâtie en partie sur l'ancien sol,
sur un calcaire qui n'appartient point à la mer actuelle,
et où l'on trouve les mêmes coquilles que dans notre
calcaire grossier des environs de Paris, la ville de Groningue n'est
qu'à six lieues de la mer. Ayant été sur les
lieux, je puis confirmer, par mon propre témoignage, des
faits d'ailleurs très connus, et dont M. Deluc a déjà
fort bien exposé la plus grande partie (92). On pourrait
observer le même phénomène, et avec la même
précision, tout le long des côtes de l'Ost-Frise, du
pays de Brème et du Holstein, parce que l'on connaît
les époques où les nouveaux terrains furent enceints
pour la première fois, et que l'on peut y mesurer ce que
l'on a gagné depuis.
Cette lisière, d'une admirable fertilité, formée
par les fleuves et par la mer, est pour ces pays un don d'autant
plus précieux, que l'ancien sol, couvert de bruyères
ou de tourbières, se refuse preque partout à la culture;
les alluvions seules fournissent à la subsistance des villes
peuplées construites tout le long de cette côte depuis
le moyen âge, et qui ne seraient peut-être pas arrivées
à ce degré de splendeur sans les riches terrains que
les fleuves leur avaient préparés, et qu'ils augmentent
continuellement.
Si la grandeur qu'Hérodote attribue à la mer d'Azof,
qu'il fait presque égale à l'Euxin (93), était
exprimée en termes moins vagues, et si l'on savait bien ce
qu'il a entendu par le Gerrhus (94), nous y trouverions encore de
fortes preuves des changemens produits par les fleuves, et de leur
rapidité; car les alluvions des rivières auraient
pu seules (95), depuis cette époque, c'est-à-dire
depuis deux mille deux ou trois cents ans, réduire la mer
d'Azof comme elle l'est, fermer le cours de ce Gerrhus, ou de cette
brande du Dniéper qui se serait jetée dans l'Hypacyris,
et avec lui dans le golfe Carcinites ou d'Olu-Degnitz, et réduire
à peu près à rien l'Hypacyris lui-même
(96). On en aurait de non moins fortes s'il était bien certain
que l'Oxus ou Sihoun, qui se jette maintenant dans le lac d'Aral,
tombait autrefois dans la mer Caspienne; mais nous avons près
de nous des faits assez démonstratifs pour n'en point alléguer
d'équivoques, et ne pas nous exposer à faire de l'ignorance
des anciens en géographie la base de nos propositions physiques
(97).
Marche des dunes
Nous avons parlé ci-dessus des dunes, ou de ces monticules
de sable que la mer rejette sur les côtes basses quand son
fond est sablonneux. Partout où l'industrie de l'homme n'a
pas su les fixer, ces dunes avancent dans les terres aussi irrésistiblement
que les alluvions des fleuves avancent dans la mer; elles poussent
devant elles des étangs formés par les eaux pluviales
du terrain qu'elles bordent, et dont elles empêchent la communication
avec la mer, et leur marche a dans beaucoup d'endroits une rapidité
effrayante. Forêts, bâtimens, champs cultivés,
elles envahissent tout. Celles du golfe de Gascogne (98) ont déjà
couvert un grand nombre de villages mentionnés dans des titres
du moyen âge; et en ce moment, dans le seul département
des Landes, elles en menacent dix d'une destruction inévitable.
L'un de ces villages, celui de Mimisan, lutte depuis vingt ans contre
elles, et une dune de plus de soixante pieds d'élévation
s'en approche, pour ainsi dire, à vue d'il.
En 1802, les étangs ont envahi cinq belles métairies
dans celui de Saint-Julien (99); ils ont couvert depuis long-temps
une ancienne chaussée romaine qui conduisait de Bordeaux
à Bayonne, et que l'on voyait encore il y a quarante ans
quand les eaux étaient basses (100). L'Adour qui, à
des époques connues, passait au vieux Boucaut, et se jetait
dans la mer au cap Breton, est maintenant détourné
de plus de mille toises.
Feu M. Bremontier, inspecteur des ponts et chaussées, qui
a fait de grands travaux sur les dunes, estimait leur marche à
soixante pieds par an, et dans certains points à soixante-douze.
Il ne leur faudrait, selon ses calçuls, que deux mille ans
pour arriver à Bordeaux; et, d'après leur étendue
acutelle, il doit y en avoir un peu plus de quatre mille qu'elles
ont commencé à se former (101).
Le recouvrement des terrains cultivables de l'Égypte par
les sables stériles de la Libye qu'y jette le vent d'ouest,
est un phénomène du même genre que les dunes.
Ces sables ont envahi un nombre de villes et de villages dont les
ruines paraissent encore, et cela depuis la conquête du pays
par les Mahométans, puisqu'on voit percer au travers du sable
les sommités des minarets de quelques mosquées (102):
avec une marche si rapide, ils auraient sans doute rempli les parties
étroites de la vallée s'il y avait tant de siècles
qu'ils eussent commencé à y être jetés
(103): il ne resterait plus rien entre la chaîne libyque et
le Nil. C'est encore là un chronomètre dont il serait
aussi facile qu'intéressant d'obtenir la mesure.
Tourbières et éboulemens
Les tourbières produites si généralement
dans le nord de l'Europe, par l'accumulation des débris de
sphagnum et d'autres mousses aquatiques, donnent aussi une mesure
du temps; elles s'élèvent dans des proportions déterminées
pour chaque lieu; elles enveloppent ainsi les petites buttes des
terrains sur lesquels elles se forment; plusieurs de ces buttes
ont été enterrées de mémoire d'hommes.
En d'autres endroits la toubière descend le long des vallons;
elle avance comme les glaciers; mais les glaciers se fondent par
leur bord inférieur, et la tourbiére n'est arétée
par rien: en la sondant jusqu'au terrain solide, on juge de son
ancienneté, et l'on trouve, pour les tourbières comme
pour les dunes, qu'elles ne peuvent remonter à une époque
indéfiniment reculée. Il en est de même pour
les éboulemens qui se font avec une rapidité prodigieuse
au pied de tous les escarpemens, et qui sont encore bien loin de
les avoir couverts; mais, comme l'on n'a pas encore appliqué
de mesures précises à ces deux sortes de causes, nous
n'y insisterons pas davantage (104).
Toujours voyons-nous que partout la nature nous tient le même
langage; partout elle nous dit que l'ordre actuel des choses ne
remonte pas très-haut; et, ce qui est bien remarquable, partout
l'homme nous parle comme la nature, soit que nous consultions les
vraies traditions des peuples, soit que nous examinions leur état
moral et politique, et le développement intellectuel qu'ils
avaient atteint au moment où commencent leurs monumens authentiques.
L'histoire des peuples confirme la nouveauté des continens
En effet, bien qu'au premier coup d'il, les traditions de
quelques anciens peuples, qui reculaient leur origine de tant de
milliers de siècles, semblent contredire fortement cette
nouveauté du monde actuel, lorsqu'on examine de plus près
ces traditions, on n'est pas long-temps à s'apercevoir qu'elles
n'ont rien d'historique: on est bientôt convaincu, au contraire,
que la véritable histoire, et tout ce qu'elle nous a conservé
de documens positifs sur les premiers établissemens des nations,
confirme ce que les monumens naturels avaient annoncé.
La chronologie d'aucun de nos peuple d'Occident ne remonte, par
un fil continu, à plus de trois mille ans. Aucun d'eux ne
peut nous offrir avant cette époque, ni même deux ou
trois siècles depuis, une suite de faits liés ensemble
avec quelque vraisemblance. Le nord de l'Europe n'a d'histoire que
depuis sa conversion au christianisme; l'histoire de l'Espagne,
de la Gaule, de l'Angleterre, ne date que des conquêtes des
Romains; celle de l'Italie septentrionale, avant la fondation de
Rome, est aujourd'hui à peu près inconnue. Les Grecs
avouent ne posséder l'art d'écrire que depuis que
les Phéniciens le leur ont enseigné il y a trente-trois
ou trente-quatre siècles; long-temps encore depuis, leur
histoire est pleine de fables, et ils ne font pas remonter à
trois cents ans plus haut les premeiers vestiges de leur réunion
en corps de peuples. Nous n'avons de l'histoire de l'Asie occidentale
que quelques extraits contradictoires qui ne vont, avec un peu de
suite, qu'à vingt-cinq siècles (105), et en admettant
ce qu'on en rapporte de plus ancient avec quelques détails
historiques, on s'élèverait à peine à
quarante (106).
Le premier historien profane dont il nous reste des ouvrages,
Hérodote, n'a pas deux mille trois cents ans d'ancienneté
(107). Les historiens antérieurs qu'il a pu consulter ne
datent pas d'un siècle avant lui (108).
On peut même juger de ce qu'ils étaient par les extravagances
qui nous restent, extraites d'Aristée de Proconnèse
et de quelques autres.
Avant eux on n'avait que des poëtes; et Homère, le
plus ancient que l'on possède, Homère, le maître
et le modèle éternel de tout l'Occident, n'a précédé
notre âge que de deux mille sept cents ou deux mille hit cent
ans.
Quand ces premiers historiens parlent des anciens événemens,
soit de leur nation, soit des nations voisines, ils ne citent que
des traditions orales et non des ouvrages publics. Ce n'est que
long-temps après eux que l'on a donné de prétendus
extraits des annales égyptiennes, phéniciennes et
babyloniennes. Bérose n'écrivit que sous le règne
de Séleucus Nicator, Hiéronyme que sous celui d'Antiochus
Soter, et Manéthon que sous le règne de Ptolomée
Philadelphe. Ils sont tous les trois seulement du troisième
siècle avant Jésus-Christ.
Que Sanchoniaton soit un auteur véritable ou supposé,
on ne le connaissait point avant que Philon de Byblos en eût
publié une traduction sous Adrien, dans le second siècle
après Jésus-Christ, et quand on l'aurait connu, l'on
n'y aurait trouvé pour les premiers temps, comme dans tous
les auteurs de cette espèce, qu'une théogonie puérile,
ou une métaphysique tellement déguisée sous
des allégories, qu'elle en est méconnaissable.
Un seul peuple nous a conservé des annales écrites
en prose avant l'époque de Cyrus; c'est le peuple juif.
La partie de l'ancient Testament, que l'on nomme le Pentateuque,
existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme de Jéroboam,
puisque les Samaritains la reçoivent comme les Juifs, c'est-à-dire
qu'elle a maintenant, à coup sûr, plus de deux mille
huit cents ans.
Il n'y a nulle raison pour ne pas attribuer la rédaction
de la Genèse à Moïse lui-même, ce qui la
ferait remonter à cinq cents ans plus haut, à trente-trois
siècles; et il suffit de la lire pour s'apercevoir qu'elle
a été composée en partie avec des morceaux
d'ouvrages antérieurs: on ne peut donc aucunement douter
que ce ne soit l'écrit le plus ancien dont notre occident
soit en possession.
Or cet ouvrage, et tous ceux qui ont été faits depuis,
quelque étrangers que leurs auteurs fussent et à Moïse
et à son peuple, nous présentent les nations des bords
de la Méditerranée comme nouvelles; ils nous les montrent
encore demi-sauvages quelques siècles auparavant; bien plus,
ils nous parlent tous d'une catastrophe générale,
d'une irruption des eaux, qui occasiona une régénération
presque totale du genre humain, et ils n'en font pas remonter l'époque
à une intervalle bien éloigné.
Les textes du Pentateuque qui allongent le plus cet intervalle
ne le placent pas à plus de vingt siècles avant Moïse,
ni par conséquent à plus de cinq mille quatre cents
ans avant nous (109).
Les traditions poétiques des Grecs, sources de toute notre
histoire profane pour ces époques reculées, n'ont
rien qui contredise les annales des Juifs; au contraire, elles s'accordent
admirablement avec elles, par l'époque qu'elles assignent
aux colons égyptiens et phéniciens qui donnèrent
à la Grèce les premiers germes de civilisation; on
y voit que vers le même siècle où la peuplade
israélite sortit d'Égypte pour porter en Palestine
le dogme sublime de l'unité de Dieu, d'autres colons sortirent
du même pays pour porter en Grèce une religion plus
grossière, au moins à l'extérieur, quelles
que fussent d'ailleurs les doctrines secrètes qu'elle réservait
à ses initiés; tandis que d'autres encore venaient
de Phénicie et enseignaient aux Grecs l'art d'écrire,
et tout ce qui a rapport à la navigation et au commerce (110).
Il s'en faut sans doute de beaucoup que l'on ait eu depuis lors
une histoire suivie, puisque l'on place encore long-temps après
ces fondateurs de colonies une foule d'événemens mythologiques
et d'aventures où des dieux et des héros interviennent,
et qu'on ne lie ces chefs à l'histoire véritable que
par des généalogies évidemment factices (111);
mais ce qui est bien plus certain encore, c'est que tout ce qui
avait précédé leur arrivée ne pouvait
s'être conservé que dans des souvenirs très-confus,
et n'aurait pu être suppléé que par de pures
inventions, pareilles à celles de nos moines du moyen âge
sur les origines des peuples de l'Europe.
Ainsi, non-seulement on ne doit pas s'étonner qu'il y ait
eu dans l'antiquité même beaucoup de doutes et de contradictions
sur les époques de Cécrops, de Deucalion, de Cadmus
et de Danaüs; non-seulement il serait puéril d'attacher
la moindre importance à une opinion quelconque sur les dates
précises d'Inachus (112) ou d'Ogygès (113); mais si
quelque chose peut surprendre, c'est que ces personnages n'aient
pas été placé infiniment plus haut. Il est
impossible qu'il n'y ait pas eu là quelque effet de l'ascendant
des traditions reçues auquel les inventeurs de fables n'ont
pu se soustraire. Une des dates assignées au déluge
d'Ogygès s'accorde même tellement avec l'une de celles
qui ont été attribuées au déluge de
Noé, qu'il est presque impossible qu'elle n'ait pas été
prise dans quelque source où c'était de ce dernier
déluge qu'on entendait parler (114).
Quant à Deucalion, soit que l'on regarde ce prince comme
un personnage réel ou fictif, pour peu que l'on suive la
manière dont son déluge a été introduit
dans les poëmes des Grecs, et les divers détails dont
il s'est trouvé successivement enrichi, il devient sensible
que ce n'était qu'une tradition du grand cataclisme, altérée
et placée par les Hellènes à l'époque
où ils plaçaient aussi Deucalion, parce que Deucalion
était regardé comme l'auteur de la nation des Hellènes,
et que l'on confondait son histoire avec celle de tous les chefs
des nations renouvelées (115).
C'est que chaque peuplade de Grèce qui avait conservé
des traditions isolées, les commençait par son déluge
particulier, parce que chacune d'elle avait conservé quelque
souvenir du déluge universel qui était commun à
tous les peuples; et lorsque dans la suite on voulut assujétir
ces diverses traditions à une chronologie commune, on crut
voir des événemens différens, parce que des
dates toutes incertaines, peut-être toutes fausses, mais regardées
chacune dans son pays comme authentiques, ne se rapportaient pas
entre elles. Ainsi de la même manière que les Hellènes
avaient un déluge de Deucalion, parce qu'ils regardaient
Deucalion comme leur premier auteur, les Autochtones de l'Attique
en avaient un d'Ogygès, parce que c'était par Ogygès
qu'ils commençaient leur histoire. Les Pélages d'Arcadie
avaient celui qui, selon des auteurs postérieurs, contraignit
Dardanus à se rendre vers l'Hellespont (116). L'île
de Samothrace, l'une de celles où il s'était le plus
anciennement formé une succession de prêtres, un culte
régulier et des traditions suivies, avait aussi un déluge
qui passait pour le plus ancient de tous (117), et que l'on y attribuait
à la rupture du Bosphore et de l'Hellespont. On gardait quelque
idée d'un événement semblable en Asie mineure
(118) et en Syrie (119), et par la suite les Grecs y attachèrent
le nom de Deucalion (120).
Mais aucune de ces traditions ne plaçait très-haut
ce cataclysme; aucune d'elles ne refuse à s'expliquer, quant
à sa date et à ses autres circonstances, par les variations
que subissent toujours les récits qui ne sont point fixés
par l'écriture.
L'antiquité excessive attribuée à certains
peuples n'a rien d'historique
Les hommes qui veulent attribuer aux continens et à l'établissement
des nations une antiquité très-reculée sont
donc obligés de s'adresser aux Indiens, aux Chaldéens
et aux Égyptiens, trois peuples en effet qui paraissent le
plus anciennement civilizés de la race caucasique; mais trois
peuples extraordinairement semblables entre eux, non-seulement par
le tempérament, par le climat et par la nature du sol qu'ils
habitaient, mais encore par la constitution politique et religieuse
qu'ils s'étaient donnée, et dont cette constitution
même doit rendre le témoignage également suspect
(121).
Chez tous les trois une caste héréditaire était
exclusivement chargée du dépôt de la religion,
des lois et des sciences; chez tous les trois cette caste avait
son langage allégorique et sa doctrine secrète; chez
tous les trois elle se réservait le privilège de lire
et d'expliquer les livres sacrés dans lesquels toutes les
connaissances avaient été révélées
par les dieux eux-mêmes.
On comprend ce que l'histoire pouvait devenir en de pareilles
mains; mais sans se livrer à de grands efforts de raisonnement
on peut le savoir par le fait, en examinant ce qu'elle est devenue
parmi celle de ces trois nations qui subsiste encore: parmi les
Indiens.
La vérité est qu'elle n'y existe point du tout.
Au milieu de cette infinité de livres de théologie
mystique ou de métaphysique abstruse que les brames possèdent,
et que l'ingénieuse persévérance des Anglais
est parvenue à connaître, il n'existe rien qui puisse
nous instruire avec ordre sur l'origine de leur nation et sur les
vicissitudes de leur société: ils prétendent
même que leur religion leur défend de conserver la
mémoire de ce qui se passe dans l'âge actuel, dans
l'âge du malheur (122).
Après les Vedas, premiers ourvrages révélés
et fondemens de toute la croyance des Indous, la littérature
de ce peuple comme celle des Grecs commence par deux grandes épopées:
le Ramaïan et le Mahâbarat, mille fois plus monstrueuses
dans leur merveilleux que l'Iliade et l'Odyssée, bien que
l'on y reconnaisse aussi des traces d'une doctrine métaphysique
du genre de celles que l'on est convenu d'appeler sublimes. Les
autres poëmes, qui font avec les deux premiers le grand corps
des Pouranas, ne sont que des légendes ou des romans versifiés,
écrits dans des temps et par des auteurs différens,
et non mois extravagans dans leurs fictions que les grands poëmes.
On a cru reconnaître dans quelques-uns de ces écrits
des faits ou des noms d'hommes un peu semblables à ceux dont
les Grecs et les Latins ont parlé; et c'est principalement
d'après ces ressemblances de noms que M. Wilfort a essayé
d'extraire de ces Pouranas une espèce de concordance avec
notre ancienne chronologie d'Occident, concordance qui décèle
à chaque ligne la nature hypothétique de ses bases,
et qui, de plus, ne peut être admise qu'en comptant absolument
pour rien les dates données par les Pouranas eux-mêmes
(123).
Les listes de rois que des pandits ou docteurs indiens ont prétendu
avoir compilées d'après ces Pouranas, ne sont que
de simples catalogues sans détails, ou ornés de détails
absurdes, comme en avaient les Chaldéens et les Égyptiens;
comme Trithème et Saxon le grammairien en ont donné
pour les peuples du Nord (124). Ces listes sont fort loin de s'accorder;
aucune d'elles ne suppose ni une histoire, ni des registres, ni
des titres: le fonds même a pu en être imaginé
par les poëtes dont les ouvrages en ont été la
source. L'un des pandits qui en ont fourni à M. Wilfort,
est convenu qu'il remplissait arbitrairement avec des noms imaginaires,
les espaces entre les rois célèbres (125), et il avouait
que ses prédécesseurs en avaient fait autant. Si cela
est vrai des listes qu'obtiennent aujourd'hui les Anglais, comment
ne le serait-il pas de celles qu'Abou-Fazel a données comme
extraites des Annales de Cachemire (126), et qui d'ailleurs, toute
pleines de fables qu'elles sont, ne remontent qu'à quatre
mille trois cents ans, sur lesquels plus de mille deux cents sont
remplis de noms de princes dont les règnes demeurent indéterminés
quant à leur durée.
L'ère même d'après laquelle les Indiens comptent
aujourd'hui leurs années, qui commence cinquante-sept ans
avant Jésus-Christ, et qui porte le nom d'un prince appelé
Vicramaditjia ou Bickermadjit, ne le porte que par
une sorte de convention; car on trouve, d'après les synchronismes
attribués à Vicramaditjia, qu'il y aurait eu au moins
trois, et peut-être jusqu'à huit ou neuf princes de
ce nom, qui tous ont des légendes semblables, qui tous ont
eu des guerres avec un prince nommé Saliwahanna; et,
qui plus est, on ne sait pas bien si cette année cinquante-sept
avant Jésus-Christ est celle de la naissance, du règne
ou de la mort du Vicramaditjia, dont elle porte le nom (127).
Enfin, les livres les plus authentiques des Indiens démentent,
par des caractères intrinsèques et très-reconnaissables,
l'antiquité que ces peuples leur attribuent. Leurs Vedas,
ou livres sacrés, révélés selon eux
par Brama lui-même dès l'origine du monde, et rédigés
par Viasa (nom qui ne signifie autre chose que collecteur) au commencement
de l'âge actuel, si l'on en juge par le calendrier qui s'y
trouve annexé et auquel ils se rapportent, ainsi que par
la position des colures que ce calendrier indique, peuvent remonter
à trois mille deux cents ans, ce qui serait à peu
près l'époque de Moïse (128). Peut-être
même ceux qui ajouteront foi à l'assertion de Mégasthènes
(129), que de son temps les Indiens ne savaient pas écrire;
ceux qui réfléchiront qu'aucun des anciens n'a fait
mention de ces temples superbes, de ces immenses pagodes, monumens
si remarquables de la religion des Brames; ceux qui sauront que
les époques de leurs tables astronomiques ont été
calculées après coup, et mal calculées, et
que leurs traités d'astronomie sont modernes et antidatés,
seront-ils portés à diminuer encore beaucoup cette
antiquité prétendue des Vedas.
Cependant au milieu de toutes les fables braminiques, il échappe
des traits dont la concordance, avec ce qui résulte des monumens
historiques plus occidentaux, est faite pour étonner.
Ainsi, leur mythologie consacre les destructions successives que
la surface du globe a essuyées, et doit essuyer à
l'avenir; et ce n'est qu'à un peu moins de cinq mille ans
qu'ils font remonter la dernière (130). L'une de ces révolutions,
que l'on place à la vérité infiniment plus
loin de nous, est décrite dans des termes presque correspondans
à ceux de Moïse (131).
M. Wilfort assure même que dans un autre événement
de cette mythologie, figure un personnage qui ressemble à
Deucalion, par l'origine, par le nom, par les aventures, et jusque
par le nom et les aventures de son père (132).
Une chose également assez digne de remarque, c'est que
dans ces listes de rois, toutes sèches, toutes peu historiques
qu'elles sont, les Indiens placent le commencement de leurs souverains
humains (ceux de la race du soleil et de la lune), à une
époque qui est à peu près la même que
celle où Ctésias, dans une liste entièrement
de la même nature, fait commencer ses rois d'Assyrie (environ
quatre mille ans avant le temps présent) (133).
Cet êtat déplorable des connaissances historiques
devait être celui d'un peuple où les prêtres
héréditaires d'un culte, monstreux dans ses formes
extérieures et cruel dans beaucoup de ses préceptes,
avaient seuls le privilège d'écrire, de conserver
et d'expliquer les livres; quelque légende faite pour mettre
en vogue un lieu de pélerinage, des inventions propres à
graver plus profondément le respect pour leur caste, devaient
les intéresser plus que toutes les vérités
historiques. Parmi les sciences, ils pouvaient cultiver l'astronomie,
qui leur donnait du crédit comme astrologues, la mécanique,
qui les aidait à élever les monumens, signes de leur
puissance et objets de la vénération superstitieuse
des peuples, la géométrie, base de l'astronomie, comme
de la mécanique, et auxiliaire important de l'agriculture
dans ces vastes plaines d'alluvion qui ne pouvaient être assainies
et rendues fertiles qu'à l'aide de nombreux canaux; ils pouvaient
encourager les arts mécaniques ou chimiques qui alimentaient
leur commerce, et contribuaient à leur luxe et à celui
de leurs temples; mais ils devaient redouter l'histoire qui éclaire
les hommes sur leurs rapports mutuels.
Ce que nous voyons aux Indes, nous devons donc nous attendre à
le retrouver partout où des races sacerdotales, constituées
comme celle des Bramines, établies dans des pays semblables,
s'arrogeaient le même empire sur la masse du peuple. Les mêmes
causes amènent les mêmes résultats; et en effet,
pour peu que l'on réfléchisse sur les fragmens qui
nous restent des traditions égyptiennes et chaldéennes,
on s'aperçoit qu'elles n'étaient pas plus historiques
que celles des Indiens.
Pour juger de la nature des chroniques que les prêtres égyptiens
prétendaient posséder, il suffit de rappeler les extraits
qu'ils en ont donnés eux-mêmes en différens
temps, et à des personnes différentes.
Ceux de Saïs, par exemple, disaient à Solon, environ
cinq cent cinquante ans avant Jésus-Christ, que, l'Égypte
n'étant point sujette aux déluges, ils avaient conservé,
non-seulement leurs propres annales, mais celles des autres peuples;
que la ville d'Athènes et celle de Saïs avaient été
construites par Minerve; la première depuis neuf mille ans,
la seconde seulement depuis huit mille; et à ces dates ils
ajoutaient les fables si connues sur les Atlantes, sur la résistance
que les anciens Athéniens opposèrent à leurs
conquêtes, ainsi que toute la description romanesque de l'Atlantide
(134); description où se trouvent des faits et des généalogies
semblables à celles de tous les romans mythologiques.
Un siècle plus tard, vers quatre cent cinquante, les prêtres
de Memphis firent à Hérodote des récits tout
différens (135). Menès, premier roi d'Égypte,
avait construit selon eux Memphis, et renfermé le Nil dans
des digues, comme si de pareilles opérations étaient
possibles au premier roi d'un pays. Depuis lors ils avaient eu trois
cent trente autre rois jusqu'à Mris, qui régnait,
selon eux, neuf cents ans avant l'époque où ils parlaient
(mille trois cent cinquante ans avant Jésus-Christ.)
Après ces rois vint Sésostris, qui poussa ses conquêtes
jusqu'à la Colchide (136); et au total il y eut, jusqu'à
Sethos, trois cent quarante-un rois et trois cent quarante-un grand-prêtres,
en trois cent quarante-une générations, pendant onze
mille trois cent quarante ans, et dans cet intervalle, comme pour
servir de garant à leur chronologie, ces prêtres assuraient
que le soleil s'était levé deux fois où il
se couche, sans que rien eût changé dans le climat
ou dans les productions du pays, et sans qu'alors ni auparavant
aucun dieu se fût montré et eût régné
en Égypte.
A ce trait qui, malgré toutes les explications que l'on
a prétendu en donner, prouvait une si grossière ignorance
en astronomie, ils ajoutaient sur Sésostris, sur Pheron,
sur Hélène, sur Rhampsinite, sur les rois qui on fait
construire les pyramides, sur un conquérant éthiopien,
nommé Sabacos, des contes tout-à-fait dignes
du cadre où ils étaient enchâssés.
Les prêtres de Thèbes firent mieux; ils montrèrent
à Hérodote, et auparavant ils avaient montré
à Hécatée trois cent quarante-cinq colosses
de bois, représentant trois cent quarante-cinq grand-prêtres
qui s'étaient succédés de père en fils,
tous hommes, tous nés l'un de l'autre, mais qui avaient été
précédés par des dieux (137).
D'autres Égyptiens lui dirent avoir des registres exacts,
non-seulement du règne des hommes, mais de celui des dieux.
Ils compaient dix-sept mille ans depuis Hercule jusqu'à Amasis,
et quinze mille depuis Bacchus. Pan avait encore précédé
Hercule (138).
Évidemment ces gens-là prenaient pour historique
quelque allégorie relative à la métaphysique
panthéistique, qui faisait, à leur insu, la base de
leur mythologie.
Ce n'est qu'à Sethos que commence, dans Hérodote,
une histoire un peu raisonnable; et, ce qu'il est important de remarquer,
cette histoire commence par un fait concordant avec les annales
hébraïques, par la destruction de l'armée du
roi d'Assyrie, Sennacherib (139); et cet accord continue sous Necho
(140) et sous Hophra ou Apriès.
Deux siècles après Hérodote (vers deux cent
soixante ans avant Jésus-Christ), Ptolomée Philadelphe,
prince d'une race étrangère, voulut connaître
l'histoire du pays que les événemens l'avaient appelé
à gouverner. Un prêtre encore, Manéthon, se
chargea de l'écrire pour lui. Ce ne fut plus dans des registres,
dans des archives qu'il prétendit l'avoir puissée,
mais dans les livres sacré d'Agathodæmon, fils du second
Hermès et père de Tât, lequel l'avait copiée
sur des colonnes érigées avant le déluge, par
Tôt ou le premier Hermès, dans la terre sériadique
(141); et ce second Hermès, cet Agathodæmon, ce Tât,
sont des personnages dont qui que ce soit n'avait parlé auparavant,
non plus que de cette terre sériadique ni de ses colonnes.
Ce déluge est lui-même un fait entièrement inconnu
aux Égyptiens des temps antérieurs, et dont Manéthon
ne marque rien dans ce qui nous reste de ses dynasties.
Le produit ressemble à la source: non-seulement tout est
plein d'absurdités; mais ce sont des absurdités propres,
et impossibles à concilier avec celles que des prêtres
plus anciens avaient racontées à Solon et à
Hérodote.
C'est Vulcain qui commence la série des rois divins; il
règne neuf mille ans; les dieux et les demi-dieux règnent
mille neuf cent quatre-vingt-cinq ans. Ni les noms, ni les successions,
ni les dates de Manéthon ne ressemblent à ce qu'on
a publié avant et depuis lui; et il faut qu'il ait été
aussi obscur et embrouillé qu'il était peu d'accord
avec les autres; car il est impossible d'accorder entre eux les
extraits qu'en ont donnés Josèphe, Jules Africain
et Eusèbe. On ne convient pas même des sommes d'années
de ses rois humains. Selon Jules Africain, elles vont à cinq
mille cent une; selon Eusèbe, à quatre mille sept
cent vingt-trois; selon le Syncelle, à trois mille cinq cent
cinquante-cinq. On pourrait croire que les différences de
noms et de chiffres viennent des copistes; mais Josèphe cite
au long un passage dont les détails sont en contradiction
manifeste avec les extraits de ses successeurs.
Une chronique, qualifiée d'ancienne (142), et que les uns
jugent antérieure, les autres postérieure à
Manéthon, donne encore d'autres calculs: la durée
totale de ses rois est de trente-six mille cinq cent vingt-cinq
ans, sur lesquels le Soleil en a régné trente mille,
les autres dieux trois mille neuf cent quatre-vingt-quatre, les
demi-dieux deux cent dix-sept: il ne reste pour les hommes que deux
mille trois cent trente-neuf ans: aussi n'en compte-t-on que cent
treize générations, au lieu des trois cent quarante
d'Hérodote.
Un savant d'un autre ordre que Manéthon, l'astronome Ératosthènes,
découvrit et publia, sous Ptolomée Évergète,
vers deux cent quarante ans avant Jésus-Christ, une liste
particulière de trente-huit rois de Thèbes, commençant
à Menès, et se continuant pendant mille vingt-quatre
ans: nous en avons un extrait que le Syncelle a copié dans
Apollodore (143). Presque aucun des noms qui s'y trouvent ne correspond
aux autres listes.
Diodore alla en Égypte sous Ptolomée Aulètes,
vers soixante ans avant Jésus-Christ, par conséquent
deux siècles après Manéthon et quatre après
Hérodote.
Il recuellit aussi de la bouche des prêtres l'histoire du
pays, et il la recueillit de nouveau toute différente (144).
Ce n'est plus Menès qui a construit Memphis, mais Uchoréus.
Long-temps avant lui Busiris II avait construit Thèbes.
Le huitième aïeul d'Uchoréus, Osymandyas, a
été maître de la Bactriane, et y a réprimé
des révoltes. Long-temps après lui, Sésoosis
a fait des conquêtes encore plus éloignées;
il est allé jusqu'au delà du Gange, et est revenu
par la Scythie et le Tanaïs. Malheureusement ces noms de rois
sont inconnus à tous les historiens précédens,
et aucun des peuples qu'ils avaient conquis n'en a conservé
le moindre souvenir. Quant aux dieux et aux héros, selon
Diodore, ils ont régné dix-huit mille ans, et les
souverains humains quinze mille: quatre cent soixante-dix rois avaient
été égyptiens, quatre éthiopiens, sans
compter les Perses et les Macédoniens. Les contes dont le
tout est entremêlé ne le cèdent point d'ailleurs
en puérilité à ceux d'Hérodote.
L'an 18 de Jésus-Christ, Germanicus, neveu de Tibère,
attiré par le désir de connaître les antiquités
de cette terre célèbre, se rendit en Égypte,
au risque de déplaire à un prince aussi soupçonneux
que son oncle: il remonta le Nil jusqu'à Thèbes. Ce
ne fut plus Sésostris ni Osymandyas dont les prêtres
lui parlèrent comme d'un conquérant, mais Rhamsès.
A la tête de sept cent mille hommes il avait envahi la Libye,
l'Éthiopie, la Médie, la Perse, la Bactriane, la Scythie,
l'Asie mineure et la Syrie (145).
Enfin, dans le fameux article de Pline sur les obélisques
(146), on trouve encore des noms de rois que l'on ne voit point
ailleurs: Sothies, Mnevis, Zmarreus, Eraphius, Mestirès,
un Semenpserteus, contemporain de Pythagore, etc. Un Ramisès,
que l'on pourrait croire le même que Rhamsès, y est
fait contemporain du siège de Troie.
Je n'ignore pas que l'on a essayé de concilier ces listes,
en supposant que les rois ont porté plusieurs noms. Pour
moi, qui ne considère pas seulement la contradiction de ces
divers récits, mais qui suis frappé par-dessus tout
de ce mélange de faits réels attestés par de
grands monumens, avec des extravagances puériles, il me semble
infinment plus naturel d'en conclure que les prêtres égyptiens
n'avaient point d'histoire; qu'inférieurs encore à
ceux des Indes, ils n'avaient pas même de fables convenues
et suivies; qu'ils gardaient seulement des listes plus ou moins
fautives de leurs rois et quelques souvenirs des principaux d'entre
eux, de ceux surtout qui avaient eu le soin de faire inscrire leurs
noms sur les temples et les autres grands ouvrages qui décoraient
le pays; mais que ces souvenirs étaient confus, qu'ils ne
reposaient guère que sur l'explication traditionnelle que
l'on donnait aux représentations peintes ou sculptées
sur les monumens, explications fondées seulement sur des
inscription hiéroglyphiques conçues comme celle dont
nous avons une traduction (147) en termes très généraux,
et qui, passant de bouche en bouche, s'altéraient, quant
aux détails, au gré de ceux qui les communiquaient
aux étrangers; et qu'il est par conséquent impossible
d'asseoir aucune proposition relative à l'antiquité
des continens actuels sur les lambeaux de ces traditions, déjà
si incomplètes dans leur temps, et devenues tout-à-fait
méconnaissables sous la plume de ceux qui nous les ont transmises.
Si cette assertion avait besoin d'autres preuves, elles se trouveraient
dans la liste des ouvrages sacrés d'Hermès, que les
prêtres égyptiens portaient dans leurs processions
solonnelles. Clément d'Alexandrie (148) nous les nomme tous
au nombre de quarante-deux, et il ne s'y trouve pas même,
comme chez les Bramines, une épopée ou un livre qui
ait la prétention d'être un récit, de fixer
d'une manière quelconque aucune grande action, aucun événement.
Les belles recherches de M. Champollion le jeune, et ses étonnantes
découvertes sur la langue des hiéroglyphes (149) confirment
ces conjectures, loin de les détruire. Cet ingénieux
antiquaire a lu, dans une série de tableaux hiéroglyphiques
du temple d'Abydos (150), les prénoms d'un certain nombre
de rois placés à la suite les uns des autres; et une
partie de ces prénoms (les dix derniers) s'étant retrouvés
sur divers autres monumens, accompagnés de noms propres,
il en a conclu qu'ils sont ceux des rois qui portaient ces noms
propres, ce qui lui a donné à peu près les
mêmes rois, et dans le même ordre que ceux dont Manéthon
compose sa dix-huitième dynastie, celle qui chassa les pasteurs.
Toutefois la concordance n'est pas complète: il manque dans
le tableau d'Abydos six des noms portés sur la liste de Manéthon;
il y en a qui ne ressemblent pas; enfin il se trouve malheureusement
une lacune avant le plus remarquable de tous, le Rhamsès
qui paraît le même qui le roi représenté
sur un si grand nombre des plus beaux monumens avec les attributs
d'un grand conquérant. Ce serait, selon M. Champollion, dans
la liste de Manéthon, le Sethos, chef de la dix-neuvième
dynastie, qui, en effet, est indiqué comme puissant en vaisseaux
et en cavalerie, et comme ayant porté ses armes en Chypre,
en Médie et en Perse. M. Champollion pense, avec Marsham
et beaucoup d'autres, que c'est ce Rhamsès ou ce Sethos qui
est le Sésostris ou le Sesoosis des Grecs; et cette opinion
a de la probabilité, dans ce sens que les représentations
des victoires de Rhamsès, remportées probablement
sur les nomades voisins de l'Égypte, ou tout au plus en Syrie,
on donné lieu à ces idées fabuleuses de conquêtes
immenses attribuées, par quelque autre confusion, à
un Sésostris; mais dans Manéthon, c'est dans la douzième
dynastie, et non dans la dix-huitième, qu'est inscrit un
prince du nom de Sésostris, marqué comme conquérant
de l'Asie et de la Thrace (151). Aussi Marsham prétend-il
que cette douzième dynastie et la dix-huitième n'en
font qu'une (152). Manéthon n'aurait donc pas compris lui-même
les listes qu'il copiait. Enfin, si l'on admettait dans leur entier,
et la vérité historique de ce bas-relief d'Abydos
et son accord, soit avec la partie des listes de Manéthon
qui paraît lui correspondre, soit avec les autres inscriptions
hiéroglyphiques, il en résulterait déjà
cette conséquence que la prétendue dix-huitième
dynastie, la première sur laquelle les anciens chronologistes
commencent à s'accorder un peu, est aussi la première
qui ait laissé sur les monumens des traces de son existence.
Manéthon a pu consulter ce document et d'autres semblables;
mais il n'en est pas moins sensible qu'une liste, une série
de noms ou de portraits, comme il y en a partout, est loin d'être
une histoire.
Ce qui est prouvé et connu pour les Indiens, ce que je
viens de rendre si vraisemblable pour les habitans de la vallée
du Nil, ne doit-on pas le présumer aussi pour ceux des vallées
de l'Euphrate et du Tigre? Établis, comme les Indiens (153),
comme les Égyptiens, sur une grande route du commerce, dans
de vastes plaines qu'ils avaient été obligés
de couper de nombreux canaux, instruits comme eux par des prêtres
héréditaires, dépositaires prétendus
de livres secrets, possesseurs privilégiés des sciences,
astrologues, constructeurs de pyramides et d'autres grands monumens
(154), ne devaient-ils pas leur ressembler aussi sur d'autres points
essentiels? Leur histoire ne devait-elle pas également se
réduire à des légendes? J'ose presque dire,
non-seulement que cela est probable, mais que cela est démontré
par le fait.
Ni Moïse ni Homère ne nous parlent encore d'un grand
empire dans la Haute-Asie. Hérodote (158) n'attribue à
la suprématie des Assyriens que cinq cent vingt ans de durée,
et n'en fait remonter l'origine qu'environ huit siècles avant
lui. Après avoir été à Babylone, et
en avoir consulté les prêtres, il n'en a pas même
appris le nom de Ninus, comme roi des Assyriens, et n'en parle que
comme du père d'Agron (159), premier roi Héraclide
de Lydie. Cependant il le fait fils de Bélus, tant il y avait
dès lors de confusion dans les souvenirs. S'il parle de Sémiramis
comme de l'une des reines qui ont laissé de grands monumens
à Babylone, il ne la place que sept générations
avant Cyrus.
Hellanicus, contemporain d'Hérodote, loin de laisser rien
construire à Babylone par Sémiramis, attribue la fondation
de celle ville à Chaldæus, quatorzième successeur
de Ninus (157).
Bérose, babylonien et prêtre, qui écrivait
à peine cent vingt ans après Hérodote, donne
à Bablone une antiquité effrayante; mais c'est à
Nabuchodonosor, prince relativement très-moderne, qu'il en
attribue les monumens principaux (158).
Touchant Cyrus lui-même, ce prince si remarquable, et dont
l'histoire aurait dû être si connue, si populaire, Hérodote,
qui ne vivait que cent ans après lui, avoue qu'il existait
déjà trois sentimens différens; et en effet,
soixante ans plus tard Xénophon nous donne de ce prince une
biographie toute opposée à celle d'Hérodote.
Ctésias, à peu près contemporain de Xénophon,
prétend avoir tiré des archives royales des Mèdes
une chronologie qui recule de plus de huit cents ans l'origine de
la monarchie assyrienne, tout en laissant à la tête
de ses rois ce même Ninus, fils de Bélus, dont Hérodote
avait fait un Héraclide; et en même temps il attribue
à Ninus et à Sémiramis des conquêtes
vers l'occident d'une étendue absolument incompatible avec
l'histoire juive et égyptienne de ce temps-là (159).
Selon Mégasthènes, c'est Nabuchodonosor qui a fait
ces conquêtes incroyables. Il les a poussées par la
Libye jusqu'en Espagne (160). On voit que, du temps d'Alexandre,
Nabuchodonosor avait tout-à-fait usurpé la réputation
que Sémiramis avait eue du temps d'Artaxerxès. Mais
on pensera sans doute que Sémiramis, que Nabuchodonosor avaient
conquis l'Éthiopie et la Libye, à peu près
comme les Égyptiens faisaient conquérir, par Sésostris
ou par Oxymandias, l'Inde et la Bactriane.
Que serait-ce si nous examinions maintenant les différens
rapports sur Sardanapale, dans lesquels un savant célèbre
a cru trouver des preuves de l'existence de trois princes de ce
nom, tous trois victimes de malheurs semblables (161); à
peu près comme un autre savant trouve aux Indes au moins
trois Vicramaditjia, également tous les trois héros
d'aventures pareilles.
C'est apparemment d'après le peu de concordance de toutes
ces relations que Strabon a cru pouvoir dire que l'autorité
d'Hérodote et de Ctésias n'égale pas celle
d'Hésiode ou d'Homère (162). Aussi Ctésias
n'a-t-il guère été plus heureux en copistes
que Manéthon; et il est bien difficile aujourd'hui d'accorder
les extraits que nous en ont donnés Diodore, Eusèbe
et le Syncelle.
Lorsqu'on se trouvait en de pareilles incertitudes dans le cinquième
siècle avant Jésus-Christ, comment veut-on que Bérose
ait pu les éclaircir dans le troisième, et peut-on
ajouter plus de foi aux quatre cent trente mille ans qu'il met avant
le déluge, aux trente-cinq mille ans qu'il place entre le
déluge et Sémiramis, qu'aux registres de cent cinquante
mille ans qu'il se vante d'avoir consultés (163).
On parle d'ouvrages élevés en des provinces éloignées,
et qui portaient le nom de Sémiramis; on prétend aussi
avoir vu en Asie mineure, en Thrace, des colonnes érigées
par Sésostris (164); mais c'est ainsi qu'en Perse aujourd'hui,
les anciens monumens, peut-être même quelques-uns de
ceux-là, portent le nom de Roustan; qu'en Égypte ou
en Arabie ils portent ceux de Joseph, de Salamon: c'est une ancienne
coutume des Orientaux, et probablement de tous les peuples ignorans.
Nos paysans appellent Camp de César tous les anciens retranchemens
romains.
En un mot, plus j'y pense, plus je me persuade qu'il n'y avait
point d'histoire ancienne à Babylone, à Ecbatane,
plus qu'en Égypte et aux Indes; et au lieu de porter comme
Évhémère ou comme Bannier la mythologie dans
l'histoire, je suis d'avis qu'il faudrait reporter une grande partie
de l'histoire dans la mythologie.
Ce n'est qu'à l'époque de ce qu'on appelle communément
le second royaume d'Assyrie que l'histoire des Assyriens et des
Chaldéens commence à devenir claire; à l'époque
où celle des Égyptiens devient claire aussi, lorsque
les rois de Ninive, de Babylone et d'Égypte commencent à
se rencontrer et à se combattre sur le théâtre
de la Syrie et de la Palestine.
Il parait néamoins que les auteurs de ces contrées,
ou ceux qui en avaient consulté les traditions, et Bérose,
et Hiéronyme, et Nicolas de Damas, s'accordaient à
parler d'un déluge; Bérose le décrivait même
avec des circonstances tellement semblables à celles de la
Genèse, qu'il est preque impossible que ce qu'il en dit ne
soit pas tiré des mêmes sources, bien qu'il en recule
l'époque d'un grand nombre de siècles, autant du moins
que l'on peut en juger par les extraits embrouillés que Josèphe,
Eusèbe et le Syncelle nous ont conservés de ses écrits.
Mais nous devons remarquer, et c'est par cette observation que nous
terminerons ce qui regarde les Babyloniens, que ces siècles
nombreux et cette grande suite de rois placés entre le déluge
et Sémiramis sont une chose nouvelle, entièrement
propre à Bérose, et dont Ctésias et ceux qui
l'ont suivi n'avaient pas eu l'idée, qui n'a même été
adoptée par aucun des auteurs profanes postérieurs
à Bérose. Justin et Velléius considèrent
Ninus comme le premier des conquérans, et ceux qui, contre
toute vraisemblance, le placent le plus haut, ne le font que de
quarante siècles antérieur au temps présent
(165).
Les auteurs arméniens du moyen âge s'accordent à
peu près avec quelqu'un des textes de la Genèse, lorsqu'ils
font remonter le déluge à quatre mille neuf cent seize
ans; et l'on pourrait croire qu'ayant recueilli les vieilles traditions,
et peut-être extrait les vieilles chroniques de leur pays,
ils forment une autorité de plus en faveur de la nouveauté
des peuples; mais quand on réfléchit que leur littérature
historique ne date que du cinquième siècle, et qu'ils
ont connu Eusèbe, on comprend qu'ils ont dû s'accommoder
à sa chronologie et à celle de la Bible. Moïse
de Chorène fait profession expresse d'avoir suivi les Grecs,
et l'on voit que son histoire ancienne est calquée sur Ctésias
(166).
Cependant il est certain que la tradition du déluge existait
en Arménie bien avant la conversion des habitans au christianisme;
et la ville qui, selon Josèphe, était appelée
le Lieu de la Descente, existe encore au pied du mont Ararat,
et porte le nom de Nachidchevan, qui a en effet ce sens-là
(167).
Nous en dirons des Arabes, des Persans, des Turcs, des Mongoles,
des Abyssins d'aujourd'hui, autant que des Arméniens. Leurs
anciens livres, s'ils en ont eu, n'existent plus; ils n'ont d'ancienne
histoire que celle qu'ils se sont faite récemment, et qu'ils
ont modelée sur la Bible: ainsi ce qu'ils disent du déluge
est emprunté de la Genèse, et n'ajoute rien à
l'autorité de ce livre.
Il était curieux de rechercher quelle était sur
ce sujet l'opinion des anciens Perses, avant qu'elle eût été
modifiée par les croyances chrétienne et mahométane.
On la trouve consignée dans leur Boundehesh, ou Cosmogonie,
ouvrage du temps des Sassanides, mais évidemment extrait
ou traduit d'ouvrages plus anciens, et qu'Anquetil du Perron a retrouvé
chez les Parsis de l'Inde. La durée totale du monde ne doit
être que de douze mille ans: ainsi il ne peut être encore
bien ancien. L'apparition de Cayoumortz (l'homme taureau,
le premier homme) est précédée de la création
d'une grande eau (168).
Du reste il serait aussi inutile de demander aux Parsis une histoire
sérieuse pour les temps anciens qu'aux autres orientaux;
les Mages n'en ont pas plus laissé que les Brames ou les
Chaldéens. Je n'en voudrais pour preuve que les incertitudes
sur l'époque de Zoroastre. On prétend même que
le peu d'histoire qu'ils pouvaient avoir, ce qui regardait les Achéménides,
les successeurs de Cyrus jusqu'à Alexandre, a été
altéré exprès, et d'après un ordre officiel
d'un monarque Sassanide (169).
Pour retrouver des dates authentiques du commencement des empires,
et des traces du grand cataclisme, il faut donc aller jusqu'au-delà
des grands déserts de la Tartarie. Vers l'orient et vers
le nord habite une autre race, dont toutes les institutions, tous
les procédés diffèrent autant des nôtres
que sa figure et son tempérament. Elle parle en monosyllabes;
elle écrit en hiéroglyphes arbitraires; elle n'a qu'une
morale politique sans religion, car les superstitions de Fo lui
sont venues des Indiens. Son teint jaune, ses joues saillantes,
ses yeux étroits et obliques, sa barbe peu fournie la rendent
si différente de nous, qu'on est tenté de croire que
ses ancêtres et les nôtres ont échappé
à la grande catastrophe par deux côtés différens;
mais, quoi qu'il en soit, ils datent leur déluge à
peu près de la même époque que nous.
Le Chouking est le plus ancien des livres des Chinois (170); on
assure qu'il fut rédigé par Confucius avec des lambeaux
d'ouvrages antérieurs, il y a environ deux mille deux cent
cinquante-cinq ans. Deux cents ans plus tard arriva, dit-on, la
persécution des lettrés et la destruction des livres
sous l'empereur Chi-Hoangti, qui voulait détruire les traces
du gouvernement féodal établi sous la dynastie antérieure
à la sienne. Quarante ans plus tard, sous la dynastie qui
avait renversé celle à laquelle appartenait Chi-Hoangti,
une partie du Chouking fut restituée de mémoire par
un vieux lettré, et une autre fut retrouvée dans un
tombeau; mais près de la moitié fut perdue pour toujours.
Or ce livre, le plus authentique de la Chine, commence l'histoire
de ce pays par un empereur nommé Yao, qu'il nous représente
occupé à faire écouler les eaux qui, s'étant
élevées jusqu'au ciel, baignaient encore le pied des
plus hautes montagnes, couvraient les collines moins élevées,
et rendaient les plaines impraticables (171). Ce Yao date, selon
les uns, de quatre mille cent soixante-trois, selon les autres,
de trois mille neuf cent quarante-trois ans avant le temps actuel.
La variété des opinions sur cette époque va
même jusqu'à deux cent quatre-vingt-quatre ans.
Quelques pages plus loin on nous montre Yu, ministre et ingénieur,
rétablissant le cours des eaux, élevant des digues,
creusant des canaux, et réglant les impôts de chaque
province dans toute la Chine, c'est-à-dire dans un empire
de six cents lieues en tout sens; mais l'impossibilité de
semblables opérations, après de semblables événemens,
montre bien qu'il ne s'agit ici que d'un roman moral et politique.
Des historiens plus modernes ont ajouté une suite d'empereurs
avant Yao, mais avec une foule de circonstances fabuleuses, sans
oser leur assigner d'époques fixes, en variant sans cesse
entre eux, même sur leur nombre et sur leurs noms, et sans
être approuvés de tous leurs compatriotes. Fouhi, avec
son corps de serpent, sa tête de buf et ses dents de
tortue, ses successeurs non moins monstrueux, sont aussi absurdes
et n'ont pas plus existé qu'Encelade et Briarée.
Est-il possible que ce soit un simple hasard qui donne un résultat
aussi frappant, et qui fasse remonter à peu près à
quarante siècles l'origine traditionnelle des monarchies
assyrienne, indienne et chinoise? Les idées de peuples qui
ont eu si peu de rapports ensemble, dont la langue, la religion,
les lois n'ont rien de commun, s'accorderaient-elles sur ce point
si elles n'avaient la vérité pour base?
Nous ne demanderons pas de dates précises aux Américains,
qui n'avaient point de véritable écriture, et dont
les plus anciennes traditions ne remontaient qu'à quelques
siècles avant l'arrivée des Espagnols; et cependant
l'on croit encore apercevoir des traces d'un déluge dans
leurs grossiers hiéroglyphes. Ils ont leur Noé, ou
leur Deucalion, comme les Indiens, comme les Babyloniens, comme
les Grecs (173).
La plus dégradée des races humaines, celle des nègres,
dont les formes s'approchent le plus de la brute, et dont l'intelligence
ne s'est élevée nulle part au point d'arriver à
un gouvernement régulier, ni à la moindre apparence
de connaissances suivies, n'a conservé nulle part d'annales
ni de tradition. Elle ne peut donc nous instruire sur ce que nous
cherchons, quoique tous ses caractères nous montrent clairement
qu'elle a échappé à la grande catastrophe sur
un autre point que les races caucasique et altaïque, dont elle
était peut-être séparée depuis long-temps
quand cette catastrophe arriva.
Mais, dit-on, si les anciens peuples ne nous ont pas laissé
d'histoire, leur longue existence en corps de nation n'en est pas
moins attestée par les progrès qu'ils avaient faits
dans l'astronomie; par des observations dont la date est facile
à assigner, et même par des monumens encore subsistans
et qui portent eux-mêmes leurs dates.
Ainsi la longueur de l'année, telle que les Égyptiens
sont supposés l'avoir déterminée d'après
le lever héliaque de Sirius, se trouve juste pour une période
comprise entre l'année trois mille et l'année mille
avant Jésus-Christ, période dans laquelle tombent
aussi les traditions de leur conquêtes et de la grande prospérité
de leur empire. Cette justesse prouve à quel point ils avaient
porté l'exactitude de leurs observations, et fait sentir
qu'ils se livraient depuis long-temps à des travaux semblables.
Pour apprécier ce raisonnement, il est nécessaire
que nous entrions ici dans quelques explications.
Le solstice est le moment de l'année où commence
la crue du Nil, et celui que les Égyptiens ont dû observer
avec le plus d'attention. S'étant fait dans l'origine sur
de mauvaises observations une année civile ou sacrée
de trois cent soixante-cinq jours juste, ils voulurent la conserver
par des motifs superstitieux, même après qu'ils se
furent aperçus qu'elle ne s'accordait pas avec l'anneée
naturelle ou tropique, et ne ramenait pas les saisons aux mêmes
jours (174). Cependant c'était cette année tropique
qu'il leur importait de marquer pour se diriger dans leurs opérations
agricoles. Ils durent donc chercher dans le ciel un signe apparent
de son retour, et ils imaginèrent qu'ils trouveraient ce
signe quand le soleil reviendrait à la même position,
relativement à quelque étoile remarquable. Ainsi ils
s'appliquèrent, comme presque tous les peuples qui commencent
cette recherche, à observer les levers et les couchers héliaques
des astres. Nous savons qu'ils choisirent particulièrement
le lever héliaque de Sirius; d'abord, sans doute, à
cause de la beauté de l'étoile, et surtout parce que
dans ces anciens temps ce lever de Sirius coïncidant à
peu près avec le solstice, et annonçant l'inondation,
était pour eux le phénomène de ce genre le
plus important. Il arriva même de là que Sirius, sous
le nom de Sothis, joua le plus grand rôle dans toute leur
mythologie et dans leurs rites religieux. Supposant donc que le
retour du lever héliaque de Sirius et l'année tropique
étaient de même durée, et croyant enfin reconnaître
que cette durée était de trois cent soixante-cinq
jour et un quart, ils imaginèrent une période après
laquelle l'année tropique et l'ancienne année, l'année
sacrée de trois cent soixante-cinq jours seulement, devaient
revenir au même jour; période qui, d'après ces
données peu exactes, était nécessairement de
mille quatre cent soixante-une années sacrées et de
mille quatre cent soixante de ces années perfectionnées
auxquelles ils donnèrent le nom d'années de Sirius.
Ils prirent pour point de départ de cette période,
qu'ils appelèrent année sothiaque ou grande année,
une année civile, dont le premier jour était ou avait
été aussi celui d'un lever héliaque de Sirius;
et l'on sait, par le témoignage positif de Censorin, qu'une
de ces grandes années avait pris fin en cent trente-huit
de Jésus-Christ (175): par conséquent elle avait commencé
en mille trois cent vingt-deux avant Jésus-Christ, et celle
qui l'avait précédée en deux mille sept cent
quatre-vingt-deux. En effet, par les calculs de M. Ideler on reconnaît
que Sirius s'est levé héliaquement le 20 juillet de
l'année julienne cent trent-neuf, jour qui répondait
cette année-là au premier de Thot ou au premier jour
de l'année sacrée égyptienne (176).
Mais non-seulement la position du soleil, par rapport aux étoiles
de l'écliptique, ou l'année sidérale, n'est
pas la même que l'année tropique, à cause de
la précession des équinoxes; l'année héliaque
d'une étoile, ou la période de son lever héliaque,
surtout lorsqu'elle est éloignée de l'écliptique,
diffère encore de l'année sidérale, et en diffère
diversement selon les latitudes des lieux où on l'observe.
Ce qui est assez singulier cependant, et ce que déjà
Bainbridge (177) et le père Petau (178) ont fait observer
(179), il est arrivé, par un concours remarquable dans les
positions, que sous la latitude de la Haute-Égypte, à
une certaine époque et pendant un certain nombre de siècles,
l'année de Sirius était réellement, à
très-peu de chose près, de trois cent soixante-cinq
jours et un quart; en sorte que le lever héliaque de cette
étoile revint en effect au même jour de l'année
julienne, au 20 juillet, en 1322 avant et en 138 après Jésus-Christ
(180).
De cette coïncidence effective, à cette époque
reculée, M. Fourier, qui a constaté tous ces rapports
par un grand travail et par de nouveaux calculs, conclut que puisque
la longueur de l'année de Sirius était si parfaitement
connue des égyptiens, il fallait qu'ils l'eussent déterminée
sur des observations faites pendant long-temps et avec beaucoup
d'exactitude, observations qui remontaient au moins à deux
mille cinq cents ans avant notre ère, et qui n'auraient pu
se faire ni beaucoup avant, ni beaucoup après cet intervalle
de temps (181).
Certainement ce résultat serait très-frappant si
c'était directement et par des observations faites sur Sirius
lui-même qu'ils eussent fixé la longueur de l'année
de Sirius; mais des astronomes expérimentés affirment
qu'il est impossible que le lever héliaque d'une étoile
ait pu servir de base à des observations exactes sur un pareil
sujet, surout dans un clmat où le tour de l'horizon est
toujours tellement chargé de vapeurs, que dans les belles
nuits on ne voit jamais d'étoiles à quelques degrés
au-dessus de l'horizon, dans les seconde et troisième grandeurs,
et que le soleil même, á son lever et à son
coucher, se trouve entièrement déformé
(182). Ils soutiennent que si la longueur de l'année n'eût
pas été reconnue autrement, on aurait pu s'y tromper
d'une et de deux jours (183). Ils ne doutent donc pas que cette
durée de trois cent soixante-cinq jours un quart ne soit
celle de l'année tropique, mal déterminée par
l'observation de l'ombre ou par celle du point où le soleil
se levait chaque jour, et identifiée par ignorance avec l'année
héliaque de Sirius; en sorte que ce serait un pur hasard
qui aurait fixé avec tant de justesse la durée de
celle-ci pour l'époque dont il est question (184).
Peut-être jugera-t-on aussi que des hommes capables d'observations
si exactes, et qui les auraient continuées pendant si long-temps,
n'auraient pas donné à Sirius assez d'importance pour
lui vouer un culte; car ils auraient vu que les rapports de son
lever avec l'année tropique et avec la crue du Nil n'étaient
que temporaires, et n'avaient lieu qu'à une latitude déterminée.
En effet, selon les calculs de M. Ideler, en 2782 avant Jésus-Christ,
Sirius se montra dans la Haute-Égypte le deuxième
jour après le solstice; en 1322, le treizième; et
en 139 de Jésus-Christ, le vingt-sixième (185). Aujourd'hui
il ne se lève héliaquement que plus d'un mois après
le solstice. Les Égyptiens se seraient donc attachés
de préférence à trouver l'époque qui
ramènerait la coïncidence du commencement de leur année
sacrée avec celui de la véritable année tropique;
et alors ils auraient reconnu que leur grande période devait
être de mille cinq cent huit années sacrées,
et non pas de mille quatre cent soixante-une (186). Or on ne trouve
certainement aucune trace de cette période de mille cinq
cent huit ans dans l'antiquité.
En général, peut-on se défendre de l'idée
que si les Égyptiens avaient eu de si longues suites d'observations,
et d'observations exactes, leur disciple Eudoxe, qui étudia
treize ans parmi eux, aurait porté en Grèce une astronomie
plus parfaite, des cartes du ciel moins grossières, plus
cohérentes dans leurs diverses parties (187)?
Comment la précession n'aurait-elle été connue
aux Grecs que par les ouvrages d'Hipparque, si elle eût été
consignée dans les registres des Égyptiens, et écrite
en caractères si manifestes aux plafonds de leurs temples?
Comment enfin Ptolomée, qui écrivait en Égypte,
n'aurait-il daigné se servir d'aucune des observations des
Égyptiens (188)?
Il y a plus, c'est qu'Hérodote qui a tant vécu avec
eux ne parle nullement de ces six heures qu'ils ajoutaient à
l'année sacrée, ni de cette grande période
sothiaque qui en résultait; il dit au contraire positivement
que, les Égyptiens faisant leur année de trois cent
soixante-cinq jours, les saisons reviennent au même point,
en sorte que de son temps on ne paraît pas encore s'être
douté de la nécessité de ce quart de jour (189).
Thalès, qui avait visité les prêtres d'Égypte
mois d'une siècle avant Hérodote, ne fit aussi connaître
à ses compatriotes qu'une année de trois cent soixante-cinq
jours seulement (190); et si l'on réfléchit que les
colonies sorties de l'Égypte quatorze ou quinze cents ans
avant Jésus-Christ, les Juifs, les Athéniens, en ont
toutes apporté l'année lunaire, on jugera peut-être
que l'année de trois cent soixante-cinq jours elle-même
n'existait pas encore in Égypte dans ces siècles reculés.
Je n'ignore pas que Macrobe (191) attribue aux Égyptiens
une année solaire de trois cent soixante-cinq jours un quart;
mais cet auteur récent comparativement, et venu long-temps
après l'établissement de l'année fix d'Alexandrie,
a pu confondre les époques. Diodore (192) et Strabon (193)
ne donnent une telle année qu'aux Thébains: ils ne
disent pas qu'elle fût d'un usage général, et
eux-mêmes ne sont venus que long-temps après Hérodote.
Ainsi l'année sothiaque, la grande année, a dû
être une invention assez récente, puisqu'elle résulte
de la comparaison de l'année civile avec cette prétendue
année héliaque de Sirius; et c'est pourquoi il n'en
est parlé que dans des ouvrages du second et du troisième
siècle après Jésus-Christ (195), et que le
Syncelle seul, dans le neuvième, semble citer Manéthon
comme en ayant fait mention.
On prend, malgré qu'on en ait, les mêmes idées
de la science astronomique des Chaldéens. Qu'un peuple qui
habitait de vastes plaines, sous un ciel toujours pur, ait été
porté à observer le cours des astres, même dès
l'époque où il était encore nomade, et où
les astres seuls pouvaient diriger ses courses pendant la nuit,
c'est ce qu'il était naturel de penser; mais depuis quand
étaient-ils astronomes, et jusqu'où ont-ils poussé
l'astronomie? Violà la question. On veut que Callisthènes
ait envoyé à Aristote des observations faites par
eux, et qui remonteraient à deux mille deux cents ans avant
Jésus-Christ. Mais ce fait n'est rapporté que par
Simiplicius (195), à ce qu'il dit d'après Porphyre,
et six cents ans après Aristote. Aristote lui-même
n'en a rien dit; aucun véritable astronome n'en a parlé.
Ptolomée rapporte et emploie dix observations d'éclipses
véritablement faites par les Chaldéens; mais elles
ne remontent qu'à Nabonassar (sept cent vingt-un ans avant
Jésus-Christ); elles sont grossières; le temps n'y
est exprimé qu'en heures et en demi-heures, et l'ombre qu'en
demi ou en quarts de diamètre. Cependant, comme elles avaient
des dates certaines, les Chaldéens devaient avoir quelque
connaissance de la vraie longueur de l'année et quelque moyen
de mesurer le temps. Ils paraissent avoir connu la période
de dix-huit ans qui ramène les éclipses de lune dans
le même ordre et que la simple inspection de leurs registres
devait promptement leur donner; mais il est constant qu'ils ne savaient
ni expliquer, ni prédire les éclipses du soleil.
C'est pour n'avoir pas entendu un passage de Josèphe, que
Cassini, et d'après lui Bailly, ont prétendu y trouver
une péroide luni-solaire de six cents ans qui aurait été
connue des premiers patriarches (196).
Ainsi tout porte à croire que cette grande réputation
des Chaldéens leur a été faite, à des
époques récentes, par les indignes successeurs qui,
sous le même nom, vendaient dans tout l'empire romain des
horoscopes et des prédictions, et qui, pour se procurer plus
de crédit, attribuaient à leurs grossiers ancêtres
l'honneur des découvertes des Grecs.
Quant aux Indiens, chacun sait que Bailly, croyant que l'époque
qui sert de point de départ à quelques-unes de leurs
tables astronomiques avait été effectivement observée,
a voulu en tirer une preuve de la haute antiquité de la science
parmi ce peuple, ou du moins chez la nation qui lui aurait légué
ses connaissances; mais tout ce système si péniblement
conçu tombe de lui-même, aujourd'hui qu'il est prouvé
que cette époque a été adoptée après
coup sur des calculs faits en rétrogradant, et dont le résultat
était faux (197).
M. Bentley a reconnu que les tables de Tirvalour, sur lesquelle
portait surtout l'assertion de Bailly, ont dû être calculées
vers 1281 de Jésus-Christ (il y a cinq cent quarante ans),
et que le Surya-Siddhanta, que les brames regardent comme leur plus
ancient traité scientifique d'astronomie, et qu'ils prétendent
révélé depuis plus de vingt millions d'années,
ne peut avoir été composé qu'il y a environ
sept cent soixante ans (198).
Des solstices, des équinoxes indiqués dans les Pouranas,
et calculés d'après les positions que semblaient leur
attribuer les signes du zodiaque indien, tels qu'on croyait les
connaître, avaient paru d'une antiquité énorme.
Une étude plus exacte de ces signes ou nacchatrons a montré
récemment à M. de Paravey qu'il ne s'agit que de solstices
de douze cents ans avant Jésus-Christ. Cet auteur avoue en
même temps que le lieu de ces solstices est si grossièrement
fixé, qu'on ne peut répondre de cette détermination
à deux ou trois siècles près. Ce sont les mêmes
que ceux d'Eudoxe, que ceux de Tchéoukong (199).
Il est bien avéré que les Indiens n'observent pas,
et qu'ils ne possèdent aucun des instrumens nécessaires
pour cela. M. Delambre reconnait à la vérité
avec Bailly et Legentil qu'ils ont des procédés de
calculs qui, sans prouver l'ancienneté de leur astronomie,
en montrent au moins l'originalité (200); et toutefois on
ne peut étendre cette conclusion à leur sphère;
car, indépendamment de leurs vingt-sept nacchatrons ou maisons
lunaires, qui ressemblent beaucoup à celles des Arabes, ils
ont au zodiaque les mêmes douze constellations que les Égyptiens,
les Chaldéens et les Grecs (201); et si l'on s'en rapportait
aux assertions de M. Wilfort, leurs constellations extra-zodiacles
seraient aussi les mêmes que celles des Grecs, et porteraient
des noms qui ne sont que de légères altérations
de leurs noms grecs (202).
C'est à Yao que l'on attribue l'introduction de l'astronomie
à la Chine: il envoya, dit le Chouking, des astronomes vers
les quatre points cardinaux de son empire pour examiner quelles
étoiles présidaient aux quatre saisons, et pour régler
ce qu'il y avait à faire dans chaque temps de l'année
(203), comme s'il eût fallu se disperser pour une semblable
opération. Environ deux cents ans plus tard le Chouking parle
d'une éclipse de soleil, mais avec des circonstances ridicules,
comme dans toutes les fables de cette espèce; car on fait
marcher un général et toute l'armée chinoise
contre deux astronomes, parce qu'ils ne l'avaient pas bien prédite
(204); et l'on sait que, plus de deux mille ans après, les
astronomes chinois n'avaient aucun moyen de prédire exactement
les éclipses de soleil. En 1629 de notre ère, lors
de leur dispute avec les jésuites, ils ne savaient pas même
calculer les ombres.
Les véritables éclipses, rapportées par Confucius
dans sa chronique du royaume de Lou, ne commencent que mille quatre
cents ans après celle-là, en 776 avant Jésus-Christ,
et à peine un demi-siècle plus haut que celles des
Chaledées rapportées par Ptolomée; tant il
est vrai que les nations échappées en même temps
à la destruction sont aussi arriveées vers le même
temps, quand les circonstances ont été semblables,
à un même degré de civilisation. Or on croirait,
d'après l'identité de nom des astronomes chinois sous
différens règnes (ils paraissent, d'après le
Chouking, s'être tous appelés Hi et Ho),
qu'à cette époque reculée leur profession était
héréditaire en Chine comme dans l'Inde, en Égypte
et à Babylone.
La seule observation chinoise plus ancienne, qui ne porte pas
en elle-même la preuve de sa fausseté, serait celle
de l'ombre faite par Tcheou-Kong vers 1100 avant Jésus-Christ;
encore est-elle au moins assez grossière (205).
Ainsi nos lecteurs peuvent juger que les inductions tirées
d'une haute perfection de l'astronomie des anciens peuples ne sont
pas plus concluantes en faveur de l'excessive antiquité de
ces peuples que les témoignanges qu'ils se sont rendus à
eux-mêmes.
Mais quand cette astronomie aurait été plus parfaite,
que prouvérait-elle? A-t-on calculé les progrès
que devait faire une science dans le sein de nations qui n'en avaient
en quelque sorts point d'autres; chez qui la sérénité
du ciel, les besoins de la vie pastorale ou agricole et la superstition
faisaient des astres l'objet de la contemplation générale;
où des collèges d'hommes les plus respectés
étaient chargés de tenir registre des phénomènes
intéressans, et d'en transmettre la mémoire; où
l'hérédité de la profession faisait que les
enfans étaient dès le berceau nourris dans les connaissance
acquises par leurs pères? Que parmi les nombreux individus
dont l'astronomie était la seule occupation, il se soit trouvé
un ou deux esprits géométriques, et tout ce que ces
peuple ont su a pu se découvrir en quelques siècles.
Songeons que, depuis les Chaldéens, la véritable
astronomie n'a eu que deux âges, celui de l'école d'Alexandrie
qui a duré quatre cents ans, et le nôtre qui n'a pas
été aussi long. A peine l'âge des Arabes y a-t-il
ajouté quelque chose. Les autres siècles ont été
nuls pour elle. Il ne s'est pas écoulé trois cents
ans entre Copernic et l'auteur de la Mécanique céleste,
et l'on veut que les Indiens aient eu besoin de milliers d'années
pour arriver à leurs informes théories (206)?
Les monumens astronomiques laissés par les anciens ne portent
pas les dates excessivement reculées que l'on a cru y voir
On a donc eu recours à des argumens d'un autre genre. On
a prétendu qu'indépendamment de ce qu'ils ont pu savoir,
ces peuples ont laissé des monumens qui portent, par l'état
du ciel qu'ils représentent, une date certaine et une date
très-reculée; et les zodiaques sculptés dans
deux temples de la Haute-Égypte parurent, il y a quelques
années, fournir pour cette assertion des preuves tout-à-fait
démonstratives. Ils offrent les mêmes figures des constellations
zodiacales que nous employons aujourd'hui, mais distribuées
d'une façon particulière. On crut voir dans cette
distribution une représentation de l'état du ciel
au moment où l'on avait dessiné ces monumens, et l'on
pensa qu'il serait possible d'en conclure la date de la construction
des édifices qui les contiennent (207).
Mais pour en venir à la haute antiquité que l'on
prétendait en déduire, il fallut supposer premièrement
que leur division avait un rapport déterminé avec
un certain état du ciel, dépendant de la précession
des équinoxes, qui fait faire aux colures le tour du zodiaque
en vingt-six mille ans; qu'elle indiquait, par exemple, la position
du point solsticial; et secondement, que l'état du ciel représenté
était précisément celui qui avait lieu à
l'époque où le monument a été construit;
deux suppositions qui en supposaient elles-mêmes, comme on
voit, un grand nombre d'autres.
En effet, les figures de ces zodiaques sont-elles les constellation,
les vrais groupes d'étoiles qui portent aujourd'hui les mêmes
noms, ou simplement ce que les astronomes appellent des signes,
c'est-à-dire des divisions du zodiaque partant de l'un des
colures, quelque place que ce colure occupe?
Le point où l'on a partagé ces zodiaques en deux
bandes est-il nécessairement celui d'un solstice?
La division du côté de l'entrée est-elle nécessairement
celle du solstice d'été?
Cette division indique-t-elle, même en général,
un phénomène dépendant de la précession
des équinoxes?
Ne se rapporterait-elle pas à quelque époque dont
la rotation serait moindre; par exemple, au moment de l'année
tropique où commencait telle ou telle des années sacrées
des Égyptiens, lesquelles étant plus courtes que la
véritable année tropique de près de six heures,
faisaient le tour du zodiaque en mille cinq cent huit ans.
Enfin, quelque sens qu'elle ait eu, a-t-on voulu marquer par-là
le temps où le zodique a été sculpté,
ou celui où le temple a été construit? N'a-t-on
pas eu l'idée de rappeler un état antérieur
du ciel à quelque époque intéressante pour
la religion, soit qu'on l'ait observé ou qu'on l'ait conclu
par un calcul rétrograde?
D'après le seul énoncé de pareilles questions
on doit sentir tout ce qu'elles avaient de compliqué, et
combien la solution quelconque que l'on aurait adoptée devait
être sujette à controverse, et peu susceptible de servir
elle-même de preuve solide à la solution d'un autre
problème tel que l'antiquité de la nation égyptienne.
Aussi peut-on dire que parmi ceux qui essayèrent de tirer
de ces données une date, il s'éleva autant d'opinions
qu'il y eut auteurs.
Le savant astronome M. Burkard, d'après un premier aperçu,
jugea qu'à Dendera le solstice est dans le lion; par conséquent
de deux signes moins reculé qu'aujourd'hui, et que le temple
a au moins quatre mille ans (208).
Il en donnait en même temps sept mille à celui d'Esné,
sans que l'on sache trop comment il entendait faire accorder ces
nombres avec ce que l'on connaît de la précession des
équinoxes.
Feu Lalande voyant que le cancer était répété
sur les deux bandes imagina que le solstice passait au milieu de
cette constellation; mais comme c'était ce qui avait lieu
dans la sphère d'Eudoxe, il conclut que quelque Grec pouvait
avoir représenté cette sphère au plafond d'un
temple égyptien, sans savoir qu'il représentait un
état du ciel qui depuis long-temps n'existait plus (209).
C'était, comme on voit, une conséquence bien contraire
à celle de M. Burkard.
Depuis, le premier, crut nécessaire de chercher des preuves
de cette idée, en quelque sorte adoptée de confiance,
qu'il s'agissait du solstice; il les vit, pour le grand zodiaque
de Dendera, dans ce globe au sommet de la pyramide et dans plusierus
emblèmes placés près de différens signes,
et qui tantôt, selon d'anciens auteurs, comme Plutarque, Horus-Apollo
ou Clément d'Alexandrie, tantôt, selon ses propres
conjectures, devaient représenter des phénomènes
qui auraient été réellement ceux des saisons
affectées à chaque signe.
Du reste, il soutint que cet état du ciel donne la date
du monument, et que l'on avait à Dendera l'original et non
pas une copie de la sphère d'Eudoxe, ce qui le conduisit
à mille quatre cent soixante-huit ans avant Jésus-Christ,
au règne de Sésostris.
Cependant ce nombre de dix-neuf bateaux placés sous chaque
bande lui donna l'idée que le solstice pourrait bien avoir
été au dix-neuvième degré du signe,
ce qui ferait deux cent quatre vingt-huit ans de plus (210).
M. Hamilton (211) ayant remarqué qu'à Dendera, le
scarabé du côté des signes ascendans est plus
petit que celui de l'autre côté, un auteur anglais
(212) en a conclu que le solstice peut avoir été plus
près de son point actuel que le milieu du cancer, ce qui
pourrait nous ramener à mille ou mille deux cents ans avant
Jésus-Christ.
Feu Nouet jugeant que ce globe, ces rayons et cette tête
cornue ou d'Isis représentent le lever héliaque de
Sirius, prétendit que l'on avait voulu marquer une époque
de la période sothiaque, mais qu'on avait voulu la marquer
par la place qu'occupait le solstice; or, dans l'avant-dernière
de ces périodes, celle qui s'est écoulée depuis
2782 jusqu'à 1322 avant Jésus-Christ, le solstice
a passé de trente degrés quarante-huit minutes de
la constellation du lion à treize degrés trente-quatre
minutes du cancer. Au milieu de cette période il était
donc à vingt-trois degrés trente-quatre minutes du
cancer; le lever héliaque de Sirius arrivait alors quelques
jours après le solstice; c'est à peu près ce
que l'on a indiqué, selon M. Nouet, par la répétition
du scarabé, et par l'image de Sirius dans les rayons du soleil
placée au commencement de la bande de droite. D'après
cette maniére de voir, il conclut que ce temple est de deux
mille cinquante-deux ans avant Jésus-Christ, et celui d'Esné
de quatre mille six cents (213).
Tous ces calculs, même en admettant que la division marque
le solstice, seraient encore susceptible de beaucoup de modifications:
et d'abord il paraît que leurs auteurs ont supposé
les constellations toutes de trente degrés comme les signes,
et n'ont pas réfléchi qu'il s'en faut de beaucoup,
du moins comme on les dessine aujourd'hui, et comme les Grecs nous
les ont transmises, qu'elles soient ainsi égales entre elles.
En réalité le solstice qui est aujourd'hui en deçà
des premières étoiles de la constellation des gémeaux
n'a dû quitter les permières étoiles de la constellation
du cancer que quarante-cinq ans après Jésus-Christ.
Il n'a quitté la constellation du lion que mille deux cent
soixante ans (214) avant la même ère.
Il s'agirait encore de savoir quand on cessait de placer la constellation
dans laquelle le soleil entrait après le solstice, à
la tête des signes descendans, et si cela avait lieu aussitôt
que le solstice avait assez rétrogradé pour toucher
la constellation précédente.
Ainsi MM. Jollois et Devilliers, à l'ardeur soutenue de
qui nous devons l'exacte connaissance de ces fameux monumens, pensant
toujours que la division vers l'entrée du vestibule est le
solstice, et jugeant que la vierge a dû rester la première
des constellations descendantes tant que le solstice n'avait pas
reculé au moin jusqu'au milieu de la constellation du lion,
croyant voir de plus, comme nous l'avons dit, que le lion est divisé
dans le grand zodiaque d'Esné, ne font remonter ce zodiaque
qu'à deux mille six cent dix ans avant Jésus-Christ
(215).
M. Hamilton, qui a le premier fait remarquer cette division du
signe du lion dans le zodiaque d'Esne, réduit l'éloignement
de la période où s'y trouvait le solstice à
mille quatre cents ans avant Jésus-Christ.
Il parut encore un grand nombre d'autres systèmes sur le
même sujet. M. Rhode, par exemple, en proposait deux: le premier
faisait remonter le zodiaque du portique de Dendera à cinq
cent quatre-vingt-onze ans avant Jésus-Christ; d'après
le second, il s'élevèrent à mille deux cent
quatre-vingt-dix (216). M. Latreille fixait l'époque de ce
zodiaque à six cent soixante-dix ans avant Jésus-Christ;
celle du planisphère à cinq cent cinquante; celle
du zodiaque du grand temple d'Esné deux mille cinq cent cinquante;
celle du petit à mille sept cent soixante.
Mais il y avait une difficulté inhérente à
toutes les dates qui partaient de la double supposition que la division
marque le solstice, et que la position du solstice marque l'époque
du monument; c'est la conséquence inévitable que le
zodiaque d'Esné aurait dû être au moins de deux
mille et peut-être de trois mille ans (217) plus ancient que
celui de Dendera, conséquence qui évidemment battait
en ruine la supposition; car aucun homme, un peu instruit de l'histoire
des arts, ne pourra croire que deux édifices aussi ressemblans
par l'architecture aient été autant séparés
par le temps.
Le sentiment de cette impossibilité, uni toujours à
la croyance que cette division des zodiaques indique une date, fit
recourir à une autre conjecture, à celle que les constructeurs
auraient voulu marquer celle des années sacrées des
Égyptiens où le monument a été élevé.
Ces années ne durant que trois cent soixante-cinq jours,
si le soleil au commencement de l'une occupait le commencement d'une
constellation, il s'en fallait de près de six heures qu'il
n'y fût revenu au commencement de l'année suivante,
et après cent vingt-un ans il devait ne se trouver qu'au
commencement du signe prédédent. Il semble assez naturel
que les constructeurs d'un temple aient voulu indiquer à
peu près dans quelle période de la grande année,
de l'année sothique, il avait été élevé,
et l'indication du signe par lequel commençait alors l'année
sacrée en était un assez bon moyen. On comprendrait
ainsi qu'il se serait écoulé de cent vingt à
cent cinquante ans entre le temple d'Esné et celui de Dendera.
Mais, dans cette manière de voir, il restait à déterminer
dans laquelle des grandes années ces constructions auraient
eu lieu: ou celle qui a fini en 138 après, ou celle qui a
fini en 1322 avant Jésus-Christ, ou quelque autre.
Feu Visconti, permier auteur de cette hypothèse, prenant
l'année sacrée dont le commencement répondait
au signe du lion, et jugeant, d'après la ressemblance des
signes, qu'ils avaient été représentés
à une époque où les opinions des Grecs n'étaient
pas étrangères à l'Égypte, ne pouvait
choisir que la fin de la dernière grande année, ou
l'espace écoulé entre l'an 12 et l'an 138 après
Jésus-Christ (218), ce qui lui sembla s'accorder avec l'inscription
grecque qu'il ne connaissait pas bien encore, mais où il
avait ouï dire qu'il était question d'un César.
M. Testa, cherchant la date du monument dans un autre ordre d'idées,
alla jusqu'à supposer que si la vierge se montre à
Esné en tête du zodiaque, c'est que l'on voulu y représenter
l'ère d'Actium, telle qu'elle avait été établie
pour l'Égypte par un décret du sénat, cité
par Dion-Cassius, et qui commençait au mois de septembre,
le jour où avait eu lieu la prise d'Alexandrie par Auguste
(219).
M. de Paravey considéra ces zodiaques sous un point de
vue nouveau, qui pourrait embrasser à la fois et la révolution
des équinoxes et celle de la grande année. Supposant
que le planisphère circulaire de Dendera a dû être
orienté, et que l'axe du nord au sud est la ligne des solstices,
il vit le solstice d'été au deuxième gémeau,
celui d'hiver à la croupe du sagittaire; la ligne des équinoxes
aurait passé par les poissons et la vierge, ce qui lui donnait
pour date le premier siècle de notre ère.
D'après cette manière de voir, la division du zodiaque
du portique ne pouvait plus se rapporter aux colures, et il fallait
chercher ailleurs la marque du solstice. M. de Paravey ayant remarqué
qu'il y a entre tous les signes des figures de femmes qui portent
une étoile sur la tête et qui marchent dans le même
sens, et observant que celle qui vient après les gémeaux
est seule tournée en sens contraire des autres, jugea qu'elle
indique la conversion du soleil ou le tropique, et que ce
zodiaque s'accorde ainsi avec le planisphère.
En appliquent l'idée de l'orientement au petit zodiaque
d'Esné, on y trouverait les solstices entre les gémeaux
et le taureau, et entre le scorpion et le sagittaire; ils y seraient
même marqués par le changement de direction du taureau,
et par des béliers ailés placés en travers
à ces deux endroits. Dans le grand zodiaque de la même
ville, les marques en seraient la position en travers du taureau
et le renversement du sagittaire; il n'y aurait plus alors qu'une
portion de constellation d'écoulée entre les dates
d'Esné et celles de Dendera, espace toutefois encore bien
long pour des édifices si ressemblans.
Une opération de feu M. Delambre sur le planisphère
circulaire parut confirmer ces conjectures favorables à sa
nouveauté; car en plaçantes étoiles sur la
projection d'Hipparque, d'après la théorie de cet
astronome et d'après les position qu'il leur avait données
dans son cataloque, augmentant toutes les longitudes pour que le
solstice passât par le second des gémeaux, il reproduisit
presque ce planisphère; et "cette ressemblance,"
dit-il, "aurait été encore plus grande s'il eût
adopté les longitudes telles qu'elle sont dans le catalogue
de Ptolomée, pour l'an 123 de notre ère. Au contraire,
en remontant de vingt-cinq ou vingt-six siècles, les ascensions
droites et les déclinaisons seront changées considérablement,
et la projection aura pris une figure toute différente (220)."
"Tous nos calculs," ajoutait ce grand astronome, "nous
ramènent à cette conclusion, que les sculptures sont
postérieures à l'époque d'Alexandre."
A la vérité, le planisphère circulaire ayant
été apporté à Paris par les soins de
MM. Saunier et Lelorrain, M. Biot, dans un ouvrage (221) fondé
sur des mesures précises et des calculs pleins de sagacité,
a établi qu'il représente, d'après une projection
géométrique exacte, l'état du ciel tel qu'il
avait lieu sept cent ans avant Jésus-Christ; mais il s'est
bien gardé d'en conclure qu'il ait été sculpté
dans ce temps là.
En effet, tous ces efforts d'esprit et de science, en tant qu'ils
concernent l'époque des monumens, sont devenus superflus
depuis que finissant par où naturellement l'on aurait commencé,
si la prévention n'avait pas aveuglé les premiers
observateurs, on s'est donné la peine de copier et de restituer
les inscriptions grecques gravées sur ces monumens, et surout
depuis que M. Champollion est parvenu à déchiffrer
celles qui sont exprimées en hiéroglyphes.
Il est certain maintenant, et les inscriptions grecques s'accordent
pour le prouver avec les inscriptions hiéroglyphiques, il
est certain, disons-nous, que les temples dans lesquels on a sculpté
des zodiaques ont été construits sous la domination
des Romains. Le portique du temple de Dendera, d'après l'inscription
grecque de son frontispiece, est consacré au salut de Tibère
(222). Sur le planisphère du même temple on lit le
titre d'Autocrator en caractères hiéroglyphiques
(223); et il est probable qu'il se rapporte à Néron.
Le petit temple d'Esné, celui dont on plaçait l'origine
au plus tard entre deux mille sept cents ou trois mille ans avant
Jésus-Christ, a une colonne sculptée et peinte la
dixième année d'Antonin, cent quarante-sept ans après
Jésus-Christ, et elle est peinte et sculptée dans
le même style que le zodiaque qui est auprès (224).
Il y a plus; on a la preuve que cette division du zodiaque dans
tel ou tel signe n'a aucun rapport à la précession
des équinoxes, ni au déplacement du solstice. Un cercueil
de momie, rapporté nouvellement de Thèbes par M. Caillaud,
et contenant, d'après l'inscription grecque très-lisible,
le corps d'un jeune homme mort la dix-neuvième année
de Trajan, cent seize ans après Jésus Christ (225),
offre un zodiaque divisé au même point que ceux de
Dendera (226); et toutes les apparences sont que cette division
marque quelque thème astrologique relatif à cet individu,
conclusion qui doit probablement s'appliquer aussi à la division
des zodiaques des temples; elle marque ou le thème astrologique
du moment de leur érection, ou celui du prince pour le salut
duquel ils avaient été votés, ou tel autre
instant semblable relativement auquel la position du soleil aura
paru importante à noter.
Ainsi se sont évanouies pour toujours les conclusions que
l'on avait voulu tirer de quelques monumens mal expliqués,
contre la nouveauté des continens et des nations, et nous
aurions pu nous dispenser d'en traiter avec tant de détail
si elles n'étaient pas si récentes et n'avaient pas
fait assez d'impression pour conserver encore leur influence sur
les opinions de quelques personnes.
Le zodiaque est loin de porter en lui-même une date certaine
et excessivement reculée
Mais il y a des écrivains qui ont prétendu que le
zodiaque porte en lui-même la date de son invention, par la
raison que les noms et les figures donnés à ses constellations
sont un indice de la position des colures quand on l'inventa; et
cette date, selon plusieurs, est tellement évidente et tellement
reculée, qu'il est assez indifférent que les représentations
que l'on possède de ce cercle soient plus ou moins anciennes.
Ils ne font pas attention que ce genre d'argumens se complique
de trois suppositions également incertaines: le pays où
l'on admet que le zodique a été inventé, le
sens que l'on croit avoir été donné aux constellations
qui l'occupent, et la position dans laquelle étaient les
colures par rapport à chaque constellation, quand ce sens
lui a été attribué. Selon qu'on a imaginé
d'autres allégories, ou que l'on admet que ces allégories
se rapportaient à la constellation dont le soleil occupait
les premier degrés, ou à celle dont il occupait le
milieu, ou à celle où il commençait d'entrer,
c'est-à-dire dont il occupait les derniers degrés,
ou bien enfin à celle qui lui était opposée
et qui se levait le soir; ou selon que l'on place l'invention de
ces allégories dans un autre climat, il faut aussi changer
la date du zodiaque. Les variations possibles à cet égard
peuvent embrasser jusqu'à la moitié de la révolution
des fixes, c'est-à-dire treize mille ans et même davantage.
Ainsi Pluche, généralisant quelques indications
des anciens, a pensé que le belier annonce le soleil commençant
à montrer, et l'équinoxe du printemps; que le cancer
annonce sa rétrogradation au solstice d'été;
que la balance, signe d'égalité, marque l'équinoxe
d'automne (22); et que le capricorne, animal grimpeur, indique le
solstice d'hiver après lequel le soleil nous revient. De
cette manière, en plaçant les inventeurs du zodiaque
dans un climat tempéré, on aurait des pluies sous
le verseau, des naissance d'agneaux et de chevreaux sous les gémeaux,
des chaleurs violentes sous le lion, les récoltes sous la
vierge, la chasse sous le sagittaire, etc., et les emblèmes
seraient assez convenables. En plaçant alors les colures
au commencement des constellations, ou du moins l'équinoxe
aux premières étoiles du belier, on n'arriverait en
première instance qu'à trois cent quatre-vingt-neuf
ans avant Jésus-Christ, époque évidemment trop
moderne, et qui obligerait de remonter encore d'une période
équinoxiale toute entière ou de vingt-six mille ans.
Mais si l'on suppose que l'équinoxe passait par le milieu
de la constellation, on arrivera à mille ou mille deux cents
ans plus haut à peu près, à seize ou dix-sept
cents ans avant Jésus-Christ; et c'est là l'époque
que plusieurs hommes célèbres ont cru véritablement
être celle de l'invention du zodiaque, dont, sur d'autres
motifs assez légers, ils on fait honneur à Chiron.
Mais Dupuis, qui avait besoin, pour l'origine qu'il prétendait
attribuer à tous les cultes, que l'astronomie et nommément
les figures du zodiaque eussent en quelque sorte précédé
toutes les autres institutions humaines, a cherché un autre
climat pour trouver d'autres explications aux emblèmes et
pour en déduire une autre époque. Si, prenant toujours
la balance pour un signe équinoxial, mais la supposant à
l'équinoxe du printemps, on veut que le zodiaque ait été
inventé en Égypte, on trouvera en effet encore des
explications assez plausibles pour le climat de ce pays (229). Le
capricorne, animal à queue de poisson, marquera le commencement
de l'élevation du Nil au solstice d'été; le
verseau et les poissons, les progrès et la diminution de
l'inondation; le taureau, le labourage; la vierge, la récolte;et
ils les marqueront aux époques où en effect ces opérations
ont lieu. Dans cette hypothèse le zodiaque aura quinze mille
ans (230) pour un soleil supposé au premier degré
de chaque signe, plus de seize mille pour le milieu, et quatre mille
seulement, en supposant que l'emblème a été
donné au signe à l'opposite duquel était le
soleil (231). C'est à quinze mille ans que s'est attaché
Dupuis, et c'est sur cette date qu'il a fondé tout le système
de son fameux ouvrage.
Il ne manque cependant pas de gens qui, tout en admettant que
le zodiaque a été inventé en Égypte,
ont imaginé des allégories applicable à des
temps postérieurs. Ainsi, selon M. Hamilton, la vierge représenterait
la terre d'Égypte lorsqu'elle n'est pas encore fécondée
par l'inondation; le lion, la saison où cette terre est le
plus livrée aux bêtes féroces, etc. (232).
Cettte haute antiquité de quinze mille ans entraînerait
d'ailleurs cette conséquence absurde que les Égyptiens,
ces hommes qui représentaient tout par des emblèmes,
et qui devaient attacher un grand prix à ce que ces emblèmes
fussent conformes aux idées qu'ils devaient peindre, auraient
conservé les signes du zodiaque des milliers d'années
après qu'ils ne répondaient plus en aucune manière
à leur sens primitif.
Feu Remi Raige chercha à soutenir l'opinion de Dupuis par
un argument tout nouveau (232). Ayant remarqué que l'on peut
trouver aux noms égyptiens des mois, en les expliquant par
les langues orientales, des sens plus ou moins analogues aux figures
des signes du zodiaque, trouvant dans Ptolomée qu'epifi
qui signifie capricorne commence au 20 de juin, et vient
par conséquent immédiatement après le solstice
d'été, il en conclut qu'à l'origine le capricorne
lui-même était au solstice d'été, et
ainsi des autres signes comme l'avait prétendu Dupuis.
Mais indépendamment de tout ce qu'il y a de hasardé
dans ces étymologies, Raige ne s'aperçut point que
c'est par un pur hasard que cinq ans après la bataille d'Actium,
en l'année 25 avant Jésus-Christ, à l'établissement
de l'année fixe d'Alexandrie, le premier jour de thoth se
trouva correspondre au 29 d'août Julien, et y correspondit
depuis lors. C'est seulement de cette époque que les mois
égyptiens commencèrent à des jours fixes de
l'année julienne, mais à Alexandrie seulement; et
même Ptolomée n'en continua pas moins d'employer dans
son almageste l'ancienne année égyptienne avec ses
mois vagues (233).
Pourquoi n'aurait-on pas à une époque quelconque
donné aux mois les noms des signes ou aux signes les noms
des mois, tout aussi arbitrairement que les Indiens ont donné
à leurs vingt-sept mois douze noms choisis parmi ceux de
leurs maisons lunaires, d'après des motifs qu'il est impossible
de deviner aujourd'hui (234).
L'absurdité qu'il y aurait eue à conserver pendant
quinze mille ans aux constellations des figures et des noms symboliques
qui n'auraient plus offert aucun rapport avec leur position, aurait
été bien plus sensible si elle fût allée
jusqu'à conserver aux mois ces mêmes noms qui étaient
sans cesse dans la bouche du peuple, et dont l'inconvenance se serait
fait apercevoir à chaque instant.
Et que deviendraient en outre tous ces systèmes si les
figures et les noms des constellations zodiacles leur avaient été
donnés sans aucun rapport avec la course du soleil? comme
leur inégalité, l'extension de plusieurs d'entre elles
en dehors du zodiaque, leurs connexions manifestes avec les constellations
voisines semblent le démontrer (235).
Qu'arriverait-il encore si, comme le dit expressément Macrobe
(236), chaque signe avait dû être un emblème
du soleil, considéré dans quelqu'un de ses effets
ou de ses phénomènes généraux, et sans
égard aux mois où il passe, soit dans le signe, soit
à son opposite.
Enfin que serait-ce si les noms avaient été donnés
d'une manière abstraite aux divisions de l'espace ou du temps,
comme les astronomes les donnent maintenant à ce qu'ils appellent
les signes, et n'avaient été appliqués aux
constellations ou groupes d'étoiles qu'à une époque
déterminée par le hasard, en sorte que l'on ne pourrait
plus rien conclure de leur signification (237).
En voilà sans doute autant qu'il en faut pour dégoûter
un esprit bien fait de chercher dans l'astronomie des preuves de
l'antiquité des peuples; mais quand ces prétendues
preuves seraient aussi certaines qu'elles sont vagues et dénuées
de résultat, qu'en pourrait-on conclure contre la grande
catastrophe dont il nous reste des documens bien autrement démonstratifs?
Ils faudrait seulement admettre, avec quelques modernes, que l'astronomie
était au nombre des connaissances conservées par les
hommes que cette catastrophe épargna.
Exagérations relatives à certains traveaux de mines
L'on a aussi beaucoup exagéré l'antiquité
de certains travaux de mines. Un auteur tout récent a prétendu
que les mines de l'île d'Elbe, à en juger par leurs
déblais, ont dû être exploitées depuis
plus de quarante mille ans; mais un autre auteur, qui a aussi examiné
ces déblais avec soin, réduit cet intervalle à
un peu plus de cinq mille (238), et encore en supposant que les
anciens n'exploitaient chaque année que le quart de ce que
l'on exploite maintenant. Mais quel motif a-t-on de croire que les
Romains, par exemple, tirassent si peu de parti de ces mines, eux
qui consommaient tant de fer dans leurs armées? De plus,
si ces mines avaient été en exploitation il y a seulement
quatre mille ans, comment le fer aurait-il été si
peu connu dans la haute antiquité?
Conclusions générale relative à l'époque
de la dernière révolution
Je pense donc, avec MM. Deluc et Dolomieu que, s'il y a quelque
chose de constaté en géologie, c'est que la surface
de notre globe a été victime d'une grande et subite
révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup au delà
de cinq ou six mille ans; que cette révolution a enfoncé
et fait disparaître les pays qu'habitaient auparavant les
hommes et les espèces des animaux aujourd'hui les plus connus;
qu'elle a, au contraire, mis à sec le fond de la dernière
mer, et en a formé les pays aujourd'hui habités; que
c'est depuis cette révolution que le petit nombre des individus
épargnés par elle se sont répandus et propagés
sur les terrains nouvellement mis à sec, et par conséquent
que c'est depuis cette époque seulement que nos sociétés
ont repris une marche progressive, qu'elles ont formé des
établissemens, élevé des monumens, recueilli
des faits naturels, et combiné des systèmes scientifiques.
Mais ces pays aujourd'hui habités, et que la dernière
révolution a mis à sec, avaient déjà
été habités auparavant, sinon par des hommes,
du moins par des animaux terrestres; par conséquent une révolution
précédente, au moins, les avait mis sous les eaux;
et, si l'on peut en juger par les différens ordres d'animaux
dont on y trouve les dépouilles, ils avaient peut-être
subi jusqu'à deux ou trois irruptions de la mer.
Idées des recherches à faire ultérieurement
en géologie
Ce sont ces alternatives qui me paraissent maintenant le problème
géolgique le plus important à résoudre, ou
plutôt à bien définir, à bien circonscrire,
car, pour le résoudre en entier, il faudrait découvrir
la cause de ces événemens, entreprise d'une toute
autre difficulté.
Je le répète, nous voyons assez clairement ce qui
se passe à la surface des continens dans leur état
actuel; nous avons assez bien saisi la marche uniforme et la succession
régulière des terrains primitifs, mais l'étude
des terrains secondaires est à peine ébauchée;
cette série merveilleuse de zoophytes et de mollusques marins
inconnus, suivis de reptiles et de poissons d'eau douce également
inconnus, remplacés à leur tour par d'autres zoophytes
et mollusques plus voisins de ceux d'aujourd'hui; ces animaux terrestres,
et ces mollusques, et autres animaux d'eau douce toujours inconnus
qui viennent ensuite occuper les lieux, pour en être encore
chassés, mais par des mollusques et d'autres animaux semblables
à ceux de nos mers; les rapports de ces êtres variés
avec les plantes dont les débris accompagnent les leurs,
les relations de ces deux règnes avec les couches minérales
qui les recèlent; le plus ou moins d'uniformité des
uns et des autres dans les différens bassins: violà
un ordre de phénomènes qui me paraît appeler
maintenant impérieusement l'attention des philosophes.
Intéressante par la variété des produits
des révolutions partielles ou générales de
cette époque, et par l'abondance des espèces diverses
qui figurent alternativement sur la scène, cette étude
n'a point l'aridité de celle des terrains primordiaux, et
ne jette point, comme elle, presque nécessairement dans les
hypothèses. Les faits sont si pressés, si curieux,
si évidens, qu'ils suffisent, pour ainsi dire, à l'imagination
la plus ardente; et les conclusions qu'ils amènent de temps
en temps, quelque réserve qu'y mette l'observateur, n'ayant
rien de vague, n'ont aussi rien d'arbitraire; enfin, c'est dans
ces événemens plus rapprochés de nous que nous
pouvons espérer de trouver quelques traces des événemens
plus anciens et de leurs causes, si toute-fois il est encore permis,
après de si nombreuses tentatives, de se flatter d'un tel
espoir.
Ces idées m'ont poursuivi, je dirais presque tourmenté,
pendant que j'ai fait les recherches sur les os fossiles, dont j'ai
donné depuis peu au public la collection, recherches qui
n'embrassent qu'une si petite partie de ces phénomènes
de l'avant-dernier âge de la terre, et qui cependant se lient
à tous les autres d'une manière intime. Il était
presque impossible qu'il n'en naquît pas le désir d'étudier
la généralité de ces phénomènes,
au moins dans un espace limité autour de nous. Mon excellent
ami, M. Brongniart, à qui d'autres études donnaient
le même désir, a bien voulu m'associer à lui,
et c'est ainsi que nous avons jeté les premières bases
de notre travail sur les environs de Paris; mais cet ouvrage, bien
qu'il porte encore mon nom, est devenu presqu'en entier celui de
mon ami, par les soins infinis qu'il a donnés, depuis la
conception de notre premier plan et depuis nos voyages, à
l'examen approfondi des objets et à la rédaction du
tout. Je l'ai placé, avec le consentement de M. Brongnairt,
dans la deuxième partie de mes Recherches, dans celle où
je traite des ossemens de nos environs. Quoique relatif en apparence
à un pays assez borné, il donne de nombreux résultats
applicables à toute la géologie, et sous ce rapport
il peut être considéré comme une partie intégrante
du présent discours, en même temps qu'il est à
coup sûr l'un des plus beaux ornemens de mon livre (239).
On y voit l'histoire des changemens les plus récens arrivés
dans un bassin particulier, et il nous conduit jusqu'à la
craie, dont l'étendue sur le globe est infiniment plus considérable
que celle des matériaux du bassin de Paris. La craie, que
l'on croyait si moderne, se trouve ainsi bien reculée dans
les siècles de l'avant-dernier âge; elle forme une
sorte de limite entre les terrains les plus récens, ceux
auxquels on peut réserver le nom de tertiaires, et
les terrains que l'on nomme secondaires, qui se sont déposés
avant la craie, mais après les terrains primitifs et ceux
de transition.
Les observations récentes de plusieurs géologistes
qui ont donné suite à nos vues, tels que MM. Buckland,
Webster, Constant-Prevost, et celles de M. Brongniart lui-même,
ont prouvé que ces terrains, postérieurs à
la craie, se sont reproduits dans bien d'autres bassins que celui
de Paris, quoiqu'avec quelques variations; en sorte qu'il a été
possible d'y constater un ordre de succession dont plusieurs étages
s'étendent presque à toutes les contrées que
l'on a observées.
Résumé des observations sur la succession des terrains
Les couches les plus superficielle, ces bancs de limon et de sables
argileux mêlés de cailloux roulés provenus de
pays éloignés, et remplis d'ossemens d'animaux terrestres,
en grande partie inconnus ou au moins étrangers, semblent
surtout avoir recouvert toutes les plaines, rempli le fond de toutes
les cavernes, obstrué toutes les fentes de rochers qui se
sont touvés à leur portée. Décrites
avec un soin particulier par M. Buckland, sous le nom de diluvium,
et bien différentes de ces autres couches également
meubles, sans cesse déposées par les torrens et par
les fleuves, qui ne contiennent que des ossemens d'animaux du pays,
et que M. Buckland désigne par le nom d'alluvium,
elles forment aujourd'hui, aux yeux de tous les géologistes,
la preuve la plus sensible de l'inondation immense qui a été
la dernière des catastrophes du globe (240).
Entre ce diluvium et la craie sont les terrains alternativement
remplis des produits de l'eau douce et de l'eau salée, qui
marquent les irruptions et les retraites de la mer, auxquelles,
depuis la déposition de la craie, cette partie du globe a
été sujette; d'abord des marnes et des pierres meulières
ou silex caverneux remplis de coquilles d'eau douce semblables à
celles de nos marais et de nos étangs; sous elles des marnes,
des grès, des calcaires, dont toutes les coquilles sont marines,
des huîtres, etc.
Plus profondément des terrains d'eau douce d'une époque
plus ancienne, et nommément ces fameuses plâtrières
des environs de Paris qui ont donné tant de facilité
à orner les édifices de cette grande ville, et où
nous avons découvert des genres entiers d'animaux terrestres
dont on n'avait aperçu aucune trace ailleurs.
Elles reposent sur ces bancs non moins remarquables de la pierre
calcaire dont notre capitale est construite, dans le tissu plus
ou moins serré desquels la patience et la sagacité
des savans de France, et de plusieurs ardens collecteurs, ont déjà
recueilli plus de huit cents espèces de coquilles toutes
de mer, mais la plupart inconnues dans les mers d'aujourd'hui. Ils
ne contiennent aussi que des ossemens de poissons, de cétacés
et d'autres mammifères marins.
Sous ce calcaire marin est encore un terrain d'eau douce, formé
d'argile, dans lequel s'interposent de grandes couches de lignite
ou de ce charbon de terre d'une origine plus récente que
la houille. Parmi des coquilles constamment d'eau douce, il s'y
voit aussi des os; mais, chose remarquable, des os de reptiles et
non pas de mammifères. Des crocodiles, des tortues le remplissent,
et les genres de mammifères perdus, que recèle le
gypse, ne s'y voient pas. Ils n'existaient pas encore dans la contrée
quand ces argites et ces lignites s'y formaient.
Ce terrain d'eau douce, le plus ancien que l'on ait reconnu avec
certitude dans nos environs, et qui porte tous les terrains que
nous venons de dénombrer, est porté et embrassé
lui-même de toute part par la craie, formation immense par
son épaisseur et par son étendue, qui se montre dans
des pays fort éloignés, tels que la Poméranie,
la Pologne; mais qui, dans nos environs, règne avec une sorte
de continuité en Berri, en Champagne, en Picardie, dans la
haute Normandie et dans une partie de l'Angleterre, et forme ainsi
un grand cercle ou plutôt un grand bassin dans lequel les
terrains dont nous venons de parler sont contenus, mais dont ils
recouvrent aussi les bords dans les endroits où ils étaient
moins élevés.
En effect, ce n'est pas seulement dans notre bassin que ces sortes
de terrains se déposaient. Dans les autres contrées
où la surface de la craie leur offrait des cavités
semblables; dans ceux même où il n'y avait point de
craie, et où les terrains plus anciens s'offraient seuls
pour appui, les circonstances amenèrent souvent des dépôts
plus ou moins semblables aux nôtres, et recélant les
mêmes corps organisés.
Nos terrains à coquilles d'eau douce des deux étages
ont été vus en Angleterre, en Espagne, et jusqu'aux
confins de la Pologne.
Les coquilles marines placées entre eux, se sont retrouvées
tout le long des Apennins.
Quelques-uns des quadrupèdes de nos plâtrières,
nos palæotherium, par exemple, ont aussi laissé de
leurs os dans des terrains gypseux du Velai, et dans les carrières
de pierres dites molasses du midi de la France.
Ainsi les révolutioins partielles qui avaient lieu dans
nos environs, entre l'époque de la craie et celle de la grande
inondation, et pendant lesquelles la mer se jetait sur nos cantons
ou s'en retirait, avaient lieu aussi dans une multitude d'autres
contrées. C'était pour le globe une longue suite de
tourmentes et de variations, probablement assez rapide, pusique
les dépôts qu'elles ont laissés ne montrent
nulle part beaucoup d'épaisseur ou beaucoup de solidité.
La craie a été le produit d'une mer plus tranquille
et moins coupée; elle ne contient que des produits marins
parmi lesquels il en est cependant quelques-uns d'animaux vertébrés
bien remarquable, mais tous de la classe des reptiles et des poissons;
de grandes tortues, d'immenses lézards et autres êtres
semblables.
Les terrains antérieurs à la craie, et dans les
creux desquels elle est elle-même déposée, comme
les terrains de nos environs le sont dans les siens, forment une
grande partie de l'Allemagne et de l'Angleterre; et les efforts
qu'on fait récemment les savans de ces deux pays, d'accord
avec les nôtres, et inspirés par les mêmes données,
s'unissant à ceux qu'avait précédemment tentés
l'école de Werner, ne laisseront bientôt rien à
désirer pour leur connaissance. MM. de Humboldt et de Bonnard
pour la France et l'Allemagne, MM. Buckland et Conybeare pour l'Angleterre,
en ont donné les tableaux les plus complets et les plus instructifs
(241).
Sous la craie sont des sables verts dont ses couches inférieures
conservent quelques restes. Plus profondément sont des sables
ferrugineux; en bien des pays les uns et les autres s'agglutinent
en bancs de grès, dans lesquels se voient aussi des lignites,
du succin et des débris de reptiles.
Au-dessous vient la grande masse de couches qui composent la chaîne
du Jura et celle des montagnes qui le continuent en Souabe et en
Franconie, les crêtes principales des Apennins et des multitudes
de bancs de la France et de l'Angleterre. Ce sont des schistes calcaires
riches en poissons et en crustacés, des bancs immenses d'oolithes
ou d'une pierre calcaire grenue, des calcaires marneux et pyriteux
gris caractérisés par des ammonites, par des huîtres
à valves recourbées, dits gryphées, et par
des reptiles, mais de plus en plus singuliers dans leurs formes
et leur caractères.
De grandes couches de sables et de grès, offrant souvent
des empreintes végétales, supportent tous ces bancs
de Jura, et reposent elles-mêmes sur un calcaire à
qui les innombrables coquilles et zoophytes dont il est rempli ont
fait donner par Werner le nom, beaucoup trop général,
de calcaire coquillier, et que d'autres couches de grès,
de la sorte qu'on nomme grès bigarré, séparent
d'un calcaire encore plus ancien que l'on a appelé non moins
improprement calcaire alpin, parce qu'il compose les Hautes
Alpes du Tryol; mais qui, dans le fait, se montre au jour dans nos
provinces de l'est et dans tout le midi de l'Allemagne.
C'est dans ce calcaire dit coquillier que sont déposés
de grands amas de gypse et de riches couches de sel, et c'est au-dessous
de lui que se voient les couches minces de schistes cuivreux si
riches en poissons, parmi lesquels il y a aussi des reptiles d'eau
douce. Le schiste cuivreux est porté sur un grès rouge
à l'âge duquel appartiennent ces fameux amas de charbons
de terre ou de houille, ressource de l'âge présent,
et reste des premières richesses végétales
qui aient orné la face du globe. Les troncs de fougères
dont ils ont conservé les empreintes nous disent assez combien
ces antiques forêts différaient des nôtres.
On tombe alors promptement dans ces terrains de transition où
la première nature, la nature morte et purement minérale,
semblait disputer encore l'empire à la nature organisante;
des calcaires noirs, des schistes qui n'offrent que des crustacés
et des coquilles de genres aujourd'hui éteints, alternent
avec des restes de terrains primitifs, et nous announcent que nous
arrivons à ses formations les plus anciennes qu'il nous ait
été donné de connaître, à ces
antiques fondemens de l'enveloppe actuelle du globe, aux marbres
et aux schistes primitifs aux gneiss et enfin aux granits.
Telle est l'énumération précise des masses
successives dont la nature a enveloppé ce globe; la géologie
l'a obtenue en combinant les lumières de la minéralogie
avec celles qui lui fournissaient les sciences de l'organisation;
cet ordre, si nouveau et si intéressant de faits, ne lui
est acquis que depuis qu'elle a préféré des
richesses positives données par l'observation, à des
systèmes fantastiques, à des conjectures contradictoires
sur la première origine des globes et sur tous ces phénomènes,
qui, ne ressemblant en rien à ceux de notre physique actuelle,
ne prouvaient y trouver, pour leur explication, ni matériaux,
ni pierre de touche. Il y a quelques années, la plupart des
géologistes pouvaient être comparés à
des historiens qui ne se seraient intéressés dans
l'histoire de France qu'à ce qui s'est passé dans
les Gaules avant Jules-César; mais encore ses historiens
s'aident-ils en composant leurs romans de la connaissance des faits
postérieurs, et les géologistes dont je parle négligeaient
précisément les faits postérieurs, qui seuls
pouvaient réfléchir quelque lueur sur la nuit des
temps précédens.
Il ne me reste, pour terminer ce discours, qu'à présenter
le résultat de mes propres recherches, ou en d'autres termes,
le résumé de mon grand ouvrage; je vais énumérer
les animaux que j'ai découverts dans l'ordre inverse de celui
que je viens de suivre pour l'énumération des terrains.
En m'enfonçant dans la suite des couches, je remontais dans
la suite des temps; je vais maintenant prendre les terrains les
plus anciens, faire connaître les animaux qu'ils recèlent;
et, passant d'époque en époque, indiquer ceux qui
s'y montrent successivement à mesure qu'on se rapproche du
temps présent.
Énumeration des animaux fossiles reconnus par l'auteur
Nous avons vu que des zoophytes, des mollsques et certains crustacés
commencent à paraître dès les terrarins de transition;
peut-être y a-t-il même dès lors des os et des
squellettes de poissions; mais il s'en faut encore de beaucoup que
l'on ne décourve sitôt des restes d'animaux qui vivent
sur la terre sèche et respirent l'air en nature.
Les grandes couches de houilles et les troncs de palmiers et de
fougères dont elles conservent les empreintes, bien que supposant
déjà des terres sèches et une végétation
aérienne, ne montrent point encore des os de quadrupèdes,
pas même de quadrupèdes ovipares.
Ce n'est qu'un peu au-dessus, dans le schiste cuivreux bitumineux,
qu'on en voit la première trace; et, ce qui est bien remarquable,
les premiers quadrupèdes sont des reptiles de la famille
des lézards, très-semblables aux grand monitors qui
vivent aujourd'hui dans la zone torride. Il s'en est trouvé
plusieurs individus dans les mines de Thuringe (242) parmi d'innombrables
poissons d'un genre aujourd'hui inconnu, mais qui, d'après
ses rapports avec les genres de nos jours, paraît avoir vécu
dans l'eau douce. Chacun sait que les monitors sont aussi des animaux
d'eau douce.
Un peu plus haut est le calcaire dit des Alpes, et sur lui ce
calcaire coquillier riche en entroques et en encrinites, qui fait
la base d'une grande partie de l'Allemagne et de la Lorraine.
Il a offert des ossemens d'une très-grande tortue de mer
dont les carapaces pouvaient avoir de six à huit pieds de
longueur, et ceux d'un autre quadrupède ovipare de la famille
des lézards de grande taille et à museau très-pointu
(243).
Remontant encore au travers de grès qui n'offrent que des
empreintes végétales de grandes arondinacées,
de bambous, de palmiers et d'autres monocotylédones, on arrive
aux différentes couches de ce calcaire qui a été
nommé calcaire du Jura, parce qu'il forme le principal noyau
de cette chaîne.
C'est là que la classe des reptile prend tout son développement
et déploie des formes variées et des tailles gigantesques.
Le partie moyenne, composée d'oolithes et de lias, ou de
calcaire gris à gryphées, a reçu en dépôt
les restes de deux genres les plus extraordinaires de tous, qui
unissaient les caractères de la classe des quadrupèdes
ovipares avec des organes de mouvemens semblables à ceux
des cétacés.
L'ichtyosaurus (244), découvert par sir Everard
Home, a la tête d'un lézard, mais prolongée
en un museau effilé, armé de dents coniques et pointues;
d'énormes yeux dont la sclérotique est renforcée
d'un cadre de pièces osseuses; une épine composée
de vertèbres plates comme des dames à jouer, et concaves
par leurs deux faces comme celles des poissons; des côtes
grêles; un sternum et des os d'épaule semblables à
ceux des lézards et des ornithorinques; un bassin petit et
faible, et quatre membres dont les humérus et les fémurs
sont courts et gros, et dont les autres os, aplatis et rapprochés
les uns des autres comme des pavés, composent, enveloppés
de la peau, des nageoires d'une pièce, à peu près
sans inflexions; analogues, en un mot, pour l'usage comme pour l'organisation,
à celles des cétacés. Ces reptiles vivaient
dans la mer; à terre ils ne pouvaient tout au plus que ramper
à la manière des phoques; toutefois ils respiraient
l'air elastique.
On en a trouvé les débris de quatre espèces:
La plus répandue (I. communis) a des dents coniques
mousses; sa longueur va quelquefois à plus de vingt pieds.
La seconde (I. platyodon), au moins aussi grande, a des
dents comprimées, portées sur une racine ronde et
renflée.
La troisième (I. tenuirostris) a des dents grêles
et pointues, et le museau mince et allongé.
La quatrième (I. intermedius) tient le milieu, pour
les dents, entre la précédente et la commune. Ces
deux dernières n'atteignent pas à moitié de
la taille des deux premières (245).
Le plésiosaurus, découvert par M. Conybeare,
devait paraître encore plus monstreux que l'ichtyosaurus.
Il en avait aussi les membres, mais déjà un peu plus
allongés et plus flexibles; son épaule, son bassin
étaient plus robustes; ses vertèbres prenaient déjà
davantage les formes et les articulations de celles des lézards;
mais ce qui le distinguait de tous les quadrupèdes ovipares
et vivipares, c'était un cou grêle aussi long que son
corps, composé de trente et quelques vertèbres, nombre
supérieur à celui du cou de tous les autres animaux,
s'élevant sur le tronc comme pourrait faire un corps de serpent,
et se terminant par une très-petite tête dans laquelle
s'observent tous les caractères essentiels de celle des lézards.
Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autre monstres
dont les monumens du moyen âge ont si souvent répété
les figures, ce serait incontestablement ce plésiosaurus
(246).
On en connaît déjà cinq espèces, dont
la plus répandue (P. dolichodeirus) arrive à
plus de vingt pieds de longueur.
Une seconde (P. recentior), trouvée dans des couches
plus modernes, a les vertèbres plus plates.
Une troisième (P. carinatus) montre une arête
à la face inférieure de ses vertèbres.
Un quatrième et une cinquième enfin (P. pentagonus
et P. trigonus) les ont à cinq et à trois arêtes
(247).
Ces deux genres sont répandus partout dans le lias; on
les a découverts en Angleterre, où cette pierre est
à nu sur de longues falaises: mais on les a retrouvés
en France et en Allemagne.
Avec eux vivaient deux espèces de crocodiles, dont les
os sont aussi déposés dans le lias, parmi des ammonites,
des térébratules et d'autres coquilles de cette ancienne
mer. Nous en avons des ossemens dans nos falaises de Honfleur, où
se sont trouvés les débris d'après lesquels
j'en ai donné les caractères (248).
Une de ces espèces, le gavial à long bec,
avait le museau plus long et la tête plus étroite que
le gavial ou crocodile à long bec du Gange; le corps de ses
vertèbres était convexe en avant, tandis que, dans
nos crocodiles d'aujourd'hui, il l'est en arrière. On l'a
retrouvée dans les lias de Franconie comme dans ceux de France.
Une seconde espèce, le gavial à bec court,
avait le museau de longueur médiocre, moins effilé
que le gavial du Gange, plus que nos crocodiles de Saint-Domingue.
Ses vertèbres étaient légèrement concaves
à leurs deux extrémités.
Mais ces crocodiles ne sont pas les seuls qu'aient recueillis
les bancs de ces calcaires secondaires.
Les belles carrières d'oolithe de Caen en ont offert un
très-remarquable, dont le museau, aussi long et plus pointu
que celui du gavial à long bec, est suivi d'une tête
plus dilatée en arrière, à fosses temporales
plus larges; c'était, par ses écailles pierreuses
et creusées de fossettes rondes, le mieux cuirassé
de tous les crocodiles (249). Ses dents de la mâchoire inférieure
sont alternativement plus longues et plus courtes.
Il y en a encore un autre dans l'oolithe d'Angleterre, mais que
l'on ne connaît que par quelques portions de son crâne,
qui ne suffisent pas pour en donner une idée complète
(250).
Un autre genre de reptiles bien remarquable et dont les dépouilles,
déjà existantes lors de la concrétion du lias,
abondent surtout dans l'oolithe et dans les sables supérieurs,
c'est le megalosaurus, ainsi nommé à juste
titre; car, avec les formes des lézards, et particulièrement
des monitors, dont il a aussi les dents tranchantes et dentelées,
il était d'une taille si énorme qu'en lui supposant
les proportions des monitors, il devait passer soixante-dix pieds
de longueur: c'était un lézard grand comme une baleine
(251). M. Buckland l'a découvert en Angleterre; mais nous
en avons aussi en France, et il s'en est trouvé en Allemagne
des os, sinon de la même espèce qu'on ne peut rapporter
à un autre genre. C'est à M. de Smmerring qu'on
en doit la première description. Il les a découverts
dans des couches supérieures à l'oolithe, dans ces
schistes calcaires de Franconie, depuis long-temps célèbres
par les nombreux fossiles qu'ils fournissaient aux cabinets des
curieux, et qui vont le devenir bien davantage par les service que
rend aux arts et aux sciences leur emploi dans la lithographie.
Les crocodiles continuent à se montrer dans ces schistes,
et toujours des crocodiles à long museau. M. de Smmerring
en a décrit un (le C. priscus), dont le squelette
entier d'un petit individu est conservé presque comme il
pourrait l'être dans nos cabinets (252). C'est un de ceux
qui ressemblent le plus au gavial actuel du Gange; néanmoins,
la partie symphysée de sa mâchoire inférieure
est moins longue; ses dents inférieures sont alternativement
et régulièrement plus longues et plus courtes; il
a dix vertèbres de plus à la queue.
Mais des animaux beaucoup plus remarquables que recèlent
ces mêmes schistes, ce sont les lézards volans que
j'ai nommé ptérodactyles.
Ce sont des reptiles à queue très-courte, à
cou très-long, à museau fort allongé et armé
de dents aiguës, portés sur de hautes jambes, et dont
l'extrémité antérieure a un doigt excessivement
allongé, qui portait vraisemblablement une membrane propre
à les soutenir en l'air, accompagné de quatre autres
doigts de dimension ordinaire terminés par des ongles crochus.
L'un de ces animaux étranges, et dont l'aspect serait effrayant
si on les voyait aujourd'hui, pouvait être de la taille d'une
grive (253); l'autre, de celle du'une chauve-souris commune (254);
mais il paraît, par quelques fragmens, qu'il en existait des
espèces plus grandes (255).
Un peu au-dessus des schistes calcaires est le calcaire presque
homogène des crêtes du Jura. Il contient aussi des
os, mais toujours de reptiles; des crocodiles et des tortues d'eau
douce, dont il offre surtout une grande abondance aux environs de
Soleure. Ils y ont été recherchés avec beaucoup
de soin par M. Hugi; et, d'après les fragmens qu'il a déjà
recueillis, il est aisé de reconnaître un nombre considérables
d'espèces de tortues d'eau douce ou émydes,
que des découvertes ultérieures pourront seules fair
déterminer, mais dont plusieurs se distinguent déjà
par leur grandeur et par leurs formes, de toutes les émydes
connues (256).
C'est parmi ces innombrables quadrupèdes ovipares, de toutes
les tailles et de toutes les formes; au milieu de ces crocodiles,
de ces tortues, de ces reptiles volans, de ces immenses mégalosaurus,
de ces monstrueux plesiosaurus, que se seraient montrés,
dit-on, pour la première fois, quelques petits mammifères;
il est certain que des mâchoires et quelques autres os découverts
en Angleterre appartiennent à cette classe, et spécialement
à la famille des didelphes ou à celle des insectivores.
On pourrait soupçonner cependant que les pierres qui les
incrustent sont dues à quelque recomposition locale et postérieure
à l'époque de la formation primitive des bancs. Quoi
qu'il en soit, pendant long-temps encore on trouve que la classe
des reptiles dominait exclusivement.
Les sables ferrugineux placés, en Angleterre, au-dessus
de la craie, contiennent en abondance des crocodiles, des tortues,
des mégalosaurus et surtout un reptile qui offrait encore
un caractère tout particulier, celui d'user ses dents comme
nos mammifères herbivores.
C'est à M. Mantell, de Lewes en Sussex, que l'on doit la
découverte de ce dernier animal, ainsi que des autres grands
reptiles de ces sables inférieurs à la craie (257).
Il l'a nommé iquanodon.
Dans la craie même il n'y a que des reptiles; on y voit
des restes de tortues, de crocodiles. Les fameuses carrieres de
tuffau de la montagne de Saint-Pierre, près de Maëstricht,
qui appartiennent à la formation de la craie, ont donné
à côté de très-grandes tortues de mer
et d'une infinité de coquilles et de zoophytes marins, un
genre de lézards non moins gigantesques que le mégalosaurus,
qui est devenu célèbre par les recherches de Camper
et par les figures que Faujas a données de ses os, dans son
histoire de cette montagne.
It était long de vingt-cinq pieds et plus; ses grandes
mâchoires étaient armées de dents très-fortes,
coniques, un peu arquées et relevées d'une arête,
et il portait aussi quelques-unes de ces dents dans le palais. On
comptait plus de cent trente vertèbres dans son épine,
convexes en avant, concaves en arrière. Sa queue était
haute et plate, et formait une large rame verticale (258). M. Conybeaure
a proposé récemment de l'appeler mosasaurus.
Les argiles et les lignites qui recouvrent le dessus de la craie
ne m'ont encore offert que des crocodiles (259), et j'ai tout lieu
de croire que les lignites qui ont donné, en Suisse, des
os de castor et de mastodonte, appartiennent à un âge
plus récent. Ce n'est même que dans le calcaire grossier
qui repose sur ces argiles que j'ai commencé à trouver
des os de mammifères; encore appartiennent-ils tous à
des mammifères marins, à des dauphins inconnus et
à des lamantins, a des morses.
Parmi les dauphins, il en est un dont le museau, plus allongé
que dans aucune espèce connue, avait la mâchoire inférieure
symphysée sur une bonne partie de sa longueur presque comme
dans un gavial. Il a été trouvé près
de Dax par feu le président de Borda (260).
Un autre, des faluns du département de l'Orne, avait aussi
le museau long, mais un peu autrement conformé (261).
Le genre entier des lamantins est aujourd'hui habitant des mers
de la zone torride; et celui des morses, dont on ne connaît
qu'une espèce vivante, est confiné dans la mer glaciale.
Cependant nous trouvons des ossemens de ces deux genres réunis
dans les couches de calcaire gossier du milieu de la France; et
cette réunion d'espèces, dont les plus semblables
sont aujourd'hui dans des zones opposées, se reproduira plus
d'une fois.
Nos lamantins fossiles sont différens des lamantins connus,
par une tête plus allongée et autrement configurée
(262). Leurs côtes très-reconnaissables, à leur
épaisseur arrondie et à la densité de leur
tissu, ne sont pas rares dans nos différentes provinces.
Quant au morse fossile, on n'en a encore que de petits fragmens
insuffisans pour en caractériser l'espèce (263).
Ce n'est que dans les couches qui ont succédé au
calcaire grossier, ou tout au plus dans celles qui auraient pu se
former en même temps que lui, mais dans des lacs d'eau douce,
que la classe des mammifères terrestres commence à
se montrer dans une certaine abondance.
Je regarde comme appartenant au même âge, et comme
ayant vécu ensemble, mais peut-être sur différens
points, les animaux dont les ossemens sont ensevelis dans les molasses
et des couches anciennes de gravier du midi de la France; dans les
gypses mêlés de calcaire, tels que ceux des environs
de Paris et d'Aix, et dans les bancs marneux d'eau douce recouverte
de bancs marins de l'Alsace, de l'Orléanais et du Berry.
Cette population animale porte un caractère très
remarquable dans l'abondance et la variété de certains
genres de pachydermes, qui manquent entièrement parmi les
quadrupèdes de nos jours, et dont les caractères se
rapprochent plus ou moins des tapirs, des rhinocéros et des
chameaux.
Ces genres, dont la découverte entière m'est due,
sont: les palæotheirums, les lophiodons, les
anoplotheriums, les anthracotheriums, les cheropotames,
les adapis.
Les palæotheriums ressemblaient aux tapirs par la forme
générale, par celle de la tête, notamment par
la brièveté des os du nez qui annonce qu'ils avaient,
comme les tapirs, une petite trompe; enfin par les six dents incisives
et les deux canines à chaque mâchoire; mais ils ressemblaient
aux rhinocéros par leurs dents mâchelières dont
les supérieures étaient carrées, avec des crêtes
saillantes diversement configurées, et les inférieures
en forme de doubles croissans, et par leurs pieds, tous les quatre
divisés en trois doigts, tandis que dans les tapirs ceux
de devant en ont quatre.
C'est un des genres les plus répandus et les plus nombreux
en espèces dans les terrains de cet âge.
Nos plâtrières des environs de Paris en fourmillent:
on y en trouve des os de sept espèces. La première
(P. magnum), grande comme un cheval; trois autres de la taille
d'un cochon, mais une (P. medium) avec des pieds étroits
et longs; une (P. crassum) avec des pieds plus larges; une
(P. latum) avec des pieds encore plus larges et surtout plus
courts; la cinquième espèce (P. curtum), de
la taille d'un mouton, est bien plus basse et a les pieds encore
plus larges et plus courts à proportion que la prédédente;
une sixième (P. minus) est de la taille d'un petit
mouton, et a des pieds grêles dont les doigts latéraux
sont plus courts que les autres; enfin il y en a une (P. minimum)
qui n'est pas plus grande qu'un lièvre: elle a aussi les
pieds grêles (264).
On a trouvé aussi des palæotheriums dans d'autres
contrées de la France: au Puy en Velay, dans les lits de
marne gypseuse, une espèce, (P. velaunum) (265) très-semblable
au P. medium, mais qui en diffère par quelques détails
de sa mâchoire inférieure; aux environs d'Orléans,
dans des couches de pierre marneuse, une espèce (P. aurelianense)
(266) qui se distingue des autres parce que ses molaires inférieures
ont l'angle rentrant de leur croissant fendu en une double pointe,
et par quelques différences dans les collines des molaires
supérieures; auprès d'Issel, dans une couche de gravier
ou de molasse, le long des pentes de la Montagne-Noire, une espèce
(P. isselanum) (267), qui a le même caractère
que celle d'Orléans, et dont la taille est plus petite; mais
c'est surtout dans les molasses du département de la Dordogne,
que le palæotherium s'est retrouvé non moins abondamment
que dans nos plâtrières de Paris.
M. le duc Decaze en a découvert, dans les carrières
d'un seul parc, des os de trois espèces qui paraissent différentes
de toutes celles de nos environs (268).
Les lophiodons se rapprochent encore un peu plus des tapirs
que ne font les palæotheriums, en ce que leurs mâchelières
inférieures ont des collines transverses comme celles des
tapirs.
Ils diffèrent cependant de ces derniers, parce que celles
de devant sont plus simple, que la dernière de toutes a trois
collines, et que les supérieures sont rhombïdales et
relevées d'arrêtes fort semblables à celles
des rhinocéros.
On ignore encore quelle est la forme de leur museau et le nombre
de leurs doigts. J'en ai découvert jusqu'à douze espèces,
toutes de France, ensevelies dans des pierres marneuses formées
dans l'eau douce, et remplies de limnées et de planorbes
qui sont des coquilles d'étang et de marais.
La plus grande se trouve près d'Orléans dans la
même carrière que les palæotheriums; elle approche
du rhinocéros.
Il y en a dans le même lieu une autre plus petite; une troisième
se trouve à Montpellier; une quatrième près
de Laon; deux près de Buchsweiler, en Alsace; cinq près
d'Argenton, en Berry; et l'une des trois se retrouve près
d'Issel, où il y en a encore deux autres. Il y en a aussi
une très-grande près de Gannat (269).
Ces espèces différent entre elles par la taille,
qui dans les plus petites devait égaler à peine celle
d'un agneau de trois mois; et, par des détails dans les formes
de leurs dents qu'il serait trop long et trop minutieux d'exposer
ici.
Les anoplotheriums ne se sont trouvés juqu'à
présent que dans les seules plâtrières des environs
de Paris. Ils ont deux caractères qui ne s'observent dans
aucun autre animal; des pieds à deux doigts dont les métacarpes
et les métatarses demeurent distincts et ne se soudent pas
en canons comme ceux des ruminans, et des dents en série
continue et que n'interrompt aucune lacune. L'homme seul a les dent
ainsi contiguë les unes aux autres sans intervalle vide; celles
des anoplotheriums consistent en six incisives à chaque mâchoire;
une canine et sept molaires de chaque côté, tant en
haut qu'en bas; leurs canines sont courtes et semblables aux incisives
externes. Les trois premières molaires sont comprimées;
les quatre autres sont, à la mâchoire supérieure,
carrées avec des crêtes transverses et un petit cône
entre elles; et à la mâchoire inférieure en
double crossant, mais sans collet à la base. La dernière
a trois croissans. Leur tête est de forme oblongue, et n'annonce
pas que le museau se soit terminé ni en trompe ni en boutoir.
Ce genre extraordinaire, qui ne peut se comparer à rien
dans la nature vivante, se subdivise en trois sous-genres: les anoplotheriums
proprement dits, dont les molaires antérieures sont encore
assez épaisses, et dont les postérieures d'en bas
ont leurs croissans à crête simple; les xiphodons,
dont les molaires antérieures sont minces et tranchantes,
et dont les postérieures d'en bas ont vis-à-vis la
concavité de chacun de leurs croissans une pointe qui prend
aussi en s'usant la forme d'un croissant, en sorte qu'alors les
croissans sont doubles comme dans les ruminans; les dichobunes,
dont les croissans extérieurs sont aussi pointus dans le
commencement, et qui ont ainsi sur leurs arrière-molaires
inférieures des pointes disposées par paires.
L'anoplotherium le plus commun dans nos plâtrières
(An. commune) est un animal haut comme un sanglier, mais
bien plus allongé, et portant une queue très-longue
et très-grosse, en sorte qu'au total il a à peu près
les proportions de la loutre, mais plus en grand. Il est probable
qu'il nageait bien et fréquentait les lacs, dans le fond
desquels ses os ont été incrustés par le gypse
qui s'y déposait. Nous en avons un un peu plus petit, mais
d'ailleurs assez semblable (Au. secundarium).
Nous ne connaissons encore qu'un xiphodon, mais très-remarquable,
celui que je nomme An. gracile. Ile est svelte et léger
comme la plus jolie gazelle.
Il y a un dichobune à peu près de la taille du lièvre,
que j'appelle An. leporinum. Outre ses caractères
sous-génériques, il diffère des anoplotheriums
et des xiphodons par deux doigts petits et grêles qu'il a
à chaque pied aux côtés des deux grands doigts.
Nous ne savons pas si ces doigts latéraux existent dans
les deux autres dicobunes, qui sont petits et surpassent à
peine le cochon d'Inde (270).
Le genre des antracotheriums est à peu près
intermédaire entre les palæotheriums, les anoplotheriums
et les cochons. Je l'ai nommé ainsi parce que deux de ses
espèces ont été trouvées dans les lignites
de Cadibona, près de Savone. La première approchait
du rhinocéreos pour la taille; la seconde était beaucoup
moindre. On en trouve aussi en Alsace et dans le Vélay. Leurs
mâchelières ont des rapports avec celles des anoplotheriums;
mais ils ont des canines saillantes (271).
Le genre cheropotame vient de nos plâtrières,
où il accompagne les palæotheriums et les anoplotheriums
mais où il est beaucoup plus rare. Ses molaires postérieures
sont carrées en haut, rectangulaires en bas, et ont quatre
fortes éminences coniques entourées d'éminences
plus petites. Les antérieures sont des cônes courts,
légèrement comprimées et à deux racines.
Ses canines sont petites. On ne connaît pas encore ses incisives
ni ses pieds. Je n'en ai qu'une espèce de la taille d'un
cochon de Siam (272).
Le genre adapis n'a également qu'une espèce,
au plus de la taille d'un lapin: il vient aussi de nos plâtrières,
et devait tenir de près aux anoplothériums (273).
Ainsi violà près de quarante espèces de pachydermes
de genres entièrement éteints, et dans des tailles
et des formes auxquelles le règne animal actuel n'offre de
comparables que deux tapirs et un daman.
Ce grand nombre de pachydermes est d'autant plus remarquable,
que les ruminans, aujourd'hui si nombreux dans les genres des cerfs
et des gazelles, et qui arrivent à une si grande taille dans
ceux des bufs, des giraffes et des chameaux, ne se montrent
presque pas dans les terrains dont nous parlons maintenant.
Je n'en ai pas vu le moindre reste dans nos plâtrières,
et tout ce qui m'en est parvenu consiste en quelques fragmens d'un
cerf de la taille du chevreuil, mais d'une autre espèce,
recueillis avec les palæotheriums d'Orléans (274),
et dans un ou deux autres petits morceaux de Suisse, et peut-être
d'origine équivoque.
Mais nos pachydermes n'étaient pas pour cela les seuls
habitans des pays où ils vivaient. Dans nos plâtrières,
du moins, nous trouvons avec eux des carnassiers, des rongeurs,
plusieurs sortes d'oiseaux, des crocodiles et des tortues; et ces
deux derniers genres les accompagnent aussi dans les molasses et
les pierres marneuses du milieu et du midi de la France.
A la tête des carnassiers je place une chauve-souris tout
récemment découverte à Montmartre, et du propre
genre des vespertilions (275). L'existence de ce genre à
une époque si reculée est d'autant plus surprenante,
que ni dans ce terrain, ni dans ceux qui lui ont succédé,
je n'ai pas vu d'autre trace ni des cheiroptères ni des quadrumanes.
Aucun os, aucune dent de singe ni de maki ne se sont jamais présentés
à moi dans mes longues recheches.
Montmartre a aussi donné les os d'un renard différent
du nôtre et qui diffère également des chacals,
des isatis et des différentes espèces de renards que
nous connaissons en Amérique (276); ceux d'un carnassier
voisin des ratons et des coatis, mais plus grand que ceux qui sont
connus (277); ceux d'une espèce particulière de genette
(278) et de deux ou trois autres carnassiers impossibles à
déterminer faute d'en avoir des portions assez complètes.
Ce qui est bien plus notable encore, il y a des squelettes d'un
petit sarigue, voisin de la marmose, mais différent, et par
conséquent d'un animal dont le genre est aujourd'hui confiné
dans le Nouveau-Monde (279). On y a recueilli aussi des squelettes
de deux petits rongeurs de genre des loirs (280) et une tête
du genre des écureils (281).
Nos plâtrières sont plus fécondes en os d'oiseaux
qu'aucuns des autres bancs antérieurs et postérieurs:
on y en trouve des squelettes entiers et des parties d'au moins
dix espèces de tous les ordres (282).
Les crocodiles de l'âge dont nous parlons se rapprochent
de nos crocodiles vulgaires par la forme de la tête, tandis
que dans les bancs de l'âge du Jura on ne voit que des espèces
voisines du gavial.
Il y en avait à Argenton une espèce remarquable
par des dents comprimées, tranchantes, et à tranchant
dentelé comme celles de certains monitors (283). On en voit
aussi quelques restes dans nos plâtrières (284).
Les tortues de cet âge sont toutes d'eau douce; les unes
appartiennent au sous-genre des émydes; et il y en a, soit
à Montmartre (285), soit surtout dans les molasses de la
Dordogne (286), de plus grandes que toutes celles que l'on connaît
vivantes; les autres sont des trionyx ou tortues molles (287). Ce
genre que l'on distingue aisément à la surface vermicultée
des os de sa carapace, et qui n'existe aujourd'hui que dans les
rivières des pays chauds, telles que le Nil, le Gange, l'Orénoque,
était très-abondant sur les terrains qu'habitaient
les palæotheriums. Il y en a une infinité de débris
à Montmartre (288), et dans les molasses de la Dordogne et
autres dépôts de graviers du midi de la France.
Les lacs d'eau douce autour desquels vivaient ces divers animaux,
et qui recevaient leurs ossemens, nourrissaient, outre les tortues
et les crocodiles, quelques poissons et quelques coquillages. Tous
ceux que l'on a recueillis sont aussi étrangers à
notre climat et même aussi inconnus dans les eaux actuelles
que les palæotheriums et les autres quadrupèdes leurs
contemporains (289).
Les poissons appartiennent même en partie à des genres
inconnus.
Ainsi l'on ne peut douter que cette population, que l'on pourrait
appeler d'âge moyen, cette première grande production
de mammifères, n'ait été entièrement
détruite; et, en effet, partout où l'on en découvre
les débris, il y a au-dessus de grands dépôts
de formation marine, en sorte que la mer a envahi les pays que ces
races habitaient, et s'est reposée sur eux pendant un temps
assez long.
Les pays inondés par elle à cette époque
étaient-ils considérable en étendue? C'est
ce que l'étude des ces anciens bancs formés dans leurs
lacs ne permet pas encore de décider.
J'y rapporte nos plâtrières et celles d'Aix, plusieurs
carrières de pierre marneuses et les molasses, du moins celles
du midi de la France. Je crois pouvoir y rapporter aussi les portions
des molasses de Suisse, et des lignites de Ligurie et d'Alsace,
où l'on trouve des quadrupèdes des familles que je
viens de faire connaître; mais je ne vois pas qu'aucuns de
ces animaux se soient encore retrouvés en d'autres pays.
Les os fossiles de l'Allemagne, de l'Angleterre et de l'Italie sont
tous ou plus anciens ou plus nouveaux que ceux dont nous venons
de parler, et appartiennent ou à ces antiques races de reptiles
des terrains jurassiques et des schistes cuivreux, ou aux dépôts
de la dernière inondation universelle, aux terrains diluviaux.
Il est donc permis de croire, jusqu'à ce que l'on ait la
preuve du contraire, qu'à l'époque où vivaient
ces nombreux pachydermes le globe ne leur offrait pour habitations
qu'un petit nombre de plaines assez fécondes pour qu'ils
s'y multipliassent, et que peut-être ces plaines étaient
des régions insulaires, séparées par d'assez
grands espaces des chaînes plus élevées, où
nous ne voyons pas que nos animaux aient laissé des traces.
Grâces aux recherches de M. Adolphe Brongniart, nous connaissons
aussi la nature des végétaux qui couvraient ces terres
peu nombreuses. On recueille, dans les mêmes couches que nos
palæotheriums, des troncs de palmiers et beaucoup d'autres
de ces belles plantes dont les genres ne croissent plus que dans
les pays chauds; les palmiers, les crocodiles, les trionyx, se retrouvent
toujours en plus ou moins grand nombre là où se trouvent
nos anciens pachydermes (290).
Mais la mer, qui avait recouvert ces terrains et détruit
leurs animaux, laissa de grands dépôts qui forment
encore aujourd'hui, à peu de profondeur, la base de nos grandes
plaines; ensuite elle se retira de nouveau, et livra d'immenses
surfaces à une population nouvelle, à celle dont les
débris remplissent les couches sablonneuses et limoneuses
de tous les pays connus.
C'est à ce dépôt paisible de la mer que je
crois devoir rapporter quelques cétacés fort semblables
à ceux de nos jours: un dauphin voisin de notre épaulard
(291), et une baleine (292) très-semblable à nos rorquals
déterrés l'un et l'autre en Lombardie par M. Cortesi;
une grande tête de baleine trouvée dans l'enceinte
même de Paris (293), et décrite par Lamanon et par
Daubenton; et un genre entièrement nouveau, qu j'ai découvert
et nommé ziphius, et qui se compose déjà
de trois espèces. Il se rapproche des cachalots et des hypéroodons
(294).
Dans la population qui remplit nos couches meubles et superficielles,
et qui a vécu sur le dépôt dont nous venons
de parler, il n'y a plus ni palæotheriums, ni anoplotheriums,
ni aucun de ces genres singuliers. Les pachydermes cependant y dominaient
encore; mais des pachydermes gigantesques, des éléphans,
des rhinocéros, des hippopotames, accompagnés d'innombrables
chevaux et de plusieurs grands ruminans. Des carnassiers de la taille
du lion, du tigre, de l'hyene désolaient ce nouveau règne
animal. En général, son caractère, même
dans l'extrême nord et sur les bords de la mer glaciale d'aujourd'hui,
ressemblait à celui que la seule zone torride nous offre
maintenant, et toutefois aucune espèce n'y était absolument
la même.
Parmi ces animaux se montrait surtout l'éléphant
appelé mammouth par les Russes (Elephas Primigenius.
Blumenb.), haut de quinze et dix-huit pieds, couvert d'une laine
grossière et rousse, et de longs poils roides et noirs qui
lui formaient une crinière le long du dos; ses énormes
défenses étaient implantées dans des alvéoles
plus longs que ceux des éléphans de nos jours; mais
du reste il ressemblait assez à l'éléphant
des Indes (295). Il a laissé des milliers de ses cadavres,
depuis l'Éspagne jusqu'aux rivages de la Sibérie,
et l'on en retrouve dans toute l'Amérique septentrionale;
en sorte qu'il était répandu des deux côtés
de l'Océan, si toutefois l'océan existait de son temps
à la place où il est aujourd'hui. Chacun sait que
ses défenses sont encore si bien conserveées dans
les pays froids, qu'on les emploie aux mêmes usages que l'ivoire
frais; et, comme nous l'avons fait remarquer précédemment,
on en a trouvé des individus avec leur chair, leur peau et
leurs poils, qui étaient demeurés gelés depuis
la dernière catastrophe du globe. Les Tartares et les Chinois
ont imaginé que c'est un animal qui vit sous terre, et qui
périt sitôt qu'il aperçoit le jour.
Après lui, et presque son égal, venait aussi dans
les pays qui forment les deux continens actuels, le mastodonte
à dents étroites, semblable à l'éléphant,
armé comme lui d'énormes défenses, mais de
défenses revêtues d'émail, plus bas sur jambes,
et dont les mâchelières, mamelonnées et revêtues
d'un émail épais et brillant, ont fourni pendant long-temps
ce que l'on appelait turquoises occidentales (296).
Ses débris, assez communs dans l'Europe tempérée,
ne le sont pas autant vers le nord; mais on en retrouve dans les
montagnes de l'Amérique du sud avec deux espèces voisines.
L'Amérique du nord possède en nombre immense les
débris du grand mastodonte, espèce plus grande
que la prédédente, aussi haute à proportion
que l'éléphant, à defenses non moins énormes,
et que ses mâchelières, hérissées de
pointes, ont fait prendre long-temps pour un animal carnivore (297).
Ses os étaient d'une grande épaisseur et de beaucoup
de solidité; on prétend avoir retrouvé jusqu'à
ses sabots et son estomac, encore conservés et reconnaissables,
et l'on assure que l'estomac était rempli de branches d'arbre
concassées. Les sauvages croient que cette race a été
détruite par les dieux, de peur qu'elle ne détruisit
l'espèce humaine.
Avec ses énormes pachydermes vivaient les deux genres un
peu inférieurs des rhinocéros et des hippopotames.
L'hippopotame de cette époque était assez commun
dans les pays qui forment aujourd'hui la France, l'Allegmagne, l'Angleterre;
il l'était surtout en Italie. Sa ressemblance avec l'espèce
actuelle d'Afrique était telle, qu'il faut une comparaison
attentive pour en saisir les distinctions (298).
Il y avait aussi, dans ce temps-là, une petite espèce
d'hippopotame de la taille du sanglier, à laquelle on ne
peut rien comparer maintenant.
Les rhinocéros de grande taille étaient au moins
au nombre de trois; tous bicornes.
L'espèce la plus répandue en Allemagne, en Angleterre
(mon Rh. Tichorhinus), et qui, comme l'éléphant,
se retrouve jusque près des bords de la mer Glaciale, où
elle a aussi laissé des individus entiers, avait la tête
allongée, les os du nez très-robustes, soutenus par
une cloison des narines osseuse et non simplement cartilagineuse,
et manquait enfin d'incisives (299).
Une autre espèce plus rare et de pays plus tempérés
(Rh. Incisivus) (300), avait des incisives comme nos rhinocéros
actuels des Indes-Orientales, et ressemblait surtout à celui
de Sumatra (301); ses caractères distinctifs dépendaient
des formes un peu différentes de sa tête.
La troisième (Rh. leptorhinus) manquait d'incisives,
comme la première et comme le rhinocéros du Cap d'aujourd'hui;
mais elle se distinguait par un museau plus pointu et des membres
plus grêles (302). C'est surtout en Italie que ses os sont
enfouis, dans les mêmes couches que ceux d'éléphans,
de mastodontes et d'hippopotames.
Il y a ensuite une quatrième espèce (Rh minutus)
munie, comme la deuxième, de dents incisives, mais de taille
beaucoup moindre, et à peine supérieure au cochon
(303). Elle était rare, sans doute, car on n'en a encore
recueilli les débris que dans quelques endroits de France.
A ces quatre genres de grands pachydermes, se joignait un tapir
qui les égalait pour la taille; qui était par conséquent
plus que double, peut-être triple pour les dimensions linéaires
du tapir d'Amérique (304).
On en trouve les dents en plusieurs lieux de France et d'Allemagne;
et presque toujours accompagnant celles de rhinocéros, de
mastodontes ou d'éléphans.
Il s'y joignait encore, mais à ce qu'il paraît en
un très-petit nombre de lieux, un grand pachyderme dont on
ne connaît que la mâchoire inférieure, et dont
les dents étaient en doubles croissans et ondulées.
M. Fischer, qui l'a découvert parmi des os de Sibérie,
l'a nommé Elasmotherium (305).
Le genre du cheval existait aussi dès ce temps-là
(306). Ses dents accompagnent par milliers celles que nous venons
de nommer dans presque tous leurs dépôts; mais il n'est
pas possible de dire si c'était ou non une des espèces
aujourd'hui existantes, parce que les squelettes de ces espèces
se ressemblent tellement, qu'on ne peut les distinguer d'après
des fragmens isolés.
Les ruminans étaient infiniment plus nombreux qu'à
l'épqoue des palæotheriums; leur proportion numérique
devait même assez peu différer de ce qu'elle est aujourd'hui;
mais on s'est assuré pour plusieurs espèces qu'elles
étaient différentes.
C'est ce que l'on peut dire surtout avec beaucoup de certitude
d'un cerf de taille supérieure, même à l'élan,
qui est commun dans les marnières et les tourbières
de l'Irlande et de l'Angleterre, et dont on a aussi déterré
des restes en France, en Allemagne et en Italie dans les mêmes
lits qui recèlent des os d'éléphant: ses bois,
élargis et branchus, ont jusqu'à douze et quatorze
pieds d'une pointe à l'autre en suivant les courbures (307).
La distinction n'est pas aussi claire pour les os de cerfs et
de bufs que l'on a recueillis dans certaines cavernes et dans
les fentes de certains rochers; ils y sont quelquefois, et surtout
dans les cavernes de l'Angleterre, accompagnés d'os d'éléphant,
de rhinocéros, d'hippopotame, et de ceux d'une hyène
qui se rencontre aussi dans plusieurs couches meubles avec ces mêmes
pachydermes; par conséquent ils sont du même âge;
mais il n'en reste pas moins difficile de dire en quoi ils diffèrent
des bufs et des cerfs d'aujourd'hui.
Les fentes des rochers de Gibraltar, de Cette, de Nice, d'Uliveto
près de Pise, et d'autres lieux des bords de la Méditerranée,
sont remplies d'un ciment rouge et dur qui enveloppe des fragmens
de rocher et des coquilles d'eau douce avec beaucoup d'os de quadrupèdes,
la plupart fracturés: c'est ce que l'on a nommé des
brèches osseuses. Les os qui les remplissent offrent quelquefois
des caractères suffisans pour prouver qu'ils viennent d'animaux
inconnus au moins en Europe. On y trouve, par exemple, quatre espèces
de cerfs, dont trois ont à leurs dents des caractères
qui ne s'observent que dans les cerfs de l'archipel des Indes.
Il y en a près de Vérone une cinquième dont
les bois surpassent en volume ceux des cerfs du Canada (308)
On trouve aussi dans certains lieux, avec des os de rhinocéros
et d'autres quadrupèdes de cette époque, ceux d'un
cerf tellement semblable au renne, qu'il serait très-difficile
de lui assigner des caractères distinctifs; ce qui est d'autant
plus extraordinaire, que les rennes sont aujourd'hui confinés
dans les climats les plus glacés du nord, tandis que tout
le genre des rhinocéros appartient à la zone torride
(309).
Il existe dans les couches dont nous parlons des restes d'une
espèce fort semblabale au daim, mais d'un tiers plus grande
(310), et des quantités innombrables de bois très-ressemblans
à ceux des cerfs d'aujourd'hui (311), ainsi que des os très
analogues à ceux de l'aurochs (312) et à ceux du buf
domestique (313), deux espèces fort distinctes que les naturalistes
qui nous ont précédés avaient mal à
propos confondues. Cependant les têtes entières, semblables
à celles de ces deux animaux, ainsi qu'à celle du
buf musqué du Canada (314), que l'on a souvent retirées
de la terre, ne viennent pas de positions assez bien constatées
pour qu'on puisse assurer que ces espèces aient été
contemporaines des grands pachydermes que nous venons de mentionner.
Les brèches osseuses des bords de la Méditerranée
ont aussi donné deux espèces de lagomys (315),
animaux dont le genre n'existe aujourd'hui qu'en Sibérie;
deux espèces de lapins (316), des campagnols, et des rats
de la taille du rat d'eau et de celle de la souris (317). Les cavernes
de l'Angleterre en ont donné également (318).
Les brèches osseuses contiennent jusqu'à des os
de musaraignes et de lézards (319).
Il y a dans certaines couches sableuses de la Toscane des dents
d'un porc-épic (320), et dans celles de la Russie des têtes
d'une espèce de castor plus grande que les nôtres,
que M. Fischer a nommée trogontherium (321).
Mais c'est surtout dans la classe des édentés que
ces races d'animaux de l'avant-dernière époque reprennent
une taille bien supérieure à celle de leurs congénèrent
actuels, et s'élèvent même à une grandeur
tout-à-fait gigantesque.
Le megatherium réunit une partie des caractères
génériques des tatous avec une partie de ceux des
paresseux, et pour la taille il égale les plus grands rhinocéros.
Ses ongles devaient être d'une longueur et d'une force monstrueuses:
toute sa charpente est d'une solidité excessive. On n'en
a déterré encore que dans les couches sableuses de
l'Amérique septentrionale (322).
Le mégalonyx lui ressemblait beaucoup pour les caractères,
mais était un peu moindre; ses ongles étaient plus
longs et plus tranchans. On en a trouvé quelques os et des
doigts entiers dans certaines cavernes de la Virginie et dans une
île de la côte de la Géorgie (323).
Ces deux énormes édentés n'ont encore donné
de leurs restes qu'en Amérique; mais l'Europe en possédait
un qui ne leur cédait point pour la force. On ne le connaît
que par une seule phalange onguéale; mais cette phalange
suffit pour nous assurer qu'il était fort semblable à
une pangolin, mais à un pangolin de près de vingt-quatre
pieds de longueur. Il vivait dans les mêmes cantons que les
éléphans, les rhinocéros et les tapirs gigantesques;
car on en a trouvé les os avec les leurs dans une sablonnière
du pays de Darmstaadt, non loin du Rhin (324).
Les brèches osseuses contiennent aussi, mais très-rarement,
des os de carnassiers (325) qui sont beaucoup plus nombreux dans
les cavernes, c'est-à-dire dans des cavités plus larges
et plus compliquées que les fentes ou filons à brèches
osseuses. Le Jura en a surtout de célèbres dans sa
partie qui s'étend en Allemagne, où depuis des siècles
on en a enlevé et détruit des quantités incroyables,
parce qu'on leur attribuait des vertus médicales particulières,
et néanmoins il en reste encore de quoi étonner l'imagination;
ce sont principalement des os d'une espèce d'ours très-grande
(ursus spelæus), caractérisée par un
front plus bombé que celui d'aucun de nos ours vivans (326);
avec ces os se mêlent ceux de deux autres espèces d'ours
(U. arctoideus et U. priscus) (327); ceux d'une hyène
(H. fossilis) voisine de l'hyène tachetée du
Cap, mais différente par quelques détails de ses dents
et des formes de sa tête (328); ceux de deux tigres ou panthères
(329), ceux d'un loup (330), ceux d'un renard (331), ceux d'un glouton
(332), ceux de belettes, de genettes et d'autres petits carnassiers
(333).
On peut remarquer encore ici cet alliage singulier d'animaux dont
les semblables vivent maintenant dans des climats aussi éloignés
que le Cap, pays des hyènes tachetées, et la Laponie,
pays des gloutons actuels: c'est ainsi que nous avons vu dans une
caverne de France un rhinocéros et un renne à côté
l'un de l'autre.
Les ours sont rares dans les couches meubles. On dit cependant
en avoir trouvé en Autriche et en Hainaut de la grande espèce
des cavernes; et il y en a en Toscane d'une espèce particulière,
remarquable par ses canines comprimées (urs. cultridens)
(334). Les hyènes s'y voient plus fréquemment: nous
en avons, en France, trouvé avec des os d'éléphant
et de rhinocéros. On a découvert depuis peu en Angleterre
une caverne qui en recélait des quantités prodigieuses,
où il y en avait de tout âge, dont le sol offrait même
de leurs exrémens bien reconnaissables. Il paraît qu'elles
y ont vécu long-temps, et que ce sont elles qui y ont entrainé
les os d'éléphans, de rhinocéros, d'hippopotames,
de chevaux, de bufs, de cerfs, et de divers rongeurs qui y
sont avec les leurs, et portent des marques sensibles de la dent
des hyènes. Mais que devait être le sol de l'Angleterre
lorsque ces énormes animaux y servaient de proie à
des bêtes féroces? Ces cavernes recèlent aussi
des os de tigres, de loups, de renards; mais ceux d'ours y sont
d'une rareté excessive (335)
Quoi qu'il en soit, on voit qu'à l'époque dont nous
passons en revue la population animale, la classe des carnassiers
était nombreuse et puissante; elle comptait trois ours à
canines rondes, un ours à canines comprimées, un grand
tigre ou lion, un autre felis de la taille de la panthère,
une hyène, un loup, un renard, un glouton, une marte ou mouffette,
une belette.
La classe des rongeurs, composée en général
d'espèces faibles et petites, a été peu remarquée
par les collecteurs de fossiles; et toutefois ses débris,
dans les couches et dépôts dont nous parlons, ont aussi
offert des espèces inconnues. Telle est surout une espèce
de lagomys des brèches osseuses de Corse et de Sardaigne,
un peu semblable au lagomys alpinus des hautes montagnes de la Sibérie;
tant il est vrai que ce n'est pas, à beaucoup près,
toujours dans la zone torride, qu'il faut chercher les animaux semblables
à ceux de cette avant-dernière époque.
Ce sont là les principaux animaux dont on ait recueilli
les restes dans cet amas de terres, de sables et de limons, dans
ce diluvium qui recouvre partout nos grandes plaines, qui
remplit nos cavernes, et qui obstrue les fentes de plusierus de
nos rochers: ils formaient incontestablement la population des continens
à l'époque de la grande catastrophe qui a détruit
leurs races, et qui a préparé le sol sur lequel subsistent
les animaux d'aujourd'hui.
Quelque ressemblance qu'offrent certaines de ces espèces
avec celles de nos jours, on ne peut disconvenir que l'ensemble
de cette population n'eût un caractère très-différent,
et que la plupart des races qui la composaient ne soit anéanties.
Ce qui étonne, c'est que parmi tous ces mammifères,
dont la plupart ont aujourd'hui leurs congénères dans
les pays chauds, il n'y ait pas eu un seul quadrumane, que l'on
n'ait pas recueilli un seul os, une seule dent de singe, ne fût-ce
que des os ou des dents de singes d'espèces perdues.
Il n'y a plus aucun homme; tous les os de notre espèce
que l'on a recueillis avec ceux dont nous venons de parler s'y trouvaient
accidentellement (336), et leur nombre est d'ailleurs infiniment
petit, ce qu'il ne serait sûrement pas si les hommes eussent
fait alors des établissemens sur les pays qu'habitaient ces
animaux.
Où était donc alors le genre humain Ce dernier et
ce plus parfait ouvrage du Créateur existait-il quelque part?
Les animaux qui l'accompagnent maintenant sur le globe, et dont
il n'y a point de traces parmi ces fossiles, l'entouraient-ils?
Les pays où il vivait avec eux ont-ils été
engloutis lorsque ceux qu'il habite maintenant, et où une
grande inondation avait pu détruire cette population antérieure,
ont été remis à sec? C'est ce que l'étude
des fossiles ne nous dit pas, et dans ce discours nous ne devons
pas remonter à d'autres sources.
Ce qui est certain, c'est que nous sommes maintenant au moins
au milieu d'une quatrième succession d'animaux terrestres,
et qu'après l'âge des reptiles, après celui
des palæotheriums, après celui des mammouths, des mastodontes
et des magtheriums, est venu l'âge où l'espèce
humaine, aidée de quelques animaux domestiques, domine et
féconde paisiblement la terre, et que ce n'est que dans les
terrains formés depuis cette époque, dans les alluvions,
dans les tourbières, dans les concrétions récentes
que l'on trouve à l'état fossile des os qui appartiennent
tous à des animaux connus et aujourd'hui vivans.
Tels sont les squelettes humains de la Guadeloupe, incurstés
dans un travertin avec des coquilles terrestres de schiste et des
fragmens de coquilles et de madrépores de la mer environnante;
les os de buf, de cerf, de chevreuil, de castor, commune dans
les tourbières, et tous les os d'hommes et d'animaux domestiques
enfouis dans les dépôts des rivières, dans les
cimetières et sur les anciens champs de bataille.
Aucune de ces restes n'appartiennent ni au grand dépôt
de la dernière catastrophe, ni à ceux des âges
précédens.
Notes
(1) L'idée soutenue par quelques géologistes, que
certaines couches ont été formées dans la position
oblique où elles se trouvent maintenant, en la supposant
vraie pour quelques-unes qui se seraient cristallisées, ainsi
que le dit M. Greenough, comme les dêpots qui incrustent tout
l'intérieur des vases où l'on fait bouillir des eaux
gypseuses, ne peut du moins s'appliquer à celles qui contiennent
des coquilles ou des pierres roulées, qui n'auraient pu attendre,
ainsi suspendues, la formation du ciment qui devait les agglutiner.
(2) La conjecture de M. le marquis de Laplace, que les matériaux
dont se compose le globe ont pu être d'abord sous forme élastique,
et avoir pris successivement en se refroidissant la consistance
liquide, et enfin s'être solidifiés, est bein renforcée
par les expériences récentes de M. Mitcherlich, qui
a composé de toutes pièces et fait cristalliser par
le feu des hauts fourneaux plusieurs des espèces minérale
qui entrent dans la composition des montagnes primitives.
(3) Les Voyages de Saussure et de Deluc présentent une
foule de ces sortes de faits; et ce sont ces géologistes
qui on jugé qu'ils ne pouvaient guère avoir été
produits que par d'énormes éruptions. MM de Buch et
Escher s'en sont occupés plus récemment. Le Mémoire
de ce dernier, inséré dans la Nouvelle Alpina de Stein-Müller,
tome 1er., en présente surtout l'ensemble d'une manière
remarquable, dont voici à peu près le résumé:
Ceux de ces blocs qui sont épars dans les parties basses
de la Suisse ou de la Lombardie viennent des Alpes, et sont descendus
le long de leurs vallées. Il y en a partout, et de toute
grandeur, jusqu'à celle de cinquante mille pieds cubes, dans
la grande étendue qui sépare les Alpes du Jura, et
il s'en élève sur les pentes du Jura qui regardent
les Alpes jusqu'à des hauteurs de quatre mille pieds au-dessus
du niveau de la mer; ils sont à la surface ou dans les couches
superficielles de débris, mais non dans celles de grès,
de molasse ou de poudingues qui remplissent presque partout l'intervalle
en question: on les trouve tantôt en amas: la hauteur de leur
situation est indépendante de leur grosseur: les petits seulement
parraissent quelquefois un peu usés: les grands ne le sont
point du tout. Ceux qui appartiennent au bassin de chaque rivière
se sont trouvés, à l'examen, de la même nature
que les montagnes des sommets ou des flancs des hautes vallées
d'où naissent les affluens de cette rivière: on en
voit déjà dans ces vallées, et ils y sont surtout
accumulés aux endroits qui précèdent quelques
rétrécissemens: il en a passé par dessus les
cols lorsqu'ils n'avaient pas plus de quatre mille pieds; et alors
on en voit sur les revers des crêtes dans les cantons d'entre
les Alpes et le Jura, et sur le Jura même: c'est vis-à-vis
les débouchés des vallées des Alpes que l'on
en voit le plus et de plus élevés: ceux des intervalles
se sont portés moins haut: dans les chaînes du Jura,
plus éloignées des Alpes, il ne s'en trouve qu'aux
endroits placés vis-à-vis des ouvertures des chaînes
plus rapprochées.
De ces faits, l'auteur tire cette conclusion, que le transport
de ces blocs a eu lieu depuis que les grès et les poudingues
ont été déposés; qu'il a été
occasioné peut-être par la dernière des révolutions
du globe. Il compare ce transport à ce qui a encore lieu
de la part des torrens; mais l'objection de la grandeur des blocs
et celles des vallées profondes par-dessus lesquelles ils
on dû passer, nous paraissent conserver une grande force contre
cette partie de son hypothèse.
(4) Voyez, sur les changemens de la surface de la terre, connus
par l'histoire ou par la tradition, et dus par conséquent
aux causes actuellement agissantes, l'ouvrage allemand de M. de
Hof, en 2 vol. In-8. Goth. 1822 et 1824. Les faits y sont recueillis
avec autant de soin que d'érudition.
(5) Dans son Voyage aux Terres Australes, t. I, p. 161.
(6) Voyez les Observations faites dans la mer du Sud, par R. Forster.
(7) C'est une opinion commune en Suède, que la mer s'abaisse,
et que l'on passe à gué ou à pied sec dans
beaucoup d'endroits où cela n'était pas possible autrefois.
Des hommes très-savans ont partagé cette opinion du
peuple; et M. de Buch l'adopte tellement, qu'il va jusqu'à
supposer que le sol de toute la Suède s'élève
petit à petit. Mais il est singulier que l'on n'ait pas fait
ou du moins publié des observations suivies et précise
propres à constater un fait mis en avant depuis si long-temps,
et qui ne laisserait lieu à aucun doute si, comme le dit
Linnaeus, cette différence de niveau allait à quatre
et cinq pieds par an.
(8) M. Robert Stevenson, dans ses Observations sur le lit de la
mer du Nord et de la Manche, soutient que le niveau de ces mers
s'est élevé continuellement et très-sensiblement
depuis trois siècles. Fortis dit la même chose de quelques
lieux de la mer Adriatique; mais l'exemple du temple de Sérapis,
près de Pouzzoles, prouve que les bords de cette mer sont
en plusieurs endroits de nature à pouvoir s'élever
et s'abaisser localement. On a en revanche des milliers de quais,
de chemins, et d'autres constructions faites le long de la mer par
les Romains, depuis Alexandrie jusqu'en Belgique, et dont le niveau
relatif n'a pas varié.
(9) Lorsque j'ai dit cela, j'ai énoncé un fait dont
on est chaque jour témoin; mais je n'ai pas prétendu
exprimer ma propre opinion, comme des géologistes estimables
ont paru le croire. Si quelque équivoque dans ma phrase a
été la cause de leur erreur, je leur en fais ici mes
excuses.
(10) Burnet. Telluris Theoria sacra. Lond. 1681.
(11) Woodward. Essay towards the natural history of the Earth.
Lond. 1702.
(12) Scheuchzer. Mém. De l'Acad. 1708.
(13) Whiston. A New Theory of the Earth. Lond. 1708
(14) Leibnitz. Protogaea. Act. Lips. 1683; Gott. 1749.
(15) Telliamed. Amsterd. 1748
(16) Théorie de la terre, 1749; et Époques de la
nature, 1775
(17) Voyez la Physique de Rodig, p. 106, Leipsig, 1801; et la
page 169 du deuxième tome de Telliamed, ainsi qu'une infinité
de nouveaux ouvrages allemands. M. de Lamarck est celui qui a développé
dans ces derniers temps ce système en France avec le plus
de suite et la sagacité la plus soutenue dans son Hydrogéologie
et dans sa Philosophie zoologique.
(18) Feu M. Patrin a mis beaucoup d'esprit à soutenir ces
idées fantastiques dans plusieurs articles du Nouveau Dictionnaire
d'Histoire naturelle.
(19) C'est surtout dans les ourvrages de M. Steffens et de M.
Oken qu'il faut voir cette application du panthéisme à
la géologie.
(20) M. Delamétherie admet la cristallisation comme cause
principale dans sa Géologie.
(21) Hutton et Playfair: Illustrations of the Huttoniain Theory
of the Earth. Edimb. 1802.
(22) Lamanon, en divers endroits du Journal de Physique, d'après
Michaëlis et plusieurs autres.
(23) Dolomieu, ibid.
(24) MM. De Marshall: Recherches sur l'origine et le développement
de l'ordre actuel du Monde. Giessen, 1802.
(25) M. Bertrand: Renouvellement pèriodique des Continens
terrestres. Hambourg, 1799.
(26) Mon ouvrage a prouvé en effet à quel point
cette matière était encore neuve lorsque je l'ai commencé,
malgré les excellens travaux des Camper, des Pallas, des
Blumenbach, des Merk, des Soemmerring, des Rosenmüller, des
Fischer, des Faujas, des Home, et des autres savans dont j'ai eu
le plus grand soin de citer les ouvrages dans ceux de mes chapitres
auxquels ils se rapportent.
(27) Voyez dans le tome 1er. de mes Recherches le chapitre des
Éléphans.
(28) Voyez dans le tome II, première partie, le chapitre
des Rhinocéros.
(29) Voyez mon chapitre de l'Hippopotame dans le tome Ier. des
Recherches.
- Hist. Anim., lib. II, cap. I.
- Jul. Capitol., Gord. III, cap. XXIII.
- Celle que le soudan d'Égypte envoya à Laurent
de Médicis, et qui est peinte dans les fresques de Poggio-Cajano.
- Voyez Pline, lib. VIII, cap. XXXII; et surtout Ælien,
lib. VII, cap. V.
(34) Ælian., Anim., V, 27.
(35) Pline, lib. VIII, cap. XV, et lib XI, cap. XXXVII.
(36) Ælian., Anim., XIV, 14.
(37) Opp., Cyneg., II, V. 445 et suiv.
(38) Pline, lib. VIII, cap. XXI.
(39) Voyez le grand ouvrage sur l'Égypte, Antiq., IV, pl.
XLIX et pl. LXVI.
(40) Ælian., Anim., XV, 14.
(41) Idem, III, 34.
(42) Arist. Hist. An., lib. II, cap. 5.
(43) Ælian., II, 53.
(44) Idem, II, 20.
(45) Idem, XV, 24.
(46) Idem, ibid.
(47) Idem, Anim., III, 3.
(48) Idem, IV, 32.
(49) Voyez dans mes Recherches, tome IV, le chapitre des Cerfs
et celui des Bufs.
(50) Buffon ayant lu dans Du Fouilloux un passage tronqué
de Gaston-Phébus, comte de Foix, où ce prince décrit
la chasse du renne, avait imaginé qu'au temps de Gaston cet
animal vivait dans les Pyrénées; et les éditions
imprimées de Gaston étaient si fautives, qu'il était
difficile de savoir au juste ce que cet auteur avait voulu dire;
mais ayant recouru à son manuscrit original, qui est conservé
à la Bibliothéque du Roi, j'ai constaté que
c'était en Xueden et en Nourvègue (en
Suède et en Norvége) qu'il disait avoir vu et chassé
des rennes.
(51) Athénée, lib. V.
(52) Il n'y a d'erreur qu'un ongle de trop au pied de derrière.
Auguste en avait montré trente-six. Dion, lib. LV.
(53) Caracalla en tua un dans le cirque. Dion, lib. LXXVII, Conf.
Gisb. Cuperi de Eleph. In nummis obviis, ex. II, cap VII.
(54) Voyez Lichtenstein: Comment. De Simiarum quotquot veteribus
innotuerunt formis. Hamburg. 1791
(55) La gerboise est gravée sur les médailles de
Cyrène, et indiquée par Aristote sous le nom de Rat
à deux pieds.
(56) Plin., VIII, 31; Arist., lib. II, cap. XI; Phot., bibl.,
art. 72; Ctes., Indic.; Ælian., Anim., IV, 21.
(57) Ælian., Anim., IV, 27.
(58) Idem, XVI, 20; Photius, bibl., art. 72; Ctes., Indic.
(59) Voyez Corneille Lebrun, Voyage en Moscovie, en Perse et aux
Indes, t. II; et l'ouvrage allemand de M. Heeren, sur le commerce
des anciens.
(60) Photius, Bibl., art. 250; Agatharchid., Excerpt. Hist., cap.
XXXIX; Ælian., Anim., XVII, 45; Plin., VIII, 21.
(61) J'ai même vue, dans le cabinet de feu M. Adrien Camper,
un squelette d'hyène où plusieurs des vertèbres
du cou étaient soudées ensemble. Il est probable que
c'est quelque individu semblable qui aura fait attribuer en général
ce caractère à toutes les hyènes. Cet animal
doit être plus sujet que d'autres à cause de la force
prodigieuse des muscles de son cou et de l'usage fréquent
qu'il en fait. Quand l'hyène a saisi quelque chose, il est
plus aisé de l'attirer toute entière que de lui arracher
ce qu'elle tient; et c'est ce qui en a fait pour les Arabes l'emblème
de l'opiniâtre invincible.
(62) Il ne change pas de sexe; mais il a au périnée
un orifice qui a pu le faire croire hermaphrodite.
(63) Arist., Anim., II, I, III, I; Plin., XI, 46.
(64) Hérod., IV, 192.
(65) Oppien, Cyneg., II, vers. 55.
(66) Plin., VIII, 53.
(67) Philostorge, III, II.
(68) Plin., VIII, 21.
(69) Onésicrite, ap. Strab., lib. XV; Ælian., Anim.,
XIII, 42.
(70) Plin., VIII, 31.
(71) Barrow: Voyage au Cap, trad. Fr., II, 178.
(72) Oppien., Cyneg., lib. II, v. 468 et 471.
(73) De An., lib. XV, cap. 14.
(74) Æelian., Anim., IV, 52; Photius, Bibl., p. 134.
(75) Je ne prétends point par cette remarque, ainsi que
je l'ai déjà dit plus haut, diminuer le mérite
des observations de MM. Camper, Pallas, Blumenbach, Soemmering,
Merk, Faujas, Rosenmüller, Home, etc.; mais leurs travaux estimables,
qui m'ont été fort utiles, et que je cite partout,
ne sont que partiels, et plusieurs de ces travaux n'ont été
publié que depuis les premières éditions de
ce discours.
(76) Voyez le Mémoire de mon frère sur les variétés
des chiens, qui est inséré dans les Annales du Muséum
d'histoire naturelle. Ce travail a été exécuté
à ma prière avec les squelettes que j'ai fait préparer
exprès de toutes les variétés de chien.
(77) La première image que l'on en ait d'après nature
est dans la Description de la Ménagerie, par mon frère:
on le voit parfaitement représenté, Descrip. de l'Égypte.
Antiq., tome IV, planche XLIX.
(78) Voyez le Journal de Marseille et des Bouches-du-Rhône,
des 27 sept., 25 oct. et 1er Nov. 1820.
(79) Je m'en suis assuré par les dessins que m'en a envoyés
M. Cottard, professeur au collège de Marseille.
(80) Ces squelettes plus ou moins mutilés se trouvent près
du port du Moule, à la côte nord-ouest de la grande
terre de la Guadeloupe, dans une espèce de glacis appuyé
contre les bords escarpés de l'île, que l'eau recouvre
en grande partie à la haute mer, et qui n'est qu'un tuf formé
et journellement accru par les débris très-menu de
coquillages et de coraux que les vagues détachent des rochers,
et dont l'amas prend une grande cohésion dans les endroits
qui sont plus souvent à sec. On reconnaît à
la loupe que plusieurs de ces fragmens ont la même teinte
rouge qu'une partie des coraux contenus dans les récifs de
l'île. Ces sortes de formations sont communes dans tout l'Archipel
des Antilles, où les nègres les connaissent sous le
nom de Maçonne-bon-dieu. Leur accroissement est d'autant
plus rapide, que le mouvement des eaux est plus violent. Elles ont
étendu la plaine des Cayes à Saint-Domingue, dont
la situation a quelque analogie avec la place du Moule, et l'on
y trouve quelquefois des débris de vases et d'autres ouvrages
humains à vingt pieds de profondeur. On a fait mille conjectures,
et même imaginé des événemens pour expliquer
ces squelettes de la Guadeloupe; mais, d'après toutes ces
circonstances, M. Moreau de Jonnès, correspondant de l'Académie
des Sciences, qui a été sur les lieux, et à
qui je dois tout le détail ci-dessus, pense que ce sont simplement
des cadavres de personnes qui ont péri dans quelque naufrage.
Ils furent découverts en 1805 par M. Manuel Cortès
y Campomanès, alors officier d'état major, de service
dans la colonie. Le général Ernouf, gouverneur, en
fit extraire un avec beaucoup de peine, auquel il manquait la tête
et presque toutes les extrémités supérieures:
on l'avait déposé à la Guadeloupe, et on attendait
d'en avoir un plus complet pour les envoyer ensemble à Paris,
lorsque l'île fut prise par les Anglais. L'amiral Cochrane
ayant trouvé ce squelette au quartier général,
l'envoya à l'amirauté anglaise, qui l'offrit au Muséum
britannique. Il est encore dans cette collection où M. Koenig,
conservateur de la partie minéralogique, l'a décrit
pour les Trans. phil. de 1814, et où je l'ai vu en 1818.
M. Koenig fait observer que la pierre où il est engagé
n'a point été taillée, mais qu'elle semble
avoir été simplement insérée, comme
un noyau distinct, dans la masse environnante. Le squelette y est
tellement superficielle, qu'on a dû s'apercevoir de sa présence
à la saillie de quelques-uns de ses os. Ils contiennent encore
des parties animales et tout leur phosphate de chaux. La gangue,
toute formée de parcelles de coraux et de pierre calcaire
compacte, se dissout promptement dans l'acide nitrique. M. Koenig
y a reconnu des fragmens de millepora miniacea, de quelques madrépores,
et de coquilles qu'il compare à l'hélix acuta et au
turbo pica. Plus nouvellement, le général Donzelot
a fait extraire un autre de ces squelettes que l'on voit au Cabinet
du Roi, et dont nous donnons la figure, planche I. C'est un corps
qui a les genoux reployés. Il y reste quelque peu de la mâchoire
supérieure, la moitié de l'inférieure, presque
tout un côté du tronc et du bassin, et une grande partie
de l'extrémité supérieure et de l'extrémité
inférieure gauches. La gangue est sensiblement un travertin
dans lequel sont enfouies des coquilles de la mer voisine, et des
coquilles terrestres qui vivent encore aujourd'hui dans l'île,
nommément le bulimus guadalupensis de Férussac.
(81) Voyez le Traité des Pétrifications de M. de
Schlotheim. Gotha, 1820, page 57; et sa lettre dans l'Isis de 1820,
huitième cahier, supplément no. 6.
(82) Il n'est pas sans doute nécessaire que je parle de
ces fragmens de grès dont on a cherché à faire
quelque bruit l'année dernière (1824), où l'on
prétendait voir un homme et un cheval pétrifiés.
Cette seule circonstance, que c'était d'un homme et d'un
cheval avec leur chair et leur peau qu'ils devaient offrir la représentation,
aurati dû faire comprendre à tout le monde qu'il ne
pouvait s'agir que d'un jeu de la nature et non d'une pétrification
véritable.
(83) Feu Fourcroy en a donné une analyse. (Annales du Muséum,
tome X, page 1).
(84) Journal de Physique, tome XLII, pag. 40 et suiv.
(85) Hérod. Euterpe, V et XV.
(86) Arist., Meteor., lib I, cap. XIV.
(87) Demaillet. Description de l'Égypte, pag. 102 et 103.
(88) Hérod. Euterpe, XIII
(89) Voyez les Observations sur la vallée d'Égypte
et sur l'exhaussement séculaire du sol qui la recouvre, par
M. Girard (grand ouvr. sur l'Égypte, ét. mod. Mém.,
tome II, page 343). Sur quoi nous ferons encore remarquer que Dolomieu,
Shaw, et d'autres auteurs respectables, estimaient ces élévations
séculaires beaucoup plus haut que M. Girard. Il est fâcheux
que nulle part on n'ait essaé d'examiner quelle épaisseur
ont ces terrains au-dessus du sol primitif, au-dessus du roc naturel.
(90) Voyez le Mémoire de M. Forfait, sur les lagunes de
Venise. (Mém. de la Classe physique de l'Institut, tome V,
page 213.)
(91) Extrait des Recherces de M. de Prony, sur le Système
hydraulique de l'Italie.
Déplacement de la partie du rivage de l'Adriatique occupée
par les bouches du Pô
La partie du rivage de l'Adriatique, comprise entre les extrémités
méridionales du lac ou des lagunes de Comachio et
des lagunes de Venise, a subi, depuis les temps antiques, des changemens
considérables, attestés par les témoignages
des auteurs les plus dignes de foi, et que l'état actuel
du sol, dans les pays situés près de ce rivage, ne
permet pas de révoquer en doubte; mais il est impossible
de donner, sur les progrès successifs de ces changemens,
des détails exacts, et surtout des mesures précises
pour des époques antérieures au douzième siècle
de notre ère.
On est cependant assuré que la ville de Hatria,
actuellement Adria, était autrefois sur les bords
de la mer; et voilà un point fixe et connu du rivage primitif,
dont la plus courte distance au rivage actuel, pris à l'embouchure
de l'Adige, est de vingt-cinq mille mètres (On verra bientôt
que la pointe du promontoire d'alluvions, formée par le Pô,
est plus avancée dans la mer de dix mille mètres que
embouchure de l'Adige). Les habitans de cette ville ont, sur son
antiquité, des prétentions exagérées
en bien des points; mais on ne peut nier qu'elle ne soit une des
plus anciennes de l'Italie: elle a donné son nom à
la mer qui baigna ses murs. On a reconnu, par quelques fouilles
faites dans son intérieur et dans ses environs, l'existence
d'une couche de terre parsemée de débris de poteries
étrusques, sans mélange d'aucun ouvrage de fabrique
romaine: l'étrusque et le romain se trouvent mêlés
dans une couche supérieure, sur laquelle on a découvert
les vestiges d'un théâtre; l'une et l'autre couche
sont fort abaissées au-dessous du sol actuel; et j'ai vu
à Adria des collections curieuses, où les monumens
qu'elles renferment sont classés et séparés.
Le prince vice-roi, à qui je fis observer, il y a quelques
années, combien il serait intérassant pour l'histoire
et la géologie de s'occuper en grand du travail des fouilles
d'Adria, et de déterminer les hauteurs par rapport à
la mer, tant du sol primitif que des couches successives d'alluvions,
goûta fort mes idées à cet égard: j'ignore
si mes propositions ont eu quelque suite.
En suivant le rivage, à partir d'Hatria, qui était
située dans le fond d'un petit golfe, on trouvait au sud
un rameau de l'Athesis´(l'Adige), et les Fosses Philistines,
dont la trace répond à celle que pourraient avoir
le Mincio et le Tartaro réunis, si le Pô coulait encore
au sud de Ferrare; puis venait le Delta Venetum, qui paraît
avoir occupé la place où se trouve le lac ou la lagune
de Commachio. Ce Delta était traversé par sept bouches
de l'Eridanus, autrement Vadis, Padus ou Podincus,
qui avait sur sa rive gauche, au point de diramation de ces bouches,
la ville de Trigopolis, dont la position doit être
peu éloignée de celle de Ferrare. Sept lacs renfermés
dans le Delta prenaient le nom de Septem Maria, et Hatria
est quelquefois appelée Urbs Septem Marium.
En remontant le rivage du côté du nord, à
partir d'Hatria, on trouvait l'embouchure principale de l'Athesis,
appelée aussi Fossa Philistina, puis, l'Æstuarium
Altini, mer intérieure, séparée de la grande
par une ligne d'îlots, au milieu de laquelle se trouvait un
petit archipel d'autres îlots, appelé Rialtum;
c'est sur ce petit archipel qu'est maintenant située Venise:
l'Æestuarium Altini est la lagune de Venise qui ne
communique plus avec la mer que par cinq passes, les îlots
ayant été réunis pour former une digue contine.
A l'est des lagunes et au nord de la ville d'Este se trouvent
les monts Euganéens, formant, au milieu d'une vaste
plaine d'alluvions, un groupe isolé et remarquable de pitons,
dans les environs duquel on place le lieu de la fameuse chute de
Phaéton. Quelques auteurs prétendent que des masses
énormes de matières enflammées, lancées
par des explosions volcaniques dans les bouches de l'Éridan,
ont donné lieu à cette fable. Il est bien vrai qu'on
trouve aux environs de Padone et de Vérone beaucoup de produits
volcaniques.
Les renseignemens que j'ai recueillis sur le gisment de la côte
de l'Adriatique aux bouches du Pô, commencent au douzième
siècle à avoir quelque précision: à
cette époque toutes les eaux du Pô coulaient au sud
de Ferrare dans le Pô di Volano et le Pô di
Primaro, diramations qui embrassaient l'espace occupé
par la lagune de Commachio. Les deux bouches dans lesquelles
le Pô a ensuite fait une irruption au nord de Ferrare, se
nommaient, l'une, fiume di Corbola, ou di Longola,
ou del Mazorno; l'autre, fiume Toi. La première,
qui était la plus septentrionale, recevait près de
la mer le Tartaro ou canal Bianco: la seconde était
grossie à Ariano par une dérivation du Pô, appelée
fiume Goro.
Le rivage de la mer était dirigé sensiblement du
sud au nord, à une distance de dix ou onze mille mètres
du méridien d'Adria; il passait au point où se trouve
maintenant l'angle occidental de l'enceinte de la Mesola,
et Loreo, au nord de la Mesola, n'en était distant
que d'environ deux cents mètres.
Vers le milieu du douzième siècle les grandes eaux
du Pô passèrent au travers des digues qui les soutenaient
du côté de leur rive gauche, près de la petite
ville de Ficarolo, située à dix-neuf mètres
au nord-ouest de Ferrare, se répandirent dans la partie septentrionale
du territoire de Ferrare et dans la polésine de Rovigo, et
coulèrent dans les deux canaux ci-dessus mentionnés
de Mazerno et do Toi. Il paraît bien constaté que le
travail des hommes a beaucoup contribueé a cette diversion
des eaux du Pô: les historiens qui ont parlé de ce
fait remarquable, ne diffèrent entre eux que par quelques
détails. La tendence du fleuve à suivre les nouvelles
routes qu'on lui avait tracées, devenant de jour en jour
plus énergique, ses deux branches du Volano et du
Primaro s'appauvirent rapidement, et furent, en moins d'un
siècle, réduites à peu près à
l'état où elles sont aujourd'hui. Le régime
du flueve s'établissait entre l'embouchure de l'Adige et
le point appelé aujourd'hui Porto di Goro; les deux
canaux dont il s'était d'abord emparé étant
devenus insuffisans, il s'en creusa de nouveaux; et au commencement
du dix-septième siècle sa bouch principale, appelée
Sbocco di Tramontana, se trouvant très rapprochée
de l'embouchure de l'Adige, ce voisinage alarma les Vénitiens,
qui creusèrent, en 1604, le nouveau lit appelé Taglio
di Porto Viro ou Po delle Fornaci, au moyen duquel la
Bocca Maestra se trouva écartée de l'Adige
du côté du midi.
Pendant les quatre siècles écoulés depuis
la fin du douzième jusau'à la fin du seizième,
les alluvions du Pô ont gagné sur la mer une étendue
considérable. La bouche du nord, celle qui s'était
emparée du canal de Mazorno, et formait le Ramo di Tramontana,
était, en 1600, éloignée de vingt mille mètres
du méridien d'Adria; et la bouche du sud, celle qui avait
envahi le canal Toi, était à la même époque
à dix-sept mille mètres de ce méridien; ainsi
le rivage se trouvait reculé de neuf ou dix mille mètres
au nord, et de six ou sept mille mètres au midi. Entre les
deux bouches dont je viens de parler, se trouvait une anse ou partie
du rivage moins avancée, qu'on appelait Sacca di Goro.
Les grands travaux de diguement du fleuve, et une partie considérable
des défrichemens des revers méridionaux des Alpes,
ont eu lieu dans cet intervalle du treizième au dix-septième
siècle.
Le Taglio di Porto Viro détermina la marche des alluvions
dans l'axe du vaste promontoire que forment actuellement les bouches
du Pô. A mesure que les issues à la mer s'éloignaient,
la quantité annuelle de dépôts s'accroissait
dans une proportion effrayante, tant par la diminution de la pente
des eaux (suite nécessaire de l'allongement du lit), que
par l'emprisonnement de ces eaux entre des digues, et par la facilité
que les défrichemens donnaient aux torrens affluens pour
entraîner dans la plaine le sol des montagnes. Bientôt
l'anse de Sacca di Goro fut comblée, et les deux promontoires
formés par les deux premières bouches se réunirent
en un seul, dont la pointe actuelle se trouve à trente-deux
ou trente-trois mille mètres du méridien d'Adria;
en sorte que, pendant deux siècles, les bouches du Pô
ont gagné environ quatorze mille mètres sur la mer.
Il résulte des faits dont je viens de donner un exposé
rapide, 1. Qu'à des époques antiques, dont la date
précise ne peut pas être assignée, la mer Adriatique
baignait les murs d'Adria. 2. Qu'au douzième siècle,
avant qu'on eût ouvert à Ficarolo une route aux eaux
du Pô sur leur rive gauche, le rivage de la mer s'était
éloigné d'Adria de neuf à dix mille mètres.
3. Que les pointes des promontoires formés par les deux principales
bouches du Pô se trouvaient, en l'an 1600, avant le Taglio
di Porto Viro, à une distance moyenne de dix-huit mille cinq
cents mètres d'Adria, ce qui, depuis l'an 1200, donne une
marche d'alluvions de vingt-cinq mètres par an. 4. Que la
pointe du promontoire unique, formé par les bouches actuelles,
est éloignée de trente-deux our trente-trois mille
mètres du méridien d'Adria; d'où on conclut
une marche moyenne des alluvions d'environ soixante-dix mètres
par an pendant ces deux derniers siècles, marche qui, rapportée
à des époques peu éloignées, se trouverait
être beaucoup plus rapide. De Prony
(92) Dans différens endroits des deux derniers volumes
de ses Lettres à la reine d'Angleterre.
(93) Melpom., LXXXVI.
(94) Ibid., LVI.
(95) On a aussi voulu attribuer cette diminution supposée
de la mer Noire et de la mer d'Azof à la rupture du Bosphore
qui serait arrivée à l'époque prétendue
du déluge de Deucalion; et cependant, pour établir
le fait lui-même, on s'appuie des diminutions successives
de l'étendue attribuée à ces mers dans Hérodote,
dans Strabon, etc. Mais il est trop évident que si cette
diminution était venue de la rupture du Bosphore, elle aurait
dû être complète long-temps avant Hérodote,
et dès l'époque où l'on place Deucalion.
(96) Voyez la Géographie d'Hérodote de M. Rennel,
p. 56 et suivantes, et une partie de l'ouvrage de M. Dureau de Lamalle,
intitulé Géographie physique de la mer Noire, etc.
Il n'y a aujourd'hui que la très-petite rivière de
Kamennoipost qui puisse représenter le Gerrhus et l'Hypacyris
tels qu'ils sont décrits par Hérodote.
N.B. M. Dureau, page 170, attribue à Hérodote d'avoir
fait déboucher le Borysthène et l'Hypanis dans le
Palus-Méotide; mais Hérodote dit seulement (Melpom.,
LIII) que ces deux fleuves se jettent ensemble dans le même
lac, c'est-à-dire, dans le Liman, comme aujourd'hui. Hérodote
n'y fait pas aller davantage le Gerrhus et l'Hypacyris.
(97) Par exemple, M. Dureau de Lamalle, dans sa Géographie
physique de la mer Noire, cite Aristote (Meteor., I, I, c. 13) comme
"nous apprenant que de son temps il existait encore plusieurs
périodes et périples anciens attestant qu'il y avait
un canal conduisant de la mer Caspienne dans le Palus Méotide."
Or, voici à quoi se réduisent les paroles d'Aristote
à l'endroit cité (édition de Duval, I, 545,
B.): "Du Paropamisus descendent, entre autres rivières,
le Bactrus, le Choaspes et l'Araxe, d'où le Tanaïs,
qui en est une branche, dérive dans le Palus Méotide."
Qui ne voit que ce galimatias, qui ne se fonde ni sur périples
ni sur périodes, n'est que l'idée étrange des
soldats d'Alexandre, qui prirent le Jaxarte ou Tanaïs de la
Transoxiane pour le Don ou Tanaïs de la Scythie. Arrien et
Pline en font la distinction; mais il paraît qu'elle n'était
pas faite du temps d'Aristote. Et comment vouloir tirer des documens
géologiques de pareils géographes?
(98) Voyez le Rapport sur les Dunes du golfe de Gascogne, par
M. Tassin. Mont-de-Marsan, an X.
(99) Mémoire de M. Bremontier, sur la fixation des dunes.
(100) Tassin, loc cit.
(101) Voyez le Mémoire de M. Bremontier.
(102) Denon, Voyage en Égypte.
(103) Nous pouvons citer ici tous les voyageurs qui ont parcouru
la lisière occidentale de l'Égypte.
(104) Ces phénomènes sont très-bien exposés
dans les Lettres de M. Deluc à la reine d'Angleterre, aux
endroits où il décrit les tourbières de la
Westphalie; et dans ses Lettres à Lametherie, insérées
dans le Journal de Physique de 1791, etc.; ainsi que dans celles
qu'il a adressées à M. Blumenbach, et que l'on a imprimées
en français, en un volume. Paris, 1798. On peut y ajouter
les détails pleins d'intérêt qu'il a donné
dans ses Voyage géologiques, tome I, sur les îles de
la côte ouest du duché de Sleswik, et la manière
dont elles ont été réunies, soit entre elles,
soit avec le continent, par des alluvions et des toubières,
ainsi que sur les irruptions qui de temps en temps en ont détruit
ou séparé quelques parties.
Quant aux éboulemens, M. Jameson, dans une note de la traduction
anglaise de ce Discours, en cite un exemple remarquable pris des
roches escarpées dites Salisbury-Craig, près
d'Edimbourg. Bien que d'une hauteur médiocre, leur face abrupte
et verticale n'est point encore cachée par la masse de débris
qui s'accumule à leur pied, et qui cependant augmente chaque
année.
(105) A Cyrus, environ six cent cinquante ans avant Jésus-Christ.
(106) A Ninus, environ deux mille trois cent quarante-huit ans
avant Jésus-Christ, selon Ctésias et ceux qui l'ont
suivi; mais seulement à mille deux cent cinquante selon Volney,
d'après Hérodote.
(107) Hérodote vivait quatre cent quarante ans avant Jésus-Christ.
(108) Cadmus, Phérécyde, Aristée de Proconnèse,
Acusilaüs, Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque,
etc. Voyex Vossius, de Histor. Græc., lib. I, et surtout son
quatrième livre.
(109) Les Septante à cinq mille trois cent quarante-cinq;
le texte samaritain à quatre mille huit cent soixante-neuf;
le texte hébreu à quatre mille cent soixante-quatorze.
(110) On sait que les chronologistes varient de plusiers années
sur chacun de ces événemens; mais ces migrations n'en
forment pas moins toutes ensemble le caractère spécial
et bien remarquable du quinzième et du seizième siècle
avant Jésus-Christ.
Ainsi, en suivant seulement les calculs d'Usserius, Cécrops
serait venu d'Égypte à Athènes vers 1556 avant
Jésus-Christ; Deucalion se serait établi sur le Parnasse
vers 1548; Cadmus serait arrivé de Phénicie à
Thèbes vers 1493; Danaüs serait venu à Argos
vers 1485; Dardanus se serait établi sur l'Hellespont vers
1449.
Tous ces chefs de nations auraient été à
peu près contemporains de Moïse, dont l'émigration
est de 1491. Voyez d'ailleurs sur le synchronisme de Moïse,
de Danaüs et de Cadmus, Diodore, lib. XI; dans Photius, page
1152.
(111) Tout le monde connaît les généalogies
d'Apollodore, et le parti que feu Clavier a cherché à
en tirer pour rétablir une sorte d'histoire primitive de
la Grèce; mais lorsqu'on a lu les généalogies
des Arabes, celles des Tartares, et toutes celles que nos vieux
moines chroniqueurs avaient imaginées pour les différens
souverains de l'Europe et même pour des particuliers, on comprend
très-bien que des écrivains grecs ont dû faire
pour les premiers temps de leur nation ce qu'on a fait pour toutes
les autres à des époques où la critique n'éclairait
pas l'histoire.
(112) Mille huit cent cinquante-six ou mille huit cent vingt-trois
avant Jésus-Christ, ou d'autres dates encore; mais toujours
environ trois cent cinquante ans avant les principaux colons phéniciens
ou égyptiens.
(113) La date vulgaire d'Ogygès, d'après Acusilaüs,
suivi par Eusèbe, est de mille sept cent quatre-vingt seize
ans avant Jésus-Christ, par conséquent plusieurs années
après Inachus.
(114) Varron plaçait le déluge d'Ogygès,
qu'il appelle le premier déluge, à quatre cents
ans avant Inachus (à priore cataclismo quem Ogygium dicunt,
ad Inachi regnum), et par conséquent à mille six
cents ans avant la première olympiade; ce qui le porterait
à deux mille trois cent soixante-seize ans avant Jésus-Christ;
et le déluge de Noé, selon le texte hébreu,
est de deux mille trois cent quarante-neuf: ce n'est que vingt-sept
ans de différence. Ce témoignage de Varron est rapporté
par Censorin, de Die natali, cap. XXI. A la vérité,
Censorin n'écrivait qu'en deux cent trente-huit de Jésus-Christ,
et il paraît, d'après Jules Africain, ap. Euseb., Præp.
cv, qu'Acusilaüs, le premier auteur qui plaçait un déluge
sous le règne d'Ogygès, faisait ce prince contemporain
de Phoronée, ce qui l'aurait beaucoup rapproché de
la première olympiade. Jules Africain ne met que mille vingt
ans d'intervalle entre les deux époques; et il y a même
dans Censorin un passage conforme à cette opinion; aussi
quelques-uns veulent-ils lire dans celui de Varron, que nous venons
de citer d'après Censorin, erogitium au lieu d'Ogygium.
Mais qu'est-ce qu'un cataclisme érogitien dont personne
n'a jamais parlé.
(115) Homère ni Hésiode n'ont rien su du déluge
de Deucalion, non plus que de celui d'Ogygès.
Le premier auteur subsistant où l'on trouve la mention
du premier est Pindare (Od. Olymp. IX). Il fait aborder Deucalion
sur le Parnasse, s'établir dans la ville de Protogénie
(première naissance), et y recréer son peuple avec
des pierres; en un mot, il rapporte déjà, mais en
l'appliquant à une nation seulement, la fable généralisée
depuis par Ovide à tout le genre humain.
Les premiers historiens postérieurs à Pindare (Hérodote,
Thucydide et Xénophon), ne font mention d'aucun déluge,
ni du temps d'Ogygès, ni du temps de Deucalion, bien qu'ils
parlent de celui-ci comme de l'un des premiers rois des Hellènes.
Platon, dans le Timée, ne dit que quelques mots du déluge,
ainsi que de Deucalion et de Pyrrha, pour commencer le récit
de la grande catastrophe qui, selon les prêtres de Saïs,
détruisit l'Atlantide; mais dans ce peu de mots il parle
du déluge au singulier, comme si c'était le seul:
il dit même expressément plus loin que les Grecs n'en
connaissent qu'un. Il place le nom de Deucalion immédiatement
après celui de Phoronée, le premier des hommes, sans
faire mention d'Ogygès: ainsi, pour lui, c'est encore un
événement général, un vrai déluge
universel, et le seul qui soit arrivé. Il le regardait donc
comme identique avec celui d'Ogygès.
Aristote (Meteor., I, 14) semble le premier n'avoir considéré
ce déluge que comme une inondation locale qu'il place près
de Dodone et du fleuve Achéloüs, mais près de
l'Achéloüs et de la Dodone de Thessalie.
Dans Apollodore (Biblil. I, 7), le déluge de Deucalion
reprend tout sa grandeur et son caractère mythologique: il
arrive à l'époque du passage de l'âge d'airain
à l'âge de fer. Deucalion est le fils du titan Prométhée,
du fabricateur de l'homme; il crée de nouveau le genre humain
avec des pierres; et cependant Atlas, son oncle, Phoronée,
qui vivait avant lui, et plusieurs autres personnages antérieurs
conservent de longues postérités.
A mesure que l'on avance vers des auteurs plus récens,
il s'y ajoute des circonstance de détail qui ressemblent
davantage à celles que rapporte Moïse.
Ainsi Apollodore donne à Deucalion un coffre pour moyen
de salut; Plutarque parle des colombes par lesquelles il cherchait
à savoir si les eaux s'étaient retirées, et
Lucien des animaux de toute espèce qu'il avait embarqués
avec lui, etc.
Quant à la combinaison de traditions et d'hypothèses
de laquelle on a récemment cherché à conclure
que la rupture du Bosphore de Thrace a été la cause
du déluge de Deucalion, et même de l'ouverture des
colonnes d'Hercule, en faisant décharger dans l'Archipel
les eaux du Pont-Euxin, auparavant beaucoup plus élevées
et plus étendues qu'ells ne l'ont été depuis
cet événement, il n'est plus nécessaire de
s'en occuper en détail, depuis qu'il a été
constaté, par les observations de M. Olivier, que si la mer
Noire eût été aussi haute qu'on le suppose,
elle aurait trouvé plusieurs ecoulemens par des cols et des
plaines moins élevées que les bords actuels du Bosphore;
et par celle de M. le comte Andréossy, que fût-elle
tombée un jour subitement en cascade par ce nouveau passage,
la petite quantité d'eau qui aurait pu s'écouler à
la fois par une ouverture si étroite, non-seulement se serait
répandue sur i'immense étendue de la Méditerranée
sans y occasioner une marée de quelques toises, mais que
la simple inclinaison naturelle nécessaire à l'ecoulement
des eaux aurait réduit à rien leur excédent
de hauteur sur les bords de l'Attique.
Voyez au reste sur ce sujet la note que j'ai publiée en
tête du troisième volume de l'Ovide, de la collection
de M. Lemaire.
(116) Denys d'Halicarnassse, Antiq. Rom., lib. I, cap. LXI.
(117) Diodore de Sicile, lib. V, cap. XLVII.
(118) Étienne de Byzance, voce Iconium; Zénodote,
Prov., cent. VI, n. 10; et Suidas, voce Nannacus.
(119) Lucian, de Deâ Syrâ.
(120) Arnobe. Contra Gent., lib. V, p. m. 158, parle même
d'un rocher de Phrygie, d'où l'on prétendait que Deucalion
et Pyrrha avaient pris leurs pierres.
(121) Cette ressemblance des institutions va au point qu'il est
très-naturel de leur supposer une origine commune. On ne
doit pas oublier que beaucoup d'anciens auteurs ont pensé
que les institutions égyptiennes venaient de l'Éthiopie,
et que le Syncelle, page 151, nous dit positivement que les Éthiopiens
étaient venus des bords de l'Indus du temps du roi Amenophtis.
(122) Voyez Polier, Mythologie des Indous, tome I, pages 89 et
91.
(123) Voyez le grand travail de M. Wilfort, sur la chronolgie
des rois de Magadha, empereurs de l'Inde, et sur les époques
de Vicramaditjya (ou Bikermadjit), et de Salivahanna. Mém.
De Calcutta, tome IX, in-8., page 82.
(124) Voyez Johnes. Sur la chronolgie des Indous, Mém.
De Calcutta, édition in-8., tome II, page 111; traduction
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